Christian Noyer sombre dans la caricature s’agissant de la taxation des transactions financières

Dans un article publié vendredi dernier, 7 février 2014, dans Les Echos, Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France, s’attaque de nouveau à la taxe européenne sur les transactions financières. Le titre de l’article est sans appel : « Avec la taxe sur les transactions financières, les banques partiront »[1]. Encore une fois, le gouverneur de la banque de France se montre bien lapidaire !

Dans un article publié vendredi dernier, 7 février 2014, dans Les Echos, Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France, s’attaque de nouveau à la taxe européenne sur les transactions financières. Le titre de l’article est sans appel : « Avec la taxe sur les transactions financières, les banques partiront »[1]. Encore une fois, le gouverneur de la banque de France se montre bien lapidaire ! Ces propos à charge portent atteinte non seulement à la légitimité de l’institution qu’il dirige, mais à sa crédibilité.

Christian Noyer récidive

Rappelons les faits. Le 27 octobre 2013, dans une interview au Financial Times, Christian Noyer critique sans nuance le projet européen de taxation des transactions financières. Il évoque « un risque énorme » pour l’économie, prophétisant une « réduction de la production », une « hausse du coût du capital pour les Etats et les entreprises », « une délocalisation massive d’emplois » et même « la destruction de pans entiers de l’industrie financière française » ! Selon lui, le projet doit être « entièrement revu ».

Plus près de nous, le 29 janvier 2014, lors des rencontres parlementaires sur l’épargne, Christian Noyer s’en prend en des termes encore plus durs au projet de réforme structurelle des grandes banques européennes, proposé par le commissaire européen Michel Barnier. Il fustige ce projet le qualifiant tout simplement d’« irresponsable », avant de conclure « j’espère que ce projet sera enterré ou qu’il ne connaîtra aucune suite ».

Confusion des genres ?

Ces propos si peu mesurés sont tout à fait singuliers pour un banquier central. Ils ont évidemment suscité de nombreuses réactions. Ainsi, le 6 février 2014, treize personnalités ont adressé une lettre ouverte au Conseil général de la Banque de France, publiée sur le site du Nouvel économiste et relayé notamment par Le Monde, La Tribune et Mediapart, pour regretter « le manque de mesure de M. Noyer dans ses prises de position ». Comme le soulignent les auteurs, de tels propos « renforce[nt] le risque que le gouverneur et son institution apparaissent comme le porte-parole de grandes banques dont il reprend sans nuances les arguments, alors qu’il préside l’Autorité qui les supervise. »

Le parallèle entre les arguments de Christian Noyer et ceux des banques est en effet saisissant ! Quand le premier considère que le projet de taxe sur les transactions financières doit être « entièrement revu », la Fédération Bancaire Française (FBF) appelle à y renoncer. Dans une note publiée sur son site le 28 octobre 2013, le projet est jugé contreproductif et irréaliste. Il est bien sûr question de « délocalisation », de « perte de compétitivité », d’« une perte de richesses et d’emplois qualifiés », d’un « alourdi[ssement] des coûts de financement des Etats et des entreprises ». La note de la FBF cite d’ailleurs directement les propos de Christian Noyer à l’appui de ses arguments. Cette confusion des genres est évidemment bien malvenue et ne fait qu’entretenir la défiance des citoyens. Plus grave, les propos de Christian Noyer sont non seulement déplacés, mais approximatifs et, disons-le, peu rigoureux.

Des arguments caricaturaux

Puisque Christian Noyer persiste et signe dans sa critique virulente des projets de régulation financière, examinons de près ses arguments contre la taxe sur les transactions financières.

Le ton est clairement catastrophiste. Sont annoncées, des délocalisations, une hausse du coût des financements, une perte de compétitivité… Que diable ! Pour éviter les délocalisations, le projet européen de taxe sur les transactions financières prévoit justement que celle-ci soit perçue indépendamment du lieu où se déroule la transaction ou de la nationalité des contreparties. Cela pose évidemment des problèmes juridiques, sur lesquelles la Commission planche depuis plusieurs mois, mais Christian Noyer (comme les banques) préfère simplement ignorer ce point. Rappelons aussi qu’il ne s’agit que d’un projet ; cela devrait suffire pour faire preuve d’un minimum de prudence. Au contraire, Christian Noyer fait état de banques qui « ont déjà beaucoup délocalisé » ! Si c’est le cas, il s’agit d’une information de première importance et on aimerait vraiment en savoir plus.

Christian Noyer fait état d’un autre problème : pour les banques restantes, « il est certain que les coûts liés à la taxe ou aux contraintes sur leurs activités seront répercutés à leurs clients, entreprises et épargnants. » Bien sûr que les investisseurs auront à supporter le coût de la taxe, pourquoi s’en offusquer ? Surtout, ils seront d’autant moins taxés qu’ils réaliseront peu de transactions et opteront donc pour un horizon de placement plus long. Et en évoquant les entreprises, Christian Noyer laisse entendre que la taxe aura une incidence sur le coût du capital. Or, absolument rien ne permet de l’affirmer, bien au contraire. Le projet de taxe de la Commission est certes plus ambitieux que la taxe sur les transactions financières en vigueur en France depuis 2012. Celle-ci a provoqué une baisse des transactions de l’ordre de 20 % mais aucun autre impact. Par ailleurs, on oublie bien souvent de préciser, qu’en vingt ans, les transactions à la Bourse de Paris[2] ont augmenté de 2 000 %… A qui va-t-on sérieusement faire croître qu’une baisse de 20 % met en péril notre économie ?

Pour un projet de taxe sur les transactions financières faisant aussi peur à Christian Noyer, on pourrait s’attendre à un argumentaire plus étoffé.

Un peu de rigueur pour un débat controversé

L’idée de taxer les transactions financières est à la fois populaire et controversée. Elle renvoie à des préoccupations techniques délicates (aussi bien financières, économiques que juridiques), tout en ayant une forte portée symbolique. A cet égard, on serait en droit d’attendre d’un banquier central qu’il fasse preuve de nuance et de rigueur. L’inverse en somme de la caricature dans laquelle il a sombré.

 


[1] La taxation des transactions financières est abordée dans l’interview de manière complètement inopinée, alors qu’il est jusque-là question de politique monétaire.

[2] C’est le cas d’ailleurs de la plupart des bourses dans les pays industrialisés.

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