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Billet de blog 8 août 2016

La justesse d'une révolution

Pièce de théâtre faisant place dans le cycle de la révolte, Les Justes paru en 1949 un an après Les Mains Sales de Jean-Paul Sartre en réponse est une réponse à cette dernière. Tiré d'une histoire vraie, elle prend place dans un Moscou de 1905 autour de différents révolutionnaires et se questionne philosophiquement à travers les personnages sur la moralité d'une révolution.

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Ce titre, cet écriture, ces personnages... Tout paraît si "juste" dans cette pièce du journaliste de Combat. Chaque parole prononcée par chaque personnage montre comment l'écrivain Camus avait une vision clairvoyante de l'écriture. De plus, la réflexion est bien présente dans cette oeuvre très engagée et idéologique. Albert Camus qui disait dans l'Homme Révolté (essai philosophique du cycle de la révolte donc en lien avec cette pièce) : "Un but qui a besoin de moyens injustes n'est pas un but juste". Mais quelle définition donnez vous à moyen injuste? Tout le débat de cette question suit la pièce Les Justes.
Chaque personnage y apporte partiellement sa réponse, Albert Camus distille les argumentations de manière subtile en apportant les différents points de vues possibles sans imposer le sien de manière totalitaire. Tout ce questionnement tourne autour de l'assassinat du grand-duc Serge et les différentes situations que vont connaître les révolutionnaires face à ce geste. La fin doit-elle justifier tout les moyens? Le personnage de Stepan, personnage évidemment machiavélique, semble persuader de la réponse positive à cette question tout au long des 5 actes de la pièce. A contrario Kaliayev, qui doit exécuter la bombe, qui paraissait si courageux et déterminé, ne le peut lorsqu'au dernier moment son chant de vision croise des enfants de la famille du grand-duc qui le bouleverseront et l'empêcheront. L'image de l'innocence enfantine doit-elle subir elle aussi une injustice au nom d'un futur idéal? Des belles paroles sortent de ce débat de la part des protagonistes : "Même dans la destruction, il y a un ordre, il y a des limites". Comment prétendre à un but "juste" si les personnes ne le sont pas eux-même? Des réponses sortent encore de certains personnages et critiquent une "propagande par le fait" sans limite ni morale que réprésente par exemple le cynique Stépan, Yanek affirme à ce dernier "Mais derrière ce que tu dis, je vois s'annoncer un despotisme". Despotisme que l'on peut rattacher à l'URSS de l'époque, Camus fut communiste dans les années 30 dans le parti algérien mais s'y retira à cause de cette terreur toujours plus grandissante de ceux qui promettent "Les lendemains qui chantent". L'idéal futur et commun pour tous ne peut se promettre sur des injustices et des violences pour l'auteur algérien. La pièce bien que se voulant neutre en apparence dévoile la pensée critique de Camus. Bien sûr il ne s'agit pas d'une vision binaire entre gentils et méchants révolutionnaires mais une profonde question philosophique et morale qui n'a ni réponse blanche ni noire. Il n'y a rien de binaire derrière cette question complexe. Cette réponse est difficile à atteindre et à connaître, elle est le chemin du révolutionnaire.
Camus montre toute la difficulté qu'il y a entre l'idée et l'action, c'est un immense océan qui sépare le vouloir du pouvoir. Pourtant dans la révolution, il ne faut pas de paradoxe. La doxa doit suivre la praxis, dans cet idéal de l'amour révolutionnaire. Kaliayev proclame que "Mourir pour l'idée, c'est la seule façon d'être à la hauteur de l'idée. C'est la justification". Que de belles paroles qui doivent suivre d'actes. Encore savons nous comment mourir et comment tuer? Il faut savoir bâtir une vraie morale de la révolution pour en enfanter une nouvelle, une future. Celle qui servirait l'humanité.


À la sortie de la pièce, de nombreuses critiques protesteront que la place d'une histoire d'amour dans cette histoire révolutionnaire n'avait pas lieu d'être. Je n'y vois que de l'intelligence de la part de l'auteur de La Peste, comment ne pas relier l'amour à ce besoin de révolte que peut détenir l'Homme? La révolution n'a pas quelque chose en elle de romantique et de passionnel? Comme l'écrivait le romancier Jean-Claude Brisville à propos de cette pièce "Entre Kaliayev et Dora, il y a le malheur d'un peuple". Il est important de montrer que la révolution et le terrorisme n'est pas qu'affaire que de robots n'ayant que du rationalisme dans les veines et bloqué dans une idéologie mais bien par des êtres humains comme vous et moi pour qui les sentiments sont leurs essences. C'est un plaidoyer critique pour la morale que nous offre ici le prix nobel de littérature 1958.
Camus questionne, interroge, analyse et développe toute cette dialectique que peuvent connaître les amoureux d'un demain ensoleillé. Car dans le fond, c'est de ça qu'il est question. Des vrais lendemains qui chantent, de la véritable possibilité d'un changement, d'une possible transformation de l'organisation l'espèce humaine. Ces Justes continueront de nous questionner et de nous interroger sur la sensibilité de l'humain envers les siens. Entre la haine et l'amour, il y a toute une révolution.

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