Hervé Bokobza au nom du collectif des 39 a su accueillir la folie samedi sur la ‘5 ‘

Paris le 11 avril 2010

Hervé Bokobza au nom du collectif des 39 a su accueillir la folie samedi sur la ‘5 ‘

Hervé Bokobza a montré la capacité du collectif des 39 à exprimer l’accueil qu’il est possible, souhaitable, de donner à la folie, sa capacité à se montrer présent à une actualité douloureuse lors d’une émission ‘redoutable’.

Le rendez-vous était en effet redoutable, car divers faits d’actualité sont évoqués dans ces émissions de façon lapidaire, rassemblant un maximum de violences en un minimum de mots, ceci met en danger l’abord de la folie qui a besoin de temps et de nuances, car elle entraine chacun immédiatement dans son imaginaire, bien au-delà des faits, elle nécessite du calme.

Hervé Bokobza a su faire un travail pédagogique alors que les médias se transforment en commando terroriste, lançant des bombes médiatiques dans la foule, sûrs de son résultat : la foule explose. Samedi le présentateur Paul Amar a fait lui même d’emblée un raccourci « Un crime, une loi ! Que pensez-vous de la nouvelle loi contre ces crimes? »

H Bokobza d’emblée ‘résume’ avec calme la réponse des 39 : « A une vraie question posée, nous recevons là une très mauvaise réponse ! ». Il a le temps alors de mettre en évidence la violence que l’opinion manifeste à l’égard de tout fait psychiatrique.

Hervé Bokobza enchaine alors par une attitude montrant que la première réaction à avoir en pareil cas médiatique c’est de savoir accueillir la violence sociale qui s’exprime, il s’agit de se montrer à l’aise ; il s’agit, quand nous sommes ‘psychistes’ (soignants de la psychiatrie) de ne pas renvoyer une agressivité en retour, ni une polémique (je peux témoigner que réagir avec calme est alors d’une extrême difficulté, c’est le piège dans lesquels tous les médias cherchent à nous précipiter, certains d’avoir ainsi de l’audience avec de la violence en direct). Quand nous avons passé toute notre vie à exprimer nos réponses hors de tout climat de violence, nous avons l’habitude de nous préparer à avoir une ‘attitude d’accueil’ face à une personne qui souffre profondément et face à son entourage en total désarroi du fait de la non compréhension de ce qui se passe. Mais confrontés à la violence sociale qui s’exprime par cette déferlante de mises en accusation publiques comme cette semaine et cette interrogation résumée samedi soir, il n’est pas aisé de garder son calme. Hervé Bokobza a su montrer avec sobriété que les médias ainsi étaient elles-mêmes prises dans un vrai ‘délire social’, puisque sans fondement ; les médias représentent toutes les personnes ‘dites’ schizophrènes comme potentiellement capables d’un crime. Il a rappelé qu’il y a en France plus de 500.000 personnes, dites schizophrènes ! alors toutes criminelles ? Il a dans l’émission ainsi permis à son collègue, pourtant appelé pour renforcer le climat de violence, de préciser lui-même que le nombre de personnes entrainées dans de tes actes de violence était de l’ordre de 200 pour tous les troubles psychiques graves, donc proportionnellement le même que celui de la population générale. La représentation de 500.000 criminels en liberté est l’expression d’un délire collectif qu’il est temps de ‘prendre en charge’.

Hervé Bokobza a su, et ‘a pris le temps’ à la TV en direct, d’opposer les deux conceptions de la folie (ce que montrent bien les débats actuels), l’une dite ‘scientifique’ veut s’habiller de certitudes, alors qu’il n’y en a aucune, et s’efforce de désigner ‘le’ schizophrène comme futur criminel, supposition que rien ne vérifie ; l’autre se veut simplement humaine et souligne que par une simple attitude d’accueil, construisant une vraie rencontre, la personne qui souffre peut retrouver le contact avec son environnement, et retrouver son calme.

Hervé Bokobza n’a pas hésité à faire devant la télévision une leçon pédagogique forte allant totalement à contre-pied de la croyance populaire soutenue par les médias, en expliquant ce qu’est fondamentalement la folie, tel le trouble du type schizophrène. Au lieu de le décrire en termes ‘pseudo-scientifiques’ (pseudo car en réalité ces descriptions sont vraies mais ne s’appuient sur aucune correspondance ayant une réalité scientifique !), il a expliqué que certains d’entre nous à différents moments de leur vie, perçoivent qu’ils sont dans un monde qui leur parait incompréhensible, et alors vite totalement hostile. Alors ils se mettent à construire en imagination un ‘monde à eux’, un délire qui a l’avantage de leur donner une explication à l’hostilité qu’ils vivent. Tout le soin, le travail thérapeutique avec la parole essentiellement, va être de permettre d’établir des liens, des passages, entre ces deux mondes.

Ce qui est remarquable, c’est qu’un tel débat ait pu se dérouler sans polémique, ainsi le psychiatre contradicteur, convoqué contre H Bokobza, n’a pu que donner son accord à cette description, alors que d’habitude les termes pseudo-scientifiques de la psychiatrie enferment le malade, enlèvent à sa souffrance tout son sens, ce sens étant cette tentative pour se défendre contre l’hostilité ambiante.

Ainsi H Bokobza a pu se montrer à l’aise pour souligner que la psychiatrie savait utiliser les médicaments en complément pour faciliter l’accès à la parole, et qu’une contrainte peut être nécessaire avec un patient en situation de danger, montrant l’ouverture de la psychiatrie.

La violence du début de l’échange, en lien avec la violence sociale médiatisée, se trouvait là désamorcée. Alors que la plupart des débats de la semaine, outre les ‘émissions massacres’, type celle de dimanche soir sur la 1, comme « C’dans l’air » avec une heure au lieu des quelques minutes de samedi, parlent seulement de ‘défense contre un danger’, de ‘prise de corps’ (évoquant un assaut du type IGN). Aucun ne fait mention d’un ‘accueil’, c'est-à-dire dans toute rencontre avec un patient en difficulté, de l’utilisation d’une attitude humaine, de temps à dépenser, données suffisantes pour désamorcer tensions et peurs s’exprimant alors.

Hervé Bokobza a en conclusion énoncé les trois exigences pour créer ce climat d’accueil : -des moyens en hommes, -une formation clinique de ces hommes, -l’attention au ‘sens’ qui anime chaque personne permise grâce à la parole, l’échange.

Hervé Bokobza a ainsi décrit le travail qui se développe dans le collectif des 39 depuis plus d’un an, travail qui a donné naissance à ce slogan « Quelle hospitalité pour la folie ? », signe de l’ouverture sociale qui s’engage là, ‘hospitalité’ étant un prolongement du terme ‘accueil’.

Certes l’exploration que fait le collectif des 39 ne se limite pas à l’accueil, mais s’étend à toute la pratique de la psychiatrie et ses prolongements dans le champ social.

Nous pouvons conclure cette évocation en soulignant que malgré sa brièveté l’émission de Paul Amar a été, grâce à Hervé Bokobza, l’une des plus accueillantes et l’une des plus pédagogiques que nous ayons vues récemment. Elle ouvre de nouvelles façons de réagir.

Par contre il me semble que nous devons dévoiler l’attitude très grave de la plupart des médias : avec la folie, les médias savent qu’elles ont un filon en or pour vendre du sang. Hervé Bokobza a su faire un travail pédagogique alors que les médias se transforment en commando terroriste, lançant des bombes dans la foule, sûrs de leur résultat, la foule explose.

Un mot suffit, alors qu’il faut des heures, des mois pour faire naitre un sentiment d’amour entre des personnes. C’est l’enjeu de la plupart des médias, fini l’amour, c’est trop long, c’est trop compliqué ! Du sang tout de suite, une ‘bombe’ suffit, l’audience s’affole !!!!! Ces commandos médiatiques ont pris l’habitude de lancer des ‘bombes’ dans la foule, et la foule explose en fuyant, lançant des pierres sur tout ce qui ressemble au prétendu monstre décrit.

Ce que les scientifiques omettent de dire c’est que chez les ‘criminels’ on trouve toute sorte de personnes présentant tous les types de personnalités, et tous les troubles psychiques. La seule particularité des personnes dites folles, c’est qu’a priori le sens de leur crime semble nous échapper, de plus elles ne se défendent pas, donc nous pouvons donner nous libre cours à notre imagination, et les accabler, même si on prouve leur petit nombre ! Pur racisme !

Pour ne pas rester sur cette image d’une société violente, permettez-moi de revenir au sujet de notre blog de chaque lundi « l’Accueil en psychiatrie », je vous propose la lecture que nous avons peu à peu construite autour de ce terme en 30 ans et qui continue à animer l’équipe :

En réalité l'ACCUEIL résume toute la psychiatrie de service public, avec trois sens :

1)-une attitude permanente, adoptée d’emblée et à renouveler sans cesse dans tout soin (la réflexion appelée Psychothérapie Institutionnelle n'a parlé que de cela depuis qu'elle existe)

2)-une forme de travail remarquable devant chaque trouble psy nouveau, comme au début de la maladie. Elle permet de faire un travail "d'introduction aux soins", écartant ce qui n'est pas trouble psychique, introduisant la « rencontre », et la confiance comme viatiques indispensables pour une traversée qui durera le temps qu'il faut. Le "temps" étant l'outil essentiel après la confiance ; le temps qu'il faut pour intéresser la personne à sa vie psychique, et lui donner envie d'un soin (remarquez que nous ne parlons toujours pas de diagnostic, celui-ci n'étant qu'une étape à l'intérieur du processus thérapeutique)

3)-une équipe, laquelle selon la façon dont l'ensemble de l’équipe de secteur est organisé, car ce n'est qu'un maillon de l'équipe de secteur, et ne peut s'envisager seul (équipe qui peut aller de 6 à 12 personnes -infirmiers, médecin-) qui établit si possible une permanence 24h/24, ceci étant un élément de crédibilité fort pour les habitants, et qui va facilement à domicile ou aux espaces dits d'urgence ; elle a un rôle régulateur sur l'ensemble de l'équipe de secteur et demande l'implication du médecin chef de secteur, lui-même

Je vous assure que le résultat est fabuleux, mais à une condition, de travailler sur le transfert, (l'implication première de deux infirmiers dans la plupart des situations, les deux mêmes suivant chaque personne) avec une volonté de formation permanente des acteurs se réunissant constamment. Le résultat est fabuleux car prévient une majorité de 'décompensations', permet de bonnes indications de soin, établit une harmonie et une continuité de travail dans l'ensemble du secteur.

On comprend que le futur accueil des 72h est une catastrophe qui va massacrer toute la psychiatrie, transformant l'accueil en "garde à vue", laquelle va donner à société pour la psychiatrie une image redoutable de 'menaces' et de violences, ... alors que si toutes les équipes de secteur retrouvent leur calme et leur foi, elles peuvent construire à leur guise ces trois formes de travail complémentaires donnant à la psychiatrie un visage "accueillant", enfin. Cela redonnerait confiance aux usagers qui actuellement pensent naïvement que seule l'obligation va ouvrir les clés de nos espaces de soin. On ne peut laisser la psychiatrie être détruite ainsi.

Nous avons construit des outils remarquables, nous avons acquis une expérience de haute qualité désamorçant un maximum de moments difficiles, transformant les moments ‘dits de crise’, soi-disant inquiétants en moments privilégiés occasions pour que l’autre qui souffre apprenne à mieux se connaître.

(à suivre) Docteur Guy Baillon , Psychiatre des Hôpitaux

 

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