« La ligne de couleur », un film de Laurence Petit-Jouvet

 

« La ligne de couleur », un film de Laurence Petit-Jouvet

 

Le film de Laurence Petit-Jouvet La ligne de couleur, qui va sortir en ce mois de juin 2015, reprend cette idée de lettres filmées, expérimentée avec bonheur dans son précédent film Correspondances. La ligne de couleur est composée de 11 lettres, de 11 personnes « non blanches », perçues comme noires, arabes ou asiatiques, toutes nées en France, qui « pensent et rêvent en français ». 11 lettres filmées, comme des bouteilles jetées à la mer, où chacun(e) dit l'assignation subie. Laurence Petit-Jouvet leur donne la parole, et nous invite à écouter leurs lettres qui s’ouvrent, une à une, pour nous et devant nous.

Comment les introduire ? Car on n’ouvre pas des lettres qui racontent une part de votre histoire personnelle comme un courrier administratif ! Un superbe générique ouvre la voie. On y voit la foule, au carrefour d’une grande ville, mais surtout des visages qui passent devant l’objectif de la caméra. Ils sont beaux. Ils vont leur chemin, filmés avec douceur, attention et légèreté, unis les uns aux autres par la musique rythmée et discrète de  Martin Wheeler et par une fine ligne mouvante et blanche (le blanc comme on le sait contient toutes les couleurs…) Cette « ligne de couleur », musicale, dit l’harmonie possible, souhaitée, entre ces visages de toutes les « couleurs » (1) qui vivent, se déplacent sans se voir, les uns à côté des autres.

Première séquence : une jeune mère coiffe sa « fille d’amour ».  Gros plans sur les cheveux frisés et crépus. Des cheveux qui, longtemps, lui ont fait honte. Voilà comme on me voit ! Priorité à la vue et aux images. Aux images de négritude s’opposent d’autres images : celles du français à la peau claire et aux cheveux lisses. Images qui enferment, qui opposent. Images stéréotypées qui disent des sens uniques et interdits. Images clichés qui nous séparent et nous identifient. On se souvient du « Ministère de l’identité nationale » !! 

Cette séquence, comme celles qui suivront vont partir de ces clichés (l’actrice japonaise qui ne peut jouer Racine, le jeune chinois qui fait forcément de l’informatique, la cinéaste noire que l'on prend pour l'assistante…) et les subvertir. Chaque personnage va s’y employer, à sa manière, relayée par la mise en scène de la réalisatrice. Celle-ci ne se contente pas de recueillir des témoignages, elle ne se contente pas d’enregistrer : elle filme. Chaque plan est mis en scène, parfaitement cadré, voulu, filmé avec un point de vue.

Le point de vue est souvent frontal. Les corps existent. C’est même le sujet du film : le corps ! Des corps incarnés que nous regardons et qui nous regardent. Car les corps parlent.  Ou plus exactement, ils sont « parlés » : il est noir, elle est japonaise, il est chinois, elle  est arabe, elle a les cheveux crépus… Alors la réalisatrice leur donne la parole et une autre Image apparaît, nouvelle, reliante, créatrice, libérante. Les clichés explosent. Elle a proposé à chacun(e) d’écrire, sous la forme d’une correspondance, la manière dont ils ont vécu ou vivent leurs différences, avec leurs mots. Chacun(e) dit la lettre qu’il a écrite. Elle nous est adressée, à nous les spectateurs mais ils se l’adressent aussi à eux-mêmes. C’est un dialogue avec eux-mêmes qui nous est livré, eux qui se sentent regardés, épiés, jugés, classés. Nous entrons dans chacune de ces histoires, les plus personnelles, les plus intimes, les plus circonstanciées. De « corps parlés » ils deviennent des « corps parlants », dignes, libres, égaux et fraternels. Ils incarnent la République. Leur « je » n’est pas « subjectif » : la parole sur leur vécu, à partir de leur vécu a valeur universelle ; elle est  l’expression d’un sujet qui s’adresse à d’autres sujets, que nous sommes. Dans ce film, nous ne sommes pas des spectateurs soumis, mais reliés.

Chacun d’eux lit sa lettre, face à nous ou en off. Elle peut être contée (la petite fille traversera-t-elle le pont pour aller dans l’autre école ?), dite avec un certain recul (la jeune femme psychothérapeute) ou au contraire déclamée comme un exorcisme (l’homme qui s’adresse au Président de la République). Chacun trouve sa manière et on imagine que le tournage a été précédé d’un long travail avec la réalisatrice pour que chacune de ces lettres trouve sa forme, son style. Nous sommes à mille lieux de la télé-réalité, du témoignage, de la « tranche de vie ». La médiation par l’écriture, en parfaite correspondance avec l’écriture filmique, tenue on l’a dit, fait de ce film et de ses personnages une œuvre véritable. Les personnages lisent ou disent ce qu’ils ont écrit comme s’ils étaient en train de l’écrire, avec la juste distance pour dire les émotions, les souffrances, les peurs, les victoires… Je pense en particulier à la séquence avec Sanaa, jeune fille qui écrit à son père qui l’a quittée trop tôt et qui raconte son histoire quand elle était petite : l’histoire des deux écoles séparées par un pont (2). C’est raconté comme un conte, sur de nombreux dessins d’enfants et les lieux vides de l’école, revisités par Sanaa qui nous ouvre les portes, décidée et très émue au contact de ces lieux. Dessins, sons et musique se font supports de la parole. Alors l’Image se fait pure écoute de cette jeune fille dont le visage à un moment, est au bord des larmes.

Les cadres semblent enfermer les personnages : pas d’espace hors champ ! Notre regard se concentre dans l’image. Du coup, on prend conscience que dans ce film, le hors champ n’est pas spatial mais temporel : dans leur visage, dans leur regard surtout, c’est une histoire passée, la leur, le plus souvent celle de l’enfance, qui se déroule.  Profondeur de champ et d’histoires  dans lesquelles nous pouvons entrer : nous y avons notre place.

Ces lettres ne sont pas lues d’une pièce ; elles ménagent des silences et sont parfois entrecoupées de paroles plus directes : la mère qui parle à sa fille ou à son fils, le jeune chinois qui cherche les photos avec sa sœur, la psychothérapeute qui s’adresse à la réalisatrice, le rappeur qui parle avec son coiffeur… Ce mélange subtil de paroles issues de l’écriture et celles improvisées en fonction de la situation, nous font passer du passé au présent ou du présent au passé, ouvrant  au spectateur la voie d’un futur laissé en suspend où nos différences au lieu d’être discriminantes seraient fraternelles.

C’est d’autant plus fort que les séquences sont courtes… Le temps qu’une lettre dite soit entendue… Ce ne sont que des fragments de vie qui nous sont donnés. Mais ils sont comme une série de graines fécondes qui, déposées dans la mémoire du spectateur, feront leur chemin, comme l’a compris magnifiquement la réalisatrice qui clôt  chaque séquence par une très lente fermeture au noir. Et je pense alors à cette phrase de Lacan : « la culture, c’est la mémoire de l’intelligence des autres ».

 (1)  On pense à ces visages que Bergman a filmés, à l’écoute de l’ouverture, adagio et allegro, de « La flûte enchantée » de Mozart.

(2)  Cette métaphore du pont est une clé pour tout le film : le pont que chacun(e) fait avec son histoire, le pont avec les spectateurs, le pont entre ces 11 personnes et celles du générique, proposé par le film…

Guy Baudon

 

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