La loi du marché, un film de Stéphane Brizé

« Sois sûr d’avoir épuisé tout ce qui se communique par l’immobilité et le silence »
Robert Bresson, Notes sur le cinématographe.


Le film commence et finit brutalement : il démarre dans un bureau de Pôle Emploi avec Thierry (Vincent Lindon) qui est en colère : chômeur, on lui a fait faire un stage qui ne l’a mené à rien! Le film se termine sur une décision du même personnage qui quitte son emploi, surprenant la caméra qui a des difficultés à le suivre…


Parlons de la caméra. Tout se passe comme si elle ne savait pas  à l’avance ce qui allait se passer :  caméra à l’épaule, le plus souvent, peu stable, elle cherche son cadre dans la plupart des plans. Elle y arrive difficilement donnant l’impression que tout est improvisé. On pense bien sûr au cinéma documentaire qui invente ses cadres sur le moment. Remarque d’autant plus juste qu’il s’agit, hormis Thierry (Vincent Lindon) le personnage principal, d’acteurs amateurs qui revivent devant la caméra leur propre situation professionnelle (l’interlocuteur de Pôle Emploi, la banquière, les caissières, les vigiles…). Ce film épouse deux grandes qualités du cinéma documentaire d’auteur : l’observation liée à un long repérage, et le temps. L’écoute attentive de ce que « les petites gens » vivent et sa restitution sous forme de plans-séquences qui durent souvent un tout petit peu plus longtemps qu’ils ne dureraient dans un film normal (1). Cette insistance, évidemment volontaire, nous oblige à voir (image et action), à ressentir (émotion), à nous poser des questions (intelligence).

Pourtant il s’agit bien d’une fiction. La présence de Vincent Lindon, dans tous les plans, nous le rappelle. Il compose son personnage ; il en a la maîtrise. Il incarne le sens du film. Mais il n’en est pas la vedette : il est au diapason des autres acteurs, à égalité avec eux, soumis comme eux à cette loi du marché. C’est un personnage rossellinien : l’histoire ne se joue pas autour de lui comme s’il en était le héros comme dans le cinéma dit classique ; il est assujetti à cette histoire, il ne la domine pas, il la subit, et il n’en sortira pas vainqueur héroïque. Il faut souligner cette égalité des personnages : chacun est à une place dans la hiérarchie que lui impose la société. Chacun agit en fonction de cette place : caissière, patron, DRH, employé de Pôle Emploi, banquière, acheteur du mobile home…Et Thierry lui même qui, ayant retrouvé un emploi de vigile dans un centre commercial, sera amené malgré lui à surveiller ses semblables, aussi précaires que lui, devenant malgré lui acteur du malheur des autres - çà fait partie de son boulot - avant de se taire.


Tout sentiment humain est exclu. Chacun doit se tenir à son rôle de rouage ou de courroie d’entraînement d’une machine qui le dépasse et qui fatigue : la loi du marché. « Je suis fatigué » répètera Thierry face au délégué syndical qui le pousse à se révolter contre son ancien patron. Fatigue que côtoie une extrême violence devant les propos humiliants de sa banquière qui fait son travail en voulant l’engager dans un prêt et une assurance décès (!) alors qu’il n’a plus rien pour subvenir aux besoins de sa famille ! Me revient alors en mémoire ce commentaire de Chris Marker dans son film Le tombeau d’Alexandre : « J’imagine ce qu’un Machiavel (russe) aurait dû écrire à l’usage des puissants : dominez, exploitez, éventuellement massacrez. N’humiliez jamais ! »


Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la place  de l’être humain, de sa dignité dans nos sociétés. C’est le hors champ du film, si bien joué par Lindon, silencieux, mutique, obstiné, non maquillé. Il est le plus souvent filmé bord-cadre, plutôt de profil ou de 3/4 dos ; ses regards  sont précis mais fuyants. Tout se passe  comme si le cinéaste voulait nous montrer la face cachée de Thierry, son intériorité, sa violence contenue, ses questions bien réelles mais invisibles, ressenties. L’être humain ne saurait être montré frontalement : il serait alors sans visage, littéralement défiguré, à l’image des consommateurs et des personnels qu’on voit dans les multiples écrans du centre commercial (2) ou encore plus précisément  dans la séquence d’ autoscopie où chacun dit au chef, invisible,  ce qui va ou ne va pas dans le comportement et le visage de Thierry filmé plein cadre.  Ces caméras se contentent d’enregistrer le visible. La caméra de Stéphane Brizé filme l'invisible. Celle-ci tente de capter la face cachée de Thierry, ce hors champ, qui est au coeur du film. La caméra ne saurait montrer l’humain mais seulement nous en indiquer le chemin : celui du réel, là, nous échappe, hors langage, alors qu’il est à portée de main et qu’il constitue le pivot et le sujet même  du film.

L’humanité, on la voit poindre dans la chanson écrite et chantée par quelques employés à l’occasion d’un départ en retraite, même si tout ceci est très codé. On n’oubliera pas non plus Thierry lavant le dos de son fils handicapé ou la longue et insistante séquence de l’apprentissage du rock repris plus tard en famille… Quand on n’a pas la parole, restent les gestes, les sensations, les corps qui s’approchent et se touchent. L’humain, c’est repartir de ces sensations. Nous en sommes là !

En même temps, au cours du film,  Thierry évolue : il va passer de l’indignation à la résistance et va finir par refuser cette loi du marché. Il quitte le système. Le film ne nous dira rien de la suite ; pas plus qu’il ne résout les énigmes évènementielles de certaines séquences, même si on s’en doute : le viel homme qui a volé deux barquettes de viande et qui ne peut les payer, la caissière qui a gardé pour elle quelques tickets de réduction alors qu’elle aurait dû les jeter, le couple qui veut acheter le mobile home… Ce qui intéresse Brizé, c’est de nous confronter à des moments, des fragments de l’histoire de Thierry en les faisant se succéder, en laissant des blancs, des trous, des manques. Et c’est au spectateur de s’en emparer, d’interpréter, de construire son film. Cinéaste, il ne donne pas de réponses aux questions posées par chacune des séquences, il se contente de bien les poser et c’est au spectateur de prendre ses responsabilités.

Il s’oppose en cela aux films qui nous confortent, dans lesquels on n’a pas à se poser de questions et qui nous paraissent « dire la vérité ». Mais de quelle vérité s’agit-il, sinon celle d’un Modèle que l’on a intégré (3). A l’image de la séquence d’autoscopie.  Les stagiaires-spectateurs du comportement de Thierry trouvent que sa parole est molle, qu’il est écrasé dans son fauteuil, qu’il répond trop vite aux questions, oubliant de réfléchir… Ils se conforment à un Modèle : pas de chemise entrebâillée, se tenir droit, ne pas avoir le regard fuyant… Ce Modèle est le résultat d’une image véhiculée par « Le Groupe » (l’Entreprise) auquel il faut se conformer et qui excuse tout : le DRH s'emploiera à déculpabiliser le personnel face au suicide d'une des caissières au sein même du centre commercial.

A l’opposé de cela , la caméra du cinéaste ne cherche en rien à imposer un autre modèle. Sans jeu de mot,  Thierry est son Modèle au sens de celui ou celle qui pose pour un peintre. Il ne cesse de montrer son visage, un visage qui est tout sauf transparent…  Et moins l’acteur en fait, plus il est fort… Le spectateur peut projeter sur ce visage son ressenti, ses émotions, sa violence, ses questions…  On pense évidemment au cinéma de Robert Bresson et à ses Modèles qu’il définit ainsi « Mouvement du dehors vers le dedans. (Acteurs : mouvement du dedans vers le dehors.) » Ou encore : « L’important n’est pas ce qu’ils me montrent mais ce qu’ils me cachent, et surtout ce qu’ils ne soupçonnent pas qui est en eux ». Etrange coïncidence avec ce que déclarait Vincent Lindon à Cannes où il reçut le Prix d’Interprétation : « C’est la première fois de ma vie qu’un personnage m’émeut. Je suis triste qu’il  n’existe pas ». Si, il existe, malgré lui, et  grâce à la caméra de Stéphane Brizé. J’aime ce cinéma qui touche en nous des zones que parfois, acteur ou spectateur, nous ne soupçonnons pas.

 A la fin du film, Thierry qui ne supporte plus de devoir traquer ses égaux quitte brusquement  le centre commercial, prend sa voiture et disparaît… De la même manière, le spectateur, surpris d'une fin si abrupte, est abandonné à son sort : il quitte le film comme Thierry quitte le centre commercial.  Seul, mais convaincu d’une chose : tant que la loi du marché, c’est à dire l’argent, néantisera l’être humain on va à la catastrophe. Ce film, non militant, est éminemment politique et révolutionnaire. Nul ne peut servir deux maîtres…

(1) On reconnait là une des marques du cinéma de Stéphane Brizé.
(2) Ou aux images équivalentes de la télé-réalité. Rien ne doit être caché, tout est visible, en pleine lumière. A un moment donné l’observateur de l’image de ces caméras dit : ici on voit mal, car il y a des travaux dans le magasin! Il faut tout voir.
(3) Le modèle du cinéma américain, prédominant, qui consiste à plaire au spectateur, à le distraire, à stimuler son imagination (dérive ou échappatoire), à défaut de son imaginaire…


Guy Baudon
Mai 2015

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