La première énigme d’un film, c’est son titre. Si on dit : « Untel a été mis à l’ombre », on comprend qu’il quitte momentanément la société et que ça a à voir avec la prison.  Si on dit « A l’ombre de la République », on peut comprendre « hors de la République », ce qui est tout autre chose. La prison serait alors considérée comme une zone de non droit. L’ambivalence du titre est formidable car il énonce deux caractéristiques  essentielles du film : il s’agit de prisonniers qui paient pour leurs actions illégales : c’est républicain. Mais la manière dont ils sont traités n’est pas toujours très républicaine !

Comment le savoir ? Il existe une Autorité administrative indépendante sous la direction de Jean Marie Delarue et composée d’une trentaine de contrôleurs issus d’horizons professionnels très variés. Elle se nomme « Le Contrôleur général des lieux de privation de liberté » (CGLPL).  Ils sont indépendants, ils ont un libre accès à tous les prisonniers sans restriction, de jour comme de nuit, sans la présence du personnel d’encadrement et ils ont pour mission d’écrire à l’issue de leur visite un rapport relatant les faits constatés. Comme le mentionne Jean-Marie Delarue, et l’ordre est important, il s’agit « d’écoute, d’enquête, de constatations suivies de mises en garde auprès de l’administration responsable ».

La réalisatrice, Stéphane Mercurio, s’est donné pour projet de les suivre. Elle a accompagné avec une caméra et un photographe les membres de cette Autorité administrative à la Maison d’arrêt de Versailles, à l’Hôpital psychiatrique de la Navarre à Evreux, au Centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, à la Centrale de Saint-Martin de Ré.

 Ce qui nous frappe d’emblée dans le film c’est la qualité de la relation entre contrôleurs et détenus. La parole du prisonnier ou de la prisonnière, ses silences, ses constats,  sa virulence et parfois sa colère sont entendus et pris en compte. Cette écoute de la part des contrôleurs n’a pas pour but de laisser libre cours à je ne sais quels délires spectaculaires qui pourraient être d’ailleurs compréhensibles de la part de certains prisonniers vu leurs conditions de détention. La réalisatrice a parfaitement compris qu’il s’agissait simplement de se caler sur le regard, les questions et l’écoute des contrôleurs-médiateurs. Ils ne sont pas là  pour satisfaire je ne sais quel apitoiement ou pour entrer  par effraction dans l’intimité des personnes. Ils sont là pour écouter et agir, ce qui n’empêche pas les sentiments, voire une réelle impuissance de leur part devant la souffrance humaine qui s’exprime. La caméra filme cela, le plus souvent sur le visage des contrôleurs, du fait de l’impossibilité de voir le visage des prisonniers pour des questions de droit à l’image.

 Cette confiance, évidente, faite à ces contrôleurs indépendants, fait que les prisonniers s’expriment avec une clarté, une vérité, une justesse qui traduisent à la fois leur vécu et leur réflexion sur ce vécu, avec une économie de mots, justes et pertinents, qui n’exclut pas l’exaspération.

De cette relation « à hauteur d’homme » où chacun a sa place, surgit une parole authentique, sincère, intelligente qui exclut le mensonge, la tromperie, la paranoïa. Si c’était le cas, le spectateur le détecterait immédiatement. Conséquence : quand un prisonnier ou une prisonnière est considéré(e) ici en tant qu’homme ou femme, qu’il ou elle est au centre du dispositif, et qu’on l’écoute, qu’on le ou la  prend au sérieux, on n’a pas besoin de faire appel à des experts ou des spécialistes pour modifier ou aménager les structures ! Il suffit d’aller (il faut aller !)  à la rencontre de celles et ceux qui vivent quotidiennement et souvent depuis des années dans ces lieux.  

Cette écoute est vécue par le spectateur comme réelle et vraie parce que la réalisatrice filme cette relation dans la durée. Les plans suffisamment longs et les photographies, sorte d’ « arrêts sur image », donnent au spectateur le temps de voir, de ne jamais s’apitoyer, mais de comprendre, de prendre conscience et donc de réfléchir, de se questionner. Pas seulement sur le sort des personnes mais sur les institutions carcérales de la République dont nous sommes tous responsables. Il y a là une dimension politique qui naît du film s’écrivant sous nos yeux. Il me paraît justifié d’attribuer ici à Stéphane Mercurio ce que disait Roland Barthes lors d’un hommage à Antonioni : « Le pouvoir, quel qu’il soit, parce qu’il est violence, ne regarde jamais ; s’il regardait une minute de plus (une minute de trop), il perdrait son essence de pouvoir. L’artiste, lui, s’arrête et regarde longuement, et je puis imaginer que vous vous êtes fait cinéaste parce que la caméra est un œil, contraint, par disposition technique, de regarder. »  (in Cahiers du Cinéma. N° 311)

Du coup il nous arrive d’oublier que ce sont des prisonniers, au point que ce qu’ils disent et vivent nous touche, nous concerne, nous découvre à nous-mêmes, brise les clichés que nous portons tous sur les prisonniers et  sur l’institution pénitentiaire. On se dit que cette micro-société qu’est la prison est parfois la reproduction de ce qui se vit dans la société : les prises de pouvoir de quelques détenu(e)s sur leurs semblables, la dévalorisation du travail, les très faibles rémunérations qui en découlent, les avantages dont bénéficient certains prisonniers de la part du personnel,  l’image de soi dévalorisée quoi qu’on fasse...

Cette prise de conscience naît de la relation à trois établie par le film : prisonnier, contrôleur, spectateur. Pas d’écoute sans contrôleur, pas de parole sans prisonnier, pas d’implication sans spectateur. Chacun est à sa place parce que, outre la durée des plans,  la réalisatrice tient ses cadres et se tient à bonne distance. Souvent fixes, redoublées par les photographies, qui s’intègrent parfaitement au montage,  ils nous mettent aux contact de ce qui caractérise ces lieux : les barreaux, les grillages, les couloirs, les portes métalliques, les cellules, les plafonds, sans oublier la résonnance des pas ou des appels à l’aide, du cliquetis de clés. Et on aura beau sortir à la fin dans une cour ou sous la neige, l’enfermement est bien là, toujours présent.  Cette contrainte des cadres liée à la fois aux lieux et à l’intention de la réalisatrice (filmer à travers une fenêtre ou dans l’embrasure d’une porte) fait que ce qui s’y passe, la vie, devient central, le cœur brûlant du film. A une époque où il nous faudrait tout voir, délire panoptique, A l’ombre de la République nous dit : non pas tout voir, mais bien voir ou plus exactement, mieux entrevoir.

« Je végète » dit un prisonnier de l’hôpital psychiatrique. Le premier dans le film qui a accepté que l’on voie son visage. Très nombreux sont les témoignages qui vont dans le même sens. Comment vivre l’aujourd’hui lorsqu’il n’y a aucun espoir. « Quand je vais à l’hôpital parce que je me suis cassé un bras, je ressors avec mon bras réparé. De la prison, je ressors non seulement avec le bras cassé, mais les deux bras cassés ! » « On paie nos erreurs, mais ne nous accablez pas davantage ; si vous tuez l’espoir, vous tuez l’homme. Il ressort encore pire. Vous créez des fauves ! » dit un autre dont les paroles sont relayées par de nombreux courriers dont des extraits, qui vont dans le même sens, sont lus off. Séquence close par le choix d’une lettre lue par Jean Marie Delarue : « Le plus dur pour moi va être de retrouver la confiance… Je n’ai plus envie de me remettre à croire que je vaux mieux que la prison ». La personne s’efface d’elle même. Après la révolte, sans doute, la soumission et l’effacement : plus de liens, plus de mémoire… « Ce que nous disent ces lettres, c’est le basculement infernal », conclut Monsieur Delarue.

Ecouter, donner la parole, faire confiance, briser les clichés, tenir des cadres, inscrire les plans dans la durée, favoriser la prise de conscience du spectateur, encourager l’action et l’engagement,  n’est-ce pas l’une des fonctions essentielles du cinéma documentaire ?

Guy Baudon
1er Mars 2012

 

 

 

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