Ce mercredi 4 janvier 2012 je suis allé voir successivement « Le Havre » d’Aki Kaurismaki et « Louise Wimmer » de Cyril Mennegun, jeune cinéaste à découvrir au vu des critiques unanimes fort louangeuses, en particulier celle de Laure Adler sur France Culture.
Dès la première séquence du « Havre », j’ai reconnu de suite le style de Kaurismaki. Ces deux personnages qui ouvrent le film, sur le quai SNCF du Havre je crus d’abord que c’était des peintres du dimanche (le siège pliable, la boite où l’on met peintures et pinceaux…). Mais non, c’était des cireurs de chaussures ! Magnifique ambivalence des images ouvrant sur un film ouvert mettant le spectateur à sa bonne place : à la fois piégé par les images et séduit par une mise en scène qui ne se cache pas : on n’est pas dans le réel : on est au cinéma, comme le confirmera la suite de cette première séquence avec l’arrivée de ce personnage fort typé muni d’une mallette (A la tête du mec, on se dit que ce qu’il y a dedans doit être fortement suspect) et deux gros plans de deux personnages qui l’observent. La séquence se termine très mal pour le porteur de la mallette. Clin d’œil au mille fois vu au le cinéma ! Les personnages avaient la gueule de l’emploi mais inscrits dans des cadres aux lumières et couleurs théâtrales. Plaisir d’être au cinéma, dans l’artifice, dont personne n’est dupe. On ne sera donc pas surpris de découvrir, entre autre, que le cireur de chaussures s’appelle Marcel Marx (formidable André Wilms) ; tendance Groucho évidemment, mais pas seulement. Et c’est précisément en quoi ce film est magistral : Groucho et Karl, unis dans un combat commun!
L’une des premières paroles de Marcel Marx est « L’argent circule. Crépuscule » (on sait du coup ce qu’il y a dans la mallette menottée au poignet du caïd. Le plan d’après, on voit Marx déambuler dans la ville accompagné de cloches qui évoquent le crépuscule. La suite du film va montrer l’extraordinaire solidarité des personnages principaux du film qui va se terminer par un miracle… Clé immédiate qui fait sens et fait du Havre un grand film politique : l’argent conduit à la mort, la solidarité fait des miracles…
Un film politique donc, dans une une mise en scène extraordinairement ludique, sursignifiante, avec décors qui s’exposent comme tels,, lumière artificielle, jeu et phrasé des comédiens… Kaurismaki va jouer pendant tout le film avec le cinéma et ses références (plutôt burlesques) pour mieux appréhender le réel et la vie bien concrète de ses personnages. Prenons leur manière de s’exprimer : un texte très écrit, minimaliste et impeccablement dit qui fait parfois penser à Bresson, contribue paradoxalement à les rendre attachants, et bien plus réels que s’ils parlaient le langage qu’on attend de ces petites gens qui vivent dans un quartier populaire !
Kaurismaki nous enchante avec un sujet, à priori peu enchanteur, en travaillant cette réalité pour la transmuter, la styliser avec les seuls moyens du cinéma. Plus il y a de cinéma, plus il y a du réel ! Plus les personnages jouent, plus on rit et plus ils nous touchent. Alors, tout devient possible : la femme de Marcel Marx peut s’appeler Arletty, Idrissa, le petit africain qui s’est évadé du container peut être très poli et distingué, les africains qui ont passé plusieurs semaines dans le container sont magnifiquement habillés et nous regardent en silence, fixement (les immigrés sont dignes !),le cireur de chaussures peut se faire passer pour un avocat, le commissaire Monet (impeccable Daroussin) fait vraiment bien son boulot, les commerçants pétillent d’intelligence, sans oublier deux acteurs à contre emploi : Pierre Etaix dans le rôle du médecin, Jean Pierre Léaud dans celui du dénonciateur… Kaurismaki ose même le Miracle et on y croit !
Quand tout n’est que cinéma et qu’un cinéaste sait en jouer, quel bonheur ! En prenant comme sujet la vie de simples gens, plutôt précaires, mêlés à une histoire de solidarités avec ses conséquences sur l’arrivée des immigrés qui veulent passer en Angleterre, Kaurismaki, cinéaste, nous libère, nous lave le regard, nous mobilise. Révolutionnaire : les causes sont artistiques, les effets politiques.
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Deux heures plus tard, j’entrais dans le film de Cyril Mennegun. Premier plan (j’espère être précis, je n’ai vu le film qu’une fois) avec au fond une ville et au premier plan une bretelle d’autoroute. Une voiture vient vers nous : la caméra est loin, mais le son devient assourdissant au fur et à mesure que la voiture approche ; raccord violent sur le gros plan d’une femme au volant qui semble pleurer ; le bruit assourdissant continue et les images du gros plan indécidables, noyées dans la pénombre… Dès cette première séquence en pré-générique on est dans une mise en scène coup de poing ! Pourquoi pas démarrer ainsi un film ? L’ennui vient que ce type de mise en scène (pas nouveau !) va se répéter séquence après séquence. Alors que Kaurismaki joue avec le « mille fois vu », le réalisateur de Louise ne joue pas du tout : c’est le mille et une fois vu. Pas question, dans ce film, de mettre en doute la force du cinéma, pas question que la caméra fasse un pas de côté. On est dans le réel, dans la tranche de vie bien saignante, bien réaliste, bien à l’ordre du jour, , avec une femme, Louise, au bord du désespoir, scrutée dans le moindre détail. Aucune chance ne sera donnée au personnage : la caméra l’enferme comme Louise s’enferme sur elle-même, dans le refus absolu de parler, d’échanger. Double enfermement. Le spectateur est comme les protagonistes qui entourent Louise: mutiques, murés dans le silence.
On comprend alors que l’ensemble de la critique prenne la défense de Louise pour tenter de la sauver parce que le film ne peut la sauver, pas plus que le deus ex machina final (prévisible dès le premier tiers du film) avec contre plongée et travelling sur des tours ensoleillées et sourire surjoué de la comédienne. La caméra de Cyril Mennegun se prend trop au sérieux. C’est elle le sujet du film : « regardez comme je ne lâche rien, comme je maîtrise les situations » nous dit l’homme à la caméra. Louise est soumise et écrasée par la caméra au même titre que l’assistante sociale l’écrase en ne faisant apparemment rien pour lui fournir un appartement.
« Louise Wimmer », c'est le portrait d'une femme au service de la caméra et des effets cinéma. Je crois l’inverse. Et je préfère l’humour, la distance prise avec le cinéma, l’intelligence et l’humilité d’Aki Karaustami qui rend son spectateur un peu fou, intelligent et heureux. Et surtout : libre ! L’un se prend pour un cinéaste, l’autre non.
A la décharge de Cyril Mennegun , disons que c’est son premier film de fiction. Maintenant qu’il a montré qu’il maîtrise les effets cinéma, je lui souhaite de ne pas se laisser prendre au jeu des miroirs qu’on ne cessera de lui tendre.
Guy Baudon