Mes Provinciales, un film de Jean Paul Civeyrac

Point de vue sur le film de Jean Paul Civeyrac.

 

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 « Tricher avec soi-même, c’est renoncer à tout, à son film, à sa vie ». Andreï Tarkovski

 « Qu’est-ce que le cinéma ? » C’était le titre générique donné aux écrits d’André Bazin, entre la 2de guerre mondiale et les années 60. Un professeur de cinéma ne peut les ignorer, et certainement pas Jean Paul Civeyrac, l’auteur-réalisateur de  Mes provinciales, -son neuvième long métrage- qui dirigea le département réalisation de la Fémis. Il fut au contact des étudiants, qui aujourd’hui sont non seulement intéressés par le cinéma mais désirent en faire. La question brûlante affleure : Pourquoi ? Quelles sont leurs motivations ? Jean Paul Civeyrac s’empare de cette question, non pour la résoudre, mais comme vecteur et moteur de son film.

Etienne, le héros du film veut donc « faire du cinéma ». Il habite Lyon, la ville des Frères Lumière. Là s’origine peut-être - il ne le sait pas lui-même, et c’est sans doute mieux ainsi - son désir de devenir cinéaste. Pour cela il décide de monter à Paris et donc d’être séparé de Lucie, son premier amour. Ainsi s’ouvre le film : les deux amants, au lit, viennent de faire l’amour, sont filmés en plan rapproché avec un dialogue qui dit le choix d’Etienne et la séparation. Démarrer un film par une longue séquence sur deux visages sans qu’on puisse s’appuyer sur un hors-champ permettant de les situer, inscrit immédiatement le parti-pris que l’on retrouvera dans les 2h17 de film : la caméra cadrera au plus près Etienne et les personnages scrutant ce qui se passe dans leur tête, leurs rêves, leurs histoires, leurs errances, leur solitude, leurs désirs, leurs tentatives de communication.

Etienne sera dans tous les plans du film. A la fois acteur, témoin, réceptacle de ce qui va lui arriver. Pour le jouer, Civeyrac a choisi un comédien (Andranic Manet) dont la carrure et la démarche calme et lente sont imposantes, la tête dans les épaules, les yeux grands ouverts d’un enfant qui découvre Paris. Ce choix n’entre pas dans les codes attendus d’un étudiant en cinéma : il écoute plus qu’il ne parle, il doute mais avec au fond de lui ce désir sourd de faire du cinéma. De nombreux plans le montreront avec son petit carnet de notes, qui fait corps avec lui, telles les petits cailloux du Petit Poucet. Ne pas se perdre, avancer pas à pas, ne rien précipiter, ne pas tricher…

Inscrit dans la section cinéma de l’Université de Paris VIII, le premier cours le met au contact d’étudiants (majoritaires ?) qui veulent faire des films pour aujourd’hui, avec les techniques d’aujourd’hui, loin des références cinématographiques et des auteurs reconnus. L’histoire du travelling de Kapo (1) ne saurait être d’actualité!! Parmi eux, Mathias tranche et provoque, violemment. Pour lui, le travelling est affaire de morale. Pur, cultivé, passionné, intransigeant, amoureux inconditionnel des films qui savent capter « la beauté du monde », que l’on peut entendre dans le sens dostoïevskien . Les vrais cinéastes sont comme « Les peintres dans les cavernes qui ne peignaient pas parce qu’ils s’ennuyaient dans la vie. C’est parce qu’ils ne comprenaient rien de ce qu’il y avait autour d’eux. Peindre, çà les aidait à vivre. C’est comme une cérémonie magique » Etre cinéaste n’est pas un métier mais une tentative de comprendre le monde, de la traduire dans des plans, des cadres, des mouvements de caméra. C’est une nécessité, un appel auquel il faut être fidèle, coûte que coûte (2). Etienne sent que Mathias met des mots sur ce qu’il ressent. Son regard et son intransigeance le séduisent. Ils deviendront amis. (3)

Bien évidemment, Civeyrac prend parti : il est du côté de Mathias et d’Etienne. Et sans remonter à la préhistoire, il s’inscrit dans l’histoire du cinéma, raison pour laquelle, peut-être, il a choisi de faire un film en noir et blanc. Comme Philippe Garrel ou Jean Eustache avec La maman et la putain,  film auquel on pense souvent (durée des plans, dialogues, personnages…). Le cinéma a une histoire, il a ses auteurs. Certains sont cités : Ford, Dreyer, Bresson, Vigo, Pasolini, Satyajit Ray, Tarkovski… Les références sont aussi littéraires. Mathias dira que, petit, il avait de l’asthme, qu’il devait rester à la maison et que sa petite soeur lui apportait des livres dont il s’est nourri et qui l’ont initié et formé… Seront cités dans le film, à l’image ou au son, Emilie Brontë, Pascal, Novalis, Flaubert, Pasolini, de Nerval « le doux Gérard » dont le suicide annoncera prémonitoirement la destinée de Mathias. L’oeuvre de Nerval inspirera le chapitrage « littéraire » du film : « Un petit château de Bohème », « Un illuminé », « Une fille de feu », « Le soleil noir de la mélancolie ».

Les références au cinéma, à la littérature, mais aussi à la musique (nombreux extraits de Bach, de Satie, Malher…) Civeyrac les multiplie dans son film. La citation ne lui fait pas peur. On ne crée pas à partir de rien. Autant dire ses références et les assumer. Ce qui est le cas de la productrice de télévision pour qui travaille Etienne (il faut bien manger!) : elle veut du nouveau, « de nouvelles écritures », comme disent ses confrères. C’est quoi, « le nouveau », en art ? Etienne ne se posera pas ces questions. Pour lui, il ne s’agit pas de se conformer, comme certains de ses camarades, aux modes du moment. Il cherche en lui son chemin, riche de ses lectures, des films qui l’ont marqué, et tente de délivrer des films issus de sa vision du monde, de son histoire, de sa vie concrète de tous les jours, des rencontres qui le constituent.

Mes provinciales dit le titre. Outre le livre de Pascal choisi par Etienne (allusion à la pureté janséniste (cinématographique) contre les mensonges et arrangements des jésuites), les provinciales d’Etienne sont les jeunes filles qu’il va rencontrer, ses « petites amoureuses » pour re-évoquer Eustache : Lucie, son premier amour qui va le quitter, Valentina l’artiste, vive et sereine, sa première co-locataire, Héloïse la cinéaste reconnue et sa future assistante, Annabelle la « fille de feu » engagée, Barbara la sage qui sécurise… Ces présences féminines entrent dans la vie intime d’Etienne. Ce ne sera pas le cas de ses amis garçons, y compris Mathias dont il ne sait même pas où il habite. Ces moments d’intimité, dans la chambre d’Etienne, où l’on peut faire l’amour ou pas, le confrontent à lui même. Les jeunes filles rencontrées plutôt libres et directes, parfois cruelles, l’obligent à sortir de son silence, à réagir. Rencontre du masculin et du féminin, de l’animus et de l’anima (Bachelard) qui s’origine dans l’échange des paroles, les points de vue, les questionnements et les tentatives de réponse de chacun(e), autant de repères qui permettent à notre héros d’avancer, de douter, de se protéger, d’avoir peur au point de ne pas vouloir se présenter le premier jour de tournage de son propre film ! Créer, c’est vraiment s’exposer, s’engager sans savoir ce que sera son film avant de l’avoir fait. « Je saurai ce que j’ai voulu dire lorsque mon film sera fini », dira justement Mathias.

On l’a dit, la plupart des plans sont serrés sur Etienne, comme si les cadres l’enfermaient. Les rares moments où le film montrera des plans d’ensemble, on constate que ceux-ci sont vides. Séquence où Etienne se retrouve avec ses parents, perdus dans le jardin des Tuileries, celle où Etienne et Mathias sont seuls, la nuit, sur les quais de Seine (et où Mathias évoque prémonitoirement le suicide de G. de Nerval), celle qui clôt le film sur les toits de Paris, vus de la fenêtre d’Etienne. Cette dernière séquence du film est magnifique : Etienne ouvre la fenêtre de sa chambre, regarde à l’extérieur et vient s’asseoir dans un canapé face à la caméra qui s’avance en un très lent travelling vers son visage dont on scrute le moindre signe. Cut sur les toits de Paris avec la fenêtre comme cadre. Retour sur le travelling. Dernier plan du film sur les mêmes toits de Paris, la caméra se mouvant comme pour donner à voir le cadre le plus large entre les montants de la fenêtre. Sur cette image, démarre le générique de fin. Seul accompagnement sonore pendant cette séquence finale : l’Adagietto de la 5ème symphonie de Malher.
Cette longue séquence concentre l’immense désir intérieur du futur cinéaste en herbe et la confrontation à l’extérieur, un réel plutôt violent : ces gens, sous les toits, imaginés, si proches et si lointains.

 

(1) Référence est faite ici au texte de Jacques Rivette, repris par Serge Daney, à propos d’un plan du film de Pontecorvo sur les camps de concentration. L’article s’intitule « De l’abjection » : « Voyez cependant, dans Kapo, le plan où [Emmanuelle] Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés; l'homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d'inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n'a droit qu'au plus profond mépris.» (Cahiers du Cinéma, juin 1962)

(2) Ce texte de issu des « Lettres luthériennes » de Pasolini sera lu deux fois dans le film « Contre tout cela, vous ne devez rien faire d’autre, je crois, que de continuer simplement à être vous-mêmes : ce qui signifie être continuellement méconnaissables, oublier immédiatement les grands succès et continuer, imperturbable, obstiné, éternellement contraire à prétendre, à vouloir, à vous identifier avec ce qui est autre, à scandaliser, à blasphémer ».

(3) Sans que pour autant Mathias soit sans faille. Sa chute, sur les bords de Seine, dit sa fragilité. Et annonce son impossibilité de vivre. Trop d’obstacles… Trop pur.

 

Guy Baudon
Mai 2018

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