La Prière, un film de Cédric Kahn

Point de vue sur le film de Cédric Kahn : La Prière (2018)

LA PRIÈRE

Un film de Cédric Kahn

 

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 Chacun a pu voir l’affiche du film : un jeune garçon en habit blanc de communiant, les yeux baissés, une blessure sur le visage, les mains jointes sur la poitrine avec au-dessus : LA PRIÈRE. En petit : « un film de Cédric Kahn ».

Provocation? Adhésion? Envie d’aller voir ce qu’il en est ? Rejet ? L’évidence de l’image et du texte ne laisse pas indifférent. J’ai choisi d’aller voir ce film. Sachant que le cinéaste n’est pas un inconnu.

 

Première lecture possible du film…Symbolique.

Le premier plan du film cadre Thomas le personnage de l’affiche : un jeune homme d’une vingtaine d’années dans une voiture. Seul. Il est cadré de profil, en plan rapproché, moitié endormi, la tête penchée en avant, soumis aux secousses de la voiture. Il a une grande cicatrice récente près de l’oeil gauche « au beurre noir ». Derrière la vitre défile à toute vitesse le paysage insaisissable. Le corps est replié sur lui même ; forteresse, bloc étanche que l’on regarde comme un objet. Soudain il tourne son visage vers nous et nous fixe à deux reprises, la dernière assez longuement, droit dans les yeux. Comme Monika, dans le film de Bergman du même nom qui nous disait « Et vous, qui êtes-vous pour me juger ?». Avec Monika, on connaissait au moins son histoire, ses choix ; une réponse était possible. Avec Thomas, on ne peut être que voyeur ou agresseur. On n’a pas à être là. On est face à un personnage, muré dans sa solitude, qui nous rejette!

Plus tard, lorsque Sybille, la jeune fille qui a stoppé sa fuite le ramènera au centre, il sera cadré de la mème manière. Nous en savons un peu plus sur lui. Son regard ne sera plus dirigé vers nous mais vers la jeune fille qui conduit la voiture. Le cinéaste filme l’échange de regard entre eux avant que Sybille prenne sa tête dans ses bras, pendant que s’élève, pour la première fois, l’Aria de Jean Sébastien Bach (Bist du bei mir BWV 508). Le spectateur entre dans la relation, la célèbre. « Reste près de moi » dit l’aria.

A la fin du film, alors qu’il a pris la décision qui va orienter sa vie nouvelle, de nouveau dans une voiture qui le conduira en Espagne, il sera filmé, toujours de la même manière, de profil et en plan rapproché, le visage droit, lumineux, presque souriant, inondé de lumière solaire. Reprise de l’aria qui l’accompagne jusqu’à la rencontre de Sybille, sur le terrain de fouille où elle travaille. Elle est filmée de face. Lui s’avance vers elle. Lorsqu’elle sent la présence, elle tourne la tête. Cut dans le mouvement de sa tête. Générique de fin.

C’est quoi une rencontre ? C’est quoi la rencontre de l’autre ? Ou comment on va passer du personnage objet au personnage sujet, du rejet à l’acceptation, de la violence solitaire, mortifère et charnelle à la découverte de l’autre, de l’ombre à la lumière, de la frontalité à un espace relationnel, de l’adulte à l’enfant que l’on a été, du masculin vers le féminin (1). Le chemin parcouru par Thomas devient le nôtre. Puissance du cinéma qui nous invite à entrer dans la danse, et change notre regard.

 

Deuxième lecture possible… Narrative.

Premier mouvement : La révolte. Thomas sort d’une overdose d’héroïne, accepte de vivre dans une communauté de toxicos en sevrage : pas de médicaments, pas de drogues, pas de psychologues, pas de filles, seulement la prière et le travail! Face ces règles incontournables, le corps de Thomas est soumis aux soubresauts du sevrage, à la révolte, violente envers ses camarades. Face à leurs paroles, il n’est que silence et cris. Seule solution pour lui tellement il souffre : quitter ce lieu.

Deuxième mouvement : la rencontre. La fuite le conduit chez la nièce d’un voisin qui travaille avec les membres du collectif. Elle s'appelle Sybille. Elle attend une réponse pour un travail de fouille en Espagne. Elle est étudiante en archéologie. C’est quoi? demande Thomas qui pour la première fois parle sans violence. « C’est chercher des traces d’une civilisation passée…» (2). Au petit matin, après l’avoir clairement invité à s’accrocher au collectif , seule manière de s’en sortir, elle le ramène au centre…

Troisième mouvement : L’acceptation. Il entre dans le jeu de la prière et du travail. Il en accepte les règles. Mais acceptation n’est pas adhésion. La religieuse fondatrice du collectif (Hanna Schygulla) qui le convoque le met face au mensonge (faire comme si, se mentir…). Elle lui balance deux gifles très violentes qui le mettent sur le chemin de la vérité, de la rencontre avec lui-même. Larmes de Thomas. « Pleure… J’ai senti en toi l’enfant qui avait besoin de pleurer ». On se dit que les plus grandes blessures sont des blessures d’enfance. A la fin du film, Thomas dira qu’il ne veut pas d’enfant, car il sait ce qu’il en est de ces blessures…

Quatrième mouvement : la conversion. Le collectif organise une marche dans la montagne. Ayant des difficultés à suivre le groupe, il s’égare. Epuisé, il tombe et son corps dévale, incontrôlable et pris de vitesse sur un pierrier en pente. Il semble blessé gravement au genoux et passe la nuit dehors. Soleil du petit matin. Il se lève et constate qu’il peut s’appuyer sur son genoux blessé. Il sourit, face à la montagne dangereuse et protectrice, stable et immortelle…magnifiée par l’Aria de Bach. De retour dans le collectif, Il dit au prêtre qu’il veut devenir prêtre.

Cinquième mouvement, la liberté. Il quitte ses frères du collectif. Il est passé de la drogue qui ferme les êtres sur eux-mêmes dans une solitude infernale et destructrice à la fraternité : il entre dans la communauté humaine. Les paroles d’adieu de ses camarades disent cette fraternité humaine. Il n’est plus seul. Il est libre, de cette liberté qui lui permet de trouver sa propre voie, d’inventer son chemin.

 

 Troisième lecture possible… Filmique.

 Un des choix scénaristiques du film est de ne donner aucune information sur l’histoire de Thomas : on le découvre à 20 ans sans qu’on ne sache rien de son histoire, sinon qu’il a survécu à une dose d’héroïne et qu’il veut s’en sortir en venant dans cette communauté fermée d’anciens toxicomanes. On ne saura rien de plus de son histoire. Le film va donc se construire au présent. Et ce présent est indissociable de son passé exécrable dont on constate les conséquences et un avenir bouché. Et comme on ne sait rien de lui ou si peu, on va avancer dans le film de surprise en surprise, avec très peu de suspens, sinon celui-ci : comme cette histoire va-t-elle se terminer ? L’attention du spectateur pour ce que montre chaque plan est extrême. Comme chez Bresson. Evidemment, on pense à Mouchette : Thomas est le frère de Mouchette. Même non-dit sur leur histoire, même mutisme, même fermeture, même intransigeance. Pour Mouchette, la seule issue sera le suicide. (3)

Thomas, c’est un visage et un corps. Un corps à la fois agile (il court très vite) et lourd, musclé. Un corps qui s’affirme et qui subit, soumis aux soubresauts dont il est victime : sevré de drogue, il est là pour échapper à son addiction. Pour cela, la caméra le soumet à la vie réglée d’un collectif d’anciens toxicomanes qui tiennent debout à force de prières, de chants et de travail. Le rythme de vie, la discipline sont monacales. La communauté est composée de frères et de Marco, le « prieur » On ne sort de ce huis clos que lorsqu’on est capable d’assumer sa solitude.

Donner le prénom de Thomas au personnage principal du film renvoie évidemment à l’apôtre qui veut toucher les plaies du corps de Jésus pour croire qu’il est vraiment ressuscité. C’est dire la prédominance des sens qui donne accès à la connaissance, au savoir, au croire. Thomas n’est que sensations, brutalité, fermeture, « corps à corps », cris, lorsqu’il arrive dans ce collectif d’anciens toxicomanes. Et on a envie de lui donner raison tellement le contenu religieux s’impose : répétitions mécaniques des prières, travail collectif pour se vider la tête. Thomas va se prêter au jeu au point de connaître tous les Psaumes bibliques par coeur… Mais le cinéaste déjoue toute idée de secte : il nous fait participer (comme son personnage) à un rituel d’initiation et de passage où apparaît la caractéristique structurante du rite (4) qui déploie la possibilité pour chaque individu de trouver sa place. Il ne s’agit pas de croire au religieux et à ses règles (prières et aux travaux) (5) (cas de la secte avec un gourou) mais d’utiliser ce rite religieux ancestral et répétitif pour réapprendre à vivre avec les autres. Ce collectif n’est qu’un moyen pour Thomas et ses collègues de sortir de la dépendance, de l’autodestruction, du nihilisme et d’exister parmi les autres.

Appliquant les règles, Thomas se convainc qu’il a atteint la foi, qu’il est libéré! La séquence avec la religieuse fondatrice lui fait voir son mensonge : croire aux règles n’est pas croire en Dieu! Pas plus que de répéter des prières. C’est explicitement dit dans la séquence avec la religieuse que nous avons décrite plus haut. Alors, à partir de cette séquence charnière jusqu’au générique final, le film prend un autre rythme, plus ample, où la nature et les saisons trouvent toute leur place et vont accompagner la vie intérieure et spirituelle de Thomas. Il peut aimer.

 

J’aime ce film car il est simple, direct, avec une mise en scène épurée. Sans volonté, et le risque était grand, de démontrer quoi que ce soit. Pour preuve : le regard que porte le cinéaste sur chacun de ses personnages : aucune caricature, aucun cliché. Autonomie de chacun avec son histoire particulière dont le film nous laissera entrevoir quelques moments sous forme de témoignages quasi « documentaires ». Aucune condescendance, aucun jugement. Mais une écoute, de chacun et de tous les instants. Leçon du cinéaste documentariste au cinéaste de fiction : on filme bien lorsqu’on écoute. Cédric Kahn s’est mis à l’écoute de ses personnages et de lui-même, et il nous transmet courageusement, simplement et directement ce qu’il entend…

 Guy Baudon
Mars 2018

 (1) Le choix de la profession de Sybille n’est pas neutre : aller à la recherche du passé… On verra que Thomas pourra se trouver s’il renoue avec son passé d’enfant perdu. Voir la séquence avec la religieuse fondatrice du collectif.

(2) On pense alors à la célèbre phrase de la fin de Pickpocket  (Bresson) : « Oh, Jeanne, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre pour aller jusqu’à toi. »

(3) Pour ceux qui ont vu  Mouchette , nombreuses sont les similarités : enroulée dans une belle robe blanche, elle roule près du bord de la rivière qui va l’ensevelir, comme Thomas roule (accidentellement) sur le pierrier susceptible de l’entraîner dans une chute mortelle ; à l’Aria de Bach dans La Prière, répond dans Mouchette le Magnificat de Monteverdi ; au chant de Mouchette « Espérez plus d’espérance » répond le long chant religieux du collectif : Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu…

(4) Protection contre l’angoisse et la violence individuelle, le rite est un puissant véhicule permettant à l’individu de prendre symboliquement sa place dans la société. Question plus large : où en sommes-nous aujourd’hui dans nos sociétés où les rites d’initiation ont quasiment disparu ?

(5) Personne n’est dupe et l’on rit à gorge déployée de la représentation de la résurrection de Lazare et de l’histoire irrévérencieuse des clous qu’il faut vendre… Concernant le travail, on se rappellera le trou creusé sur un flan de montagne et qu’on rebouche!

 

 

 

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