L'Apparition, un film de Xavier Giannoli

Point de vue sur le film de Xavier Giannoli : L'Apparition (2018)

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Nombreux sont ceux qui se perdent…

 

Le titre du film de Xavier Giannoli n’est pas énigmatique ; il s’agit bien d’une Apparition de la Vierge et l’on pense à celles de Lourdes ou de Fatima. Ici la Vierge apparaît à une jeune fille, Anna, dans le sud ouest de la France.

Au coeur du film, un homme, Jacques (Vincent Lindon) et une très jeune fille, Anna (Galatéa Bellugi).

Lui est reporter de guerre ; il rentre à Paris, traumatisé, suite à une explosion qui a tué son camarade photographe et dont le souffle a abîmé le tympan de son oreille droite. Souffrance morale et physique qui le rend mutique. Il s’enferme chez lui, allant jusqu’à découper des morceaux de carton pour faire le noir sur les vitres de son appartement. L’oreille et la vue, moteurs du cinéma, sont au coeur de la première séquence du film! Comme si ce début prophétisait la suite du film : faire le noir pour voir, souffrir pour entendre, mal être pour être!

Coup de téléphone (surprise) du Vatican : on propose à Jacques d’enquêter sur une Apparition qui a eu lieu dans le sud de la France. A notre étonnement, il accepte sans se poser trop de questions. Sans doute moins par conviction que pour se tenir momentanément loin de sa famille et de ses amis. Etre seul.

Au Vatican, il est face à un Evêque qui l’a choisi, lui : « Comment va votre oreille ? » lui lance-t-il. Les deux hommes que tout sépare, et dont personne n’aurait pu imaginer la rencontre tellement leurs mondes sont opposés, se mettent d’accord : il s’agit de mener une enquête (boulot de Jacques) sur une Apparition (boulot du Vatican), car les pèlerins affluent, toujours plus nombreux et çà devient un problème pour l’Eglise qui préfèrera toujours  « passer à côté d’un véritable miracle plutôt que de reconnaître une imposture » comme le dira un des membres ecclésiastiques de la commission d’enquête. Jacques n’est pas croyant, il va devoir enquêter et fournir des éléments permettant à l’Eglise de décider s’il y a eu miracle ou pas. Notons au passage qu’il n’y a dans le film aucune image caricaturale de l’Eglise et des personnes qui la représentent, pas plus qu’il n’y aura la moindre dérision ou moquerie vis à vis des pèlerins qui croient aux miracles. Tous les personnages du film gardent une part de mystère.

Jacques et les personnes qui composent la commission canonique mènent donc l’enquête. Et c’est par lui qu’on va aller à la rencontre des faits et des personnages embarqués dans cette histoire d’Apparition vis à vis de laquelle le spectateur est plutôt suspicieux. En effet, Giannoli multiplie les clichés : Anna, la jeune fille « voyante » au visage d’ange, entourée de religieuses, de prosélytes et d’un prêtre franciscain, le père Borrodine (Patrick d’Assumçao) son protecteur auquel Anna s’est confiée. Sans compter les pèlerins de plus en plus nombreux, avec le marché que draine ce genre d’évènements : transports par cars entiers, photos, statues de la vierge, bougies, chants religieux. Impossible d’arrêter la vague qui monte et qui a son porte-voix : Anton (Anatole Taubman) un prophète à la fois affable et inquiétant, qui met en scène tout ce que draine un tel évènement, en particulier avec sa caméra et les moyens de communication actuels pour amplifier, soutenir, convaincre, vendre l’apparition… (1) Ce ne sera évidemment pas le cas de la caméra de Giannoli qui n’est pas là pour démontrer ni pour transmettre je ne sais quel message.

Le fil narratif du film de Giannoli est simple et des plus classiques : Jacques mène l’enquête et rien ne pourra l’arrêter. Il fait son travail : visites systématiques auprès des amis d’enfance d’Anna, auprès des familles et des institutions qui l’ont accueillie, recherche de celle qui fut son amie la plus proche et qui permettra de mettre un terme à son enquête. Mais comme chez Hitchcock, tous ces éléments accumulés et censés éclairer le spectateur projettent plus de trouble, de doute et de questionnement que de clarté, : il sent bien que l’accumulation des témoignages des ami(e)s d’Anna ne sont ni convaincants ni décisifs. Seule piste capable de maintenir le suspens jusqu’à la fin du film : Mériem, l’amie la plus proche d’Anna… (2)

Parallèlement à l’enquête, le film va concentrer notre attention sur la relation directe entre Jacques et Anna. Leurs premiers échanges passent par le regard. Celui de Jacques, posé sur le visage d’Anna qui semble être comme attirée et bientôt happée par ce puissant regard pénétrant, questionnant et quelque peu inquisiteur. Se succèderont les rencontres en tête à tête attendues par le spectateur, Anna ne cédant pas un pouce à je ne sais quelle confidence. Elle est humaine, sincère mais distante et impénétrable : « je ne suis pas une menteuse! »
lancera-telle à Jacques après le premier entretien avec la commission.

Pourtant, leur relation va progressivement muter vers un échange déstabilisateur et violent pour l’un et pour l’autre. C’est ainsi qu’au moment même où Jacques se met à douter de l’aboutissement de son enquête, il sort violemment de son mutisme. Il crie aux membres de la commission qu’il a besoin de preuves, de concret, face à cette « petite hystérique et menteuse! » Ce cri est un aveu! Un aveu d’impuissance.

Quant à Anna, c’est elle qui va de plus en plus prendre des initiatives en direction de Jacques : appels téléphoniques et demandes de rendez-vous. Car elle est de plus en plus dépendante, moins de l’enquête de Jacques et des questions de la commission que des milliers de pèlerins qui affluent sur les lieux de l’apparition, dépassée qu’elle est par ce qu’elle a contribué à mettre en route. Un jour, loin de la foule et de ses protecteurs, elle a mis rendez-vous à Jacques près d’une petite chapelle au sommet d’une colline. Anna lui raconte une histoire : celle de l’antiquaire qui laisse une enveloppe à son fils avec l’indication : « Ne pas ouvrir ». Le fils se dit alors qu’il ne pourra l’ouvrir qu’à la mort de son père. Quand il l’ouvre il découvre à l’intérieur de nombreuses étiquettes avec l’inscription « Ne pas ouvrir » que le père mettait sur les objets destinés à la vente. Pour la première fois, Jacques sourit! « C’est toi maintenant qui poses les questions ? » lui dit-il comme si elle prenait l’initiative et peut-être l’ascendant, lui dévoilant la non pertinence de son enquête! Il est alors (très logiquement) pris par une nouvelle douleur à son oreille. A genoux, il se tient l’oreille. Anna prend dans ses mains le visage de Jacques, le porte contre sa poitrine et lui donne un baiser sur la tête. Les regards qui distanciaient au début du film laissent la place au contact physique. (3) Ce geste d’embrasser la tête de Jacques dit aussi son remerciement : elle voit en lui le père qu’elle n’a jamais eu, révélant par là-même la voie de son tragique destin contre lequel Jacques ne pourra rien.

Cette séquence-clé nous dit deux choses :

1 - qu’un vrai film, comme toute oeuvre d’art, est « inouvrable », éternellement porteur de questions, d’interprétations et certainement pas de réponses. Tel l'oignon dont on ne trouvera jamais le coeur : une enveloppe en cache une autre, puis une autre débouchant sur rien!… Telles les images d’un film qui ne renvoient, dans et par le montage, qu’à des images…

2- que l’essentiel est le partage des sentiments, l’amour entre êtres humains, quelles que soient leurs convictions, leur histoire ou leurs croyances. La vérité pour Giannoli n’est pas à chercher dans les Apparitions, mais dans l’échange entre 2 êtres humains que tout séparait, entre rationnel (enquête) et voyance, intuition, rêve (apparition). La femme psychiatre, membre de la commission dira clairement : ce n’est pas parce que St Thomas a voulu voir le Christ ressuscité qu’il a cru ; C’est parce qu’il a cru qu’il a pu voir!

Le film démarrait avec le bruit : un écran de télévision avec les bruyantes et habituelles images provenant d’une Syrie en guerre, d’explosions, de destruction et Jacques, cadré de dos, dans l’ombre, assis, les mains contre son visage, tympan abîmé. Images de l’homme contemporain soumis aux bruits du monde exacerbés par les médias. Images de la réalité qui ne provoquent chez le spectateur que sidération, mutisme et impossibilité d’agir. A ce bruit permanent qui nous casse les oreilles et nous empêche de voir, Giannoli répond par un film qui met le spectateur à l’écoute. Evoquons à ce sujet le magnifique et puissant plan-séquence d’Anna, cadrée longuement de face, et qui décrit son apparition comme celle d’une lumière douce qui peu à peu laisse entrevoir une personne (la vierge). Image métaphorique du cinéma que ce vibrant filet lumineux projeté sur l’écran et donnant à voir des personnages. Chaque fois que l’on va voir un bon film au cinéma, n’est-ce pas une apparition ? A l’image du prêtre franciscain, le protecteur d’Anna qui à la fin du film confesse à Jacques : « Je croyais qu’elle avait besoin de moi et c’est moi qui avais besoin d’elle ». Nous avons tous besoin d’apparitions. Et de cinéma.

 Guy Baudon
mars 2018

(1) On pense aux photographes de presse d’aujourd’hui qui se bousculent par dizaines pour filmer les mêmes scoops!

(2) On pourra regretter le dénouement du film lié à l’icône brisée de la Vierge aux yeux troués. On comprend que Giannoli ait tenu à cette image fortement symbolique et qui permet de clore le film. Mais du point de vue narratif, on est un peu dans le « deus ex machina » : on aperçoit l’icône au début du film photographiée par son ami reporter, on la voit dans la famille d’accueil d’Anna, avant de découvrir qu’elle a été rapportée en France par le fiancé de Mériem! Il y a là, à mon avis, trop de coïncidences fortuites destinées à la fluidité scénaristique.

(3) On aura une séquence un peu identique avec le prisonnier assassin face à Jacques, où ne s’échange aucune parole mais seulement des regards tenus et finalement un geste des mains du prisonnier qui se posent (ambivalence d’ échange et de prédation) sur les mains de Jacques.

 

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