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Billet de blog 18 mai 2011

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De DSK à Dominique Strauss Kahn

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Comme l’ensemble de nos concitoyens, j’ai vu défiler en boucle pendant 48 h les images du président du FMI, menotté, hagard, ailleurs. Passé la découverte qui m’a (nous a, sans doute) sidéré, pourquoi les chaînes de télévision nous abreuvent-elles de ces vidéos montées et remontées en boucle à longueur de journaux ? D’autant que pour ceux qui ne les auraient pas vues ( !), il y a internet : il suffit d’un simple clic. Lynchage médiatique disent de nombreux éditorialistes.

Ceci rappelle évidemment les images en boucle des tours du World Trade Center. La télévision est censée nous informer. En fait, on le sait, un événement chasse l’autre, et les chaînes profitent au maximum de l’Evènement pour occuper le terrain, faire de l’audience (pendant ce temps, les affaires continuent…) questionner des envoyés spéciaux fatigués qui se répètent et ne disent que ce que l’on sait déjà. On en a plein les yeux et plein les oreilles et quand on en a plein les yeux, on ne voit rien !

Pour Voir, il faudrait arrêter les images, arrêter le temps, chasser les images qui comblent ! Comment ? Par exemple en arrêtant son regard sur une photo, un photogramme issu des vidéos, qui deviendrait du même coup une Image. Une vraie. En attente d’un regard qui se poserait sur elle.

Je plaide ici pour le silence et la fragilité de l’image ! Grace à internet, j’arrête la vidéo sur une image et je la regarde. Cette simple photo de DSK sortant de son premier interrogatoire ou face à la juge Mélissa Jackson, est chargée d’un tel hors champ (le patron FMI, le futur candidat à la présidentielle, le pouvoir, l’intelligence hors du commun, auquel tout réussit… ) qu’elle me rend muet, qu’elle me sidère, qu’elle me touche. Ici, le je s’impose, pas le nous.

Dans cette image, simple objet, je vois une grande dignité humaine, précisément parce qu’elle se donne à moi nue, indécidable, comme au delà du sens, de l’interprétation. Hors langage. On est projeté au delà des mots, dans ce que, en tant que cinéaste documentariste, j’appelle « le réel » : ce passage qui est celui du « corps parlé » (DSK ) au « corps parlant » (Dominique Strauss Kahn). Brutalement, le visage apparaît sans médiation : l’homme politique, contrôlé en permanence par ses communicants est un homme seul, faible, perdu en même temps que digne dans son dépouillement même. Ambivalence de cette image. Si je fais des films documentaires, si j’aime parler des films documentaires, c’est parce qu’ils sont à la recherche de ce passage qui nous fait basculer du côté de l’Autre, et donc, en retour, du côté de soi-même ou de l’Autre de soi-même.

Cette « image arrêtée » est un objet qui me met en relation directe avec cet homme et avec moi-même, dans un questionnement commun sans fond et sans fin : Qui suis-je ? Qu’ai-je fait ? Qu’est-ce que je fais là ? C’est quoi être humain ?

Force incroyable de cette image, absolument inattendue, stupéfiante, de l’ordre de l’impensable. Il a fallu à Fritz Lang un film d’une heure trente (M le Maudit) pour faire percevoir au spectateur, en « M », l’Autre de lui-même !

Qu’est-ce que j’attends d’une image ? Qu’elle change mon rapport à l’autre et donc qu’elle me change. Voilà ce dont on a peur et qu’il nous faut combler. La télévision ne fait que çà, elle a peur du vide, de la béance, du manque. Sans parler de la mort, que véhicule aussi cette image. Alors elle remplit : qu’est-ce qui s’est réellement passé dans cette chambre ? S’agit-il d’un coup monté ? Qu’a vécu cette jeune femme ? Quelles sont les conséquences politiques ? etc… Inflation des images et des commentaires. Comment-taire ?

Ce temps du regard, nécessaire, a une dimension politique. Il évite d’alimenter les discours confus qui se déchainent et se répondent, s’annulent et s’accumulent, disant à l’évidence « chasse toi de là que je m’y mette », « c’est moi qui ai raison », « pour exister il faut tuer »… Violence des discours contre silence de l’image, fragile, en attente d’un regard… et d’une parole à naître, à inventer.

Guy Baudon

18 mai 2011

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