Des hommes et des dieux

DES HOMMES ET DES DIEUX

Un film de Xavier BEAUVOIS (2010)

 

 

« Mon travail avec mes acteurs a été de faire un bouquet de gens qui soit beau. Si la société avait, ne serait-ce que 5% de gens comme eux, cela irait mieux »

Xavier Beauvois

« Des hommes et des dieux » nous raconte l’histoire des moines du Monastère Notre Dame de l’Atlas à Tibhirine, village situé à une centaine de kilomètres au sud d’Alger, à l’époque de la « décennie sanglante » (1992-2000) où les extrémistes islamistes, regroupés dans les montagnes, provoquent la terreur en s’en prenant aux forces de l’ordre, aux représentants de l’Etat, aux intellectuels, aux journalistes, aux femmes qui ne portent pas le voile, à certains imams, et bientôt aux étrangers : un ultimatum leur demande de quitter le pays.

Ces crimes sont le « hors-champ » du film (ils n’en sont pas le sujet principal, on le verra plus loin) mais un hors-champ qui pèse sur tout le film : séquences avec le représentant de l’Etat, évocation du massacre d’une jeune fille, quelques images de télévision, le rôle ambigu de l’armée, le massacre de travailleurs croates venus pour construire un tunnel à quelques kilomètres du monastère, le bruit assourdissant de l’hélicoptère au-dessus du monastère.

Le point de vue du cinéaste concentre toute notre attention, dans une sorte de huis clos, sur les moines à l’intérieur du Monastère, montrés d’abord dans leur vie quotidienne, puis soumis à des menaces de plus en plus pressantes au fur et à mesure qu’avance le film. Si la réalité de la violence est extérieure, Xavier Beauvois, le cinéaste, en filme les répercussions sur la communauté des moines. C’est pourquoi, sans doute, il choisit de les filmer « à hauteur d’homme » selon la belle formule de Jacques Rivette à propos du cinéaste américain Howard Hawks : on avance pas à pas avec eux, on est avec eux au plus près de leur existence rythmé par la prière et les tâches quotidiennes, on n’en sait pas plus qu’eux (1). Le spectateur n’est jamais placé en position de juge ni soumis à la pression artificielle d’un montage : il observe ce qui se passe, entre en empathie avec les uns et les autres. Car chacun est filmé dans sa singularité, sa fragilité, ses interrogations, avec son caractère, son histoire… Autrement dit, ce qui tient le spectateur en haleine est moins ce qui se passe « entre » eux et l’extérieur, que la manière dont chacun d’eux va réagir aux évènements et aux choix auxquels chacun est soumis.

Les réactions individuelles toujours formulées avec une économie de mots qui donne sa place à l’écoute attentive, rejaillissent sur les autres. Ce ne sont pas des ermites : ils vivent en communauté et c’est le groupe qui est concerné. Ils avancent ensemble. Et lorsqu’une décision ne fait pas l’unanimité, on se donne du temps, même si l’imminence de la mort devient de plus en plus probable et impose des choix qui ne devraient pas attendre. Se donner du temps et filmer ce temps d’une part, face à la violence qui se fait de plus en plus pressante et oppressante d’autre part, constitue une tension et un axe dramaturgique d’une très grande force.

Cette tension ou ce suspens se glisse dans la durée des plans, dans les silences, les regards, les attitudes, filmés pour eux mêmes. Il y a très peu d’effets de montage dans ce film, lesquels d’ailleurs sont plutôt produits par le son (Le tractopelle qui ouvre la séquence du massacre des croates, le bruit assourdissant de l’hélicoptère, l’irruption des terroristes). Ce suspens est également constitué de petits signes prémonitoires : le moine chargé de la cuisine qui au début du film charge allègrement du bois dans sa brouette, et qui refera les mêmes gestes avec épuisement : il a la tête ailleurs ; Christophe, le moine agriculteur, (superbe Olivier Rabourdin) qui referme les serres en début du film et qui plus tard, signe du doute qui va le ronger et l’empêcher de dormir, retire les morceaux de verre d’une serre brisée on ne sait comment ; Christian lui-même marchant dans la montagne –splendeur des paysages et de la lumière – qui croise avec bonheur un troupeau de moutons (le maître abandonnerait-il son troupeau lorsque vient le loup ?) et qui, plus tard, sous la pluie qui tombe à sceau implore le ciel tourmenté.

Loin de se réduire à la vie spirituelle et religieuse, le film explore une large palette des sentiments humains à travers chacun de ces personnages. Bien sûr on pense à l’humour, à la jovialité, à la compassion de frère Luc, le médecin, joué magistralement par Michael Lonsdale, qui ne se contente pas de boire de l’eau, se fait lire le journal l’Equipe, lit « Les lettres persanes », parle d’amour avec une jeune fille, dispose dans ses tiroirs de musiques non liturgiques… On voit chacun dans sa vie la plus quotidienne, on prend acte de la fragilité des uns et des autres, de leur peur, de leur doute, de leur engagement, des débats intérieurs et collectifs auxquels ils sont soumis. On voit la colère : « Va te faire foutre ! » lance Christophe à Luc, la vieillesse (le corps ausculté et décharné d’Amédée, le moine le plus ancien), la conviction retrouvée de vivre en Algérie par Paul qui rentre de France, la responsabilité assumée et fragile de Christian. Et si la dimension religieuse est bien présente et incontournable dans le film, le titre lui-même prend bien soin de distinguer les hommes… et les dieux. Là-dessus, il est sans ambigüité. Distinction fondamentale évidemment sans laquelle les fanatismes et les extrémismes sont prêts à surgir, avec la plus grande violence. C’est sans doute l’un des messages de ce film, explicité d’ailleurs par la citation de Pascal par Frère Luc : « Les hommes ne font jamais le mal si gaiement et si bien que quand ils le font par conviction religieuse ».

On sait que Xavier Beauvois a fait une retraite d’une semaine dans un monastère avant de tourner et a demandé à ses comédiens d’y aller passer quelques jours pour s’imprégner de la vie quotidienne des moines. Il y a dans ce film un côté documentaire. Nous sommes à l’opposé d’un cinéma –dominant ?- qui prendrait le spectateur en otage en le mettant artificiellement sous pression à coup de montages alternés montrant successivement la vie des terroristes, le comportement de l’Etat, les moines terrorisés, avec séquences au ralenti ou héros aux multiples ressources. Il n’y aura pas non plus de belles musiques additionnelles et tonitruantes, tendues vers l’événement final. Même les chants liturgiques, chantés à capella, ne seront pas doublés. Rien de tout cela. Et pourtant, il y a un vrai suspens consciemment vécu par le spectateur dans un va et vient permanent entre « être pris par le film » et « réfléchir le film ». Nous avons parlé plus haut d’un cinéma « à hauteur d’hommes », c’est aussi le cas en direction du spectateur : ni juge, ni otage.

Cet aspect documentaire du film et de la place faite au spectateur a une autre conséquence ; il permet à ce dernier de saisir et de contempler la beauté des paysages (extérieur) et du Monastère (intérieur). Longs plans d’ensemble sur les montagnes de l’Atlas, à l’occasion des déplacements en voiture, séquence où Christian s’isole dans la nature, contemplant les arbres, marchant parmi les moutons, s’asseyant longuement près d’un lac… On se dit : que la nature est belle, calme, douce, ancestrale face à l’ignominie des hommes… Et puis il y a lumière des intérieurs faite par la Directrice de la photographie, Caroline Champetier. Entre ombre et lumière. La lumière n’est jamais violente : elle est douce, tamisée. avec des points lumineux dûment choisis qui font des visages des personnages de véritables portraits « Ce qui est toujours très émouvant, que ce soit en photographie, en cinéma ou en peinture… c’est quand le regard du modèle… est abandonné. Le modèle fait un don véritable de sa personne au plan, à l’image, au tableau… Il se trouve que dans ce film, et je trouve que c’est une partie de la puissance du film, ces sept hommes ont offert leur corps, leur visage, leur image au film, sans contrôle, y compris ceux qui pouvaient être les stars : Lambert Wilson et Michaël Lonsdale ». (C Champetier). Ce don de son visage et de son corps, sans contrôle, par chacun n’est pas pour rien dans la non hiérarchie entre eux. Ils sont tous à égalité ; chacun d’eux est magnifique. Il n’y a pas de concurrence.

 

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D’où vient qu’après plusieurs visions du film je reste saisi par les deux grandes séquences qui terminent le film : celle que l’on pourrait appeler « la Cène », et la toute dernière qui précède le générique : « la montée au Golgotha ». Ces références évangéliques sont évidentes puisque le film nous parle de moines trappistes chrétiens qui tentent de vivre l’esprit de l’Evangile. Affaire de culture.

La profonde émotion suscitée par ces deux séquences n’est possible qu’en raison de l’heure quarante cinq qui précède (le film dure 2 heures). Le film nous installe dans un rythme et une tension qui trouvent là son aboutissement et son dépassement.

Les premières séquences du film se déroulent dans le silence : les moines à la chapelle sont filmés longuement, de dos, face à l’autel, comme un seul corps. Aucun visage. On retrouvera une séquence identique en milieu de film : ils sont filmés face à nous et se tiennent regroupés, se tenant par les épaules pendant que le bruit assourdissant de l’hélicoptère, oiseau de mauvais augure et de malheur, écrase leur chant, avant que ce dernier prenne le pas sur le bruit qui disparaît. Comme si les forces de paix, de silence, de solidarité avaient raison, in fine, de la violence. A la violence, ne pas répondre par la violence ou le choix d’un camp : pas plus celui des terroristes (l’ambigüité de la poignée de main donnée au terroriste, à la fois donnée et refusée) que celui de l’armée (refus d’être protégé par elle, prière prolongée de Christian face à la dépouille du chef des terroristes et violemment interrompue par le militaire). Et cette non violence n’est pas seulement liée à leur foi évangélique, mais à la solidarité qui les lie aux villageois : travail commun de la terre, participation au marché et à la fête musulmane, aide apportée à une femme pour remplir ses papiers administratifs, dispensaire médical gratuit… Solidarité qui trouve son expression ultime dans le court dialogue entre frère Célestin : « Nous allons peut-être partir ; nous sommes comme les oiseaux sur la branche » et la femme algérienne de répondre : « Nous sommes les oiseaux, vous êtes la branche ! »

Cette acceptation choisie, de rester fidèle à leur vocation et à leurs frères et sœurs algériens, rend la « cène » finale inoubliable, d’une force émotionnelle rare parce que dénuée de tout sentimentalisme et de toute forme de pitié. Regroupés autour de la table, sur la musique du Lac des cygnes de Tchaïkovski, qui donne à l’événement une dimension festive et profane, les moines sont filmés les uns après les autres, successivement, la caméra s’arrêtant et se posant sur chacun des visages filmés en gros plans avec raccords de regards puis, en fin de séquence, en très gros plans. Visages passant du rire aux larmes, tour à tour souriants, puis graves, un peu perdus, sereins, inquiets, mais au fond d’eux mêmes, et ensemble, sans doute pacifiés. « La crainte d’être tué se renverse en certitude presque souriante » note justement Emmanuel Burdeau dans les Cahiers du cinéma.

Du coup, l’effraction brutale des terroristes ne crée pas l’effroi, même si la peur, liée à la surprise et à l’imminence de la fin, est bien présente. Cela peut paraître anecdotique mais le moine qui rend visite à la communauté juste avant la prise en otage est, lui, totalement effrayé par ce qui lui arrive : « pas moi, je viens d’arriver » dit-il aux terroristes et sur le parcours où ils vont disparaître dans la neige et la brume, il pleure… Les autres, après la capture effrayante, ont « accepté » ce qui leur arrive, s’appropriant la réponse de Christian au chef des terroristes : « Si, nous avons le choix » ou encore celle de Luc, le médecin « Laissez passer l’homme libre » ; ils se sont préparés à l’échéance vécue comme inéluctable ; il leur a fallu du temps. Le film leur a donné ce temps là. Et cette liberté.

Cette liberté agit comme par osmose sur les terroristes eux-mêmes : dans la toute dernière séquence, d’une beauté prodigieuse et dépassant l’entendement, ils sont filmés les uns derrière les autres, moines et ravisseurs, sans distinction, à égalité, formant un seul corps, marchant d’un même pas, en silence, dans la neige et la brume avant de disparaître ensemble entre ciel et terre. On touche là à ce qu’il faut bien appeler l’indicible de la foi capable de soulever les montagnes ! Non seulement il s’agit de pardonner à ses ennemis qui vont vous trancher la tête (2), mais il nous est dit là, par la mise en scène, qu’on est tous, d’abord, des êtres humains, quels que soient nos choix… Comprenne qui pourra…

Guy Baudon, 9 janvier 2011

(1) Bien sûr, comme il s’agit d’une histoire vécue, on sait avant de voir le film comment elle s’est terminée : ils ont été pris en otages et tués. Mais cet aspect documentaire renforce la pression : on sait qu’ils vont mourir. La question est : comment ont-ils vécu, personnellement et communautairement, la pression de cette échéance plus que probable pour eux ?

(2) On sait que les moines sont restés 2 mois en otages et qu’on a retrouvé leurs têtes sans leurs corps à quelques kilomètres du Monastère.

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