Entre les barreaux les mots, un film de Pauline Pelsy-Johann

A la maison d'Arrêt de Fleury-Mérogis des détenus ont choisi de lire, d'apprendre la littérature, la poésie. La caméra de Pauline Pelsy-Johann les approche avec juste distance et respect.

ENTRE LES BARREAUX LES MOTS
Un film de Pauline Pelsy Johann

 

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On va voir un film pour prendre du plaisir, rêver, imaginer, découvrir, faire un pas de côté… Quand on nous invite à aller voir un documentaire sur la prison, sur les sdf, sur les immigrants, sur le viol…on se dit qu’on n’a pas envie de passer une heure face à la souffrance, on souffre assez commeçà… Réaction banale… Pas facile d’attirer le chaland sur des sujets à priori rébarbatifs et qui demandent un effort. Nous vivons dans une culture de cinéma de divertissement (Hollywood…) ; quant aux documentaires, même s’ils sont mieux reconnus aujourd’hui, on y case, pour le meilleur et pour le pire, tout ce qui n’est pas fiction. On se dit : on verra plus tard.

Disons-le d’entrée : Entre les barreaux les mots n’est pas un film de plus sur les prisons. Loin d’une vision surplombante sur un sujet, ce documentaire nous invite à ouvrir la porte d’une prison, celle de Fleury-Mérogis dans l’Essonne et à entrer dans un récit. On va nous raconter une histoire.
On y entre par la médiation d’une Association qui s’appelle « Lire c’est vivre ». Elle propose aux prisonniers de quitter leur cellule pour se déplacer dans une vraie bibliothèque, à l’intérieur de la prison, et de partager avec les autres les découvertes opérées par la lecture d’un livre. Les membres de cette Association, extérieurs à la prison, proposent aux détenu(e)s d’entrer dans l’imaginaire d’un romancier ou d’un philosophe, d’un poète ou d’un chercheur, et de voyager avec lui. Chacun se découvre alors le droit de rêver, de vibrer, de sourire, d’être ému, de partager, de s’ouvrir à des mondes qui ne sont pas les siens, de découvrir la pluralité des approches, des points de vue, des manières différentes dont on peut se représenter le monde… Animateurs et détenus confrontent leur regard sur le monde à celui d’un auteur, mais aussi, par le partage sur les extraits qui sont lus, à celui de leurs voisins de cellule. Ce travail sur le partage des représentations du monde à l’aide des mots, la cinéaste, qui en a
perçu le sens, le relaie par son travail de mise en scène à l’aide, non de mots (pas de commentaires explicatifs) mais de plans, de cadrages dûment choisis, qui constituent la représentation cinématographique.

A l’image, on n’oublie pas que les personnes filmées sont des détenu(e)s qui purgent une peine. Par nécessité peut-être au départ liée au fait qu’ils ne désirent pas être « reconnus » (dans tous les sens du terme ?) et qu’on ne doit pas voir leur visage. La cinéaste profite de cette contrainte pour inventer un mode de représentation. C’est ainsi que la caméra cadre les détenus, souvent en train de lire à haute voix ou d’échanger, en coupant leur visage : nous n’en verrons que la partie inférieure, la bouche en particulier. Nous ne pouvons qu’imaginer leurs yeux, leur front. Ce jeu entre ce qu’on voit et ce qu’on nous cache, loin d’être frustrant nous met paradoxalement au contact du visage qui à la fois se dérobe et se montre. On ne les dévisage pas. Cette coupure est la petite faille ou skize qui permet à notre regard -extérieur- de spectateur, de devenir intérieur : on les voit, on écoute leurs voix, on imagine leur visage et en même temps, on se voit, on s’écoute soi-même. La coupure comme ligne de partage. Nous nous découvrons, lecteurs, auditeurs, spectateurs comme êtres humains à part égale, éprouvant le bonheur de l’échange. Magnifique choix de mise en scène qui répond à la question que dans les médias plus personne ne se pose : comment filmer l’autre ?

Autre exemple de mise en scène qui va dans le même sens, lorsque la réalisatrice propose à la personne détenue de nous donner des éléments de sa vie, de son histoire. On voit le risque, là encore du voyeurisme : on aimerait bien savoir pourquoi ils sont en prison, qu’ont-ils (elles) fait pour en être arrivés là? Mais nous serions alors du côté des juges alors que nous ne sommes que des spectateurs de cinéma.

La représentation est donc la suivante : chaque séquence « biographique » démarre en plan large dans une salle de théâtre vue du fond : on découvre les sièges et dans la profondeur de champ, la scène, rideaux ouverts. Devant la scène, de dos, on voit le ou la détenue dont on entend en off le début de l’histoire. Cut. On se retrouve face à lui (ou elle) en plein contre-jour : on devine leur corps et leur visage et on écoute ce qu’ils nous disent. Ce choix de la salle de théâtre nous dit clairement que la réalité ne saurait être filmée frontalement mais qu’elle nécessite le détour par la représentation. On est moins dans un rapport « image de la réalité » que « réalité de l’image » seule capable de nous introduire dans une histoire. Le choix d’un décor, la composition d’une image, la manière d’éclairer, l’articulation des plans… sont les moyens cinématographiques de donner à voir (ou mieux : entre-voir) le réel, leur réel. Au delà de l’image univoque et formatée du « détenu », le film travaille l’ambivalence des images qui donnent à voir des personnages qui deviennent des personnes. Nous sommes préparés à les écouter. Belle leçon de cinéma. Puissance du cinéma documentaire (1)

Autre élément de mise en scène qui peut paraître provocant : les lieux d’enfermement sont filmés de telle manière qu’on est frappé par leur beauté : les espaces vides et aérés de présences absentes, le rayonnement de la lumière solaire, l’harmonie des couleurs, les livres dans la bibliothèque…Je parle ici des cadrages choisis qui font surgir cette beauté et qui, à mes yeux, n’est pas sans lien avec cette autre beauté qui est au coeur du film : celle que chacun porte en lui, cachée… révélée ici par les extraits de livres lus et partagés. « C’est très beau », disent certains détenus, comme si la beauté du texte et ce qu’il exprime les traversaient. « La beauté sauvera le monde », écrivait Dostoïevski, lui qui n’a cessé de créer des personnages excessifs, asociaux, alcooliques, provocateurs, ‘poussent au crime’, mais qui restent insaisissables, mystérieusement porteurs, malgré tout, d’une étincelle d’ humanité qui les sauvera… Livres, théâtre, cinéma, comme toute démarche de représentation artistique, donnent accès à la beauté du monde.

Dans une lecture off du passage d’un livre, jointe à un lent travelling-avant dans un couloir bleuté de la prison avec ses multiples portes verrouillées, on entend : « Partir… Un papillon est entré dans la cellule, une merveille zigzague dans l’univers fétide ». Les mots sont des papillons.

(1) Notons au passage que cette démarche de théatralisation fut magnifiquement adoptée et déployée par Stéphane Mercurio dans son beau film Après l’ombre .


Guy Baudon
avril 2018

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