Ceux qui partent

C'est le dernier roman de Jeanne Benameur Sortie le 20 août 2019 Mon point de vue...

 

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Il y a ceux qui restent et il y a ceux qui partent… Pas sur un coup de tête. Bon nombre d’émigrés, fuyant la misère, l’horreur ou les pogroms, ont toutes les raisons de partir. Les personnages auxquels s’intéressent Jeanne Benameur auraient pu rester mais leurs rêves étaient plus grands qu’eux, plus forts que la raison. Il leur faut prendre le risque de quitter leur pays, leur langue, leur clan, de larguer les amarres, gagner le large. Mais ce n’est pas si simple, pris qu’ils sont entre deux envies contraires : ce qu’ils quittent et ce qui est à découvrir. C’est dans cet espace-temps là, court et intense, une journée et une nuit à Ellis Island, que se tient le récit de « Ceux qui partent ». Ce moment où le nageur qui a décidé de traverser le fleuve se retrouve au milieu : impossible de revenir en arrière et pas sûr d’avoir l’énergie suffisante pour s’engager vers l’autre rive.

Un père (Donato) et sa fille (Emilia) ont pris le bateau qui les conduit à Ellis Island. Ils auraient pu rester à Vicence, la petite ville italienne où s’inscrivait l’histoire de leur vie. Sur le pont, à peine arrivés, ils prennent la pose, face à Andrew Jonsson, le photographe. Saura-t-il saisir le « sourire énigmatique » de la jeune fille et « l’espace si mince entre la main de son père et son épaule à elle » ? Et la romancière de poursuivre : « C’est peut-être dans cet espace que toute l’histoire à venir pourrait se lire » (p 36) Et lorsque la photographie, beaucoup plus tard, aura été développée, celui qui la regardera pourra « sentir quelque chose qui échappe » (p 267). Il n’est donc pas question que de géographie. Cet « espace », cet écart entre partir et ne pas être encore arrivé, entre une main et une épaule dit l’indicible qui est le sujet même du livre.

Les mots, les phrases, les personnages sont convoqués pour tenter de dire cet indicible, ce « réel » qui nous échappe, comme elle échappe au photographe qui pourtant tente de le saisir. Le réel dans la réalité. Nous le toucherons maintes et maintes fois du doigt mais sans mettre la main dessus. Tout au plus l’approcher, tenter de le cerner, le déduire, le supposer comme une présence (1).

On est tenté de se dire que le photographe (ou le cinéaste), plus que la romancière, ne peut photographier que la réalité. La télévision et nos téléphones portables nous en livrent chaque jour pléthore d’images attendues et ce faisant nous aveuglent.. Photographie (et cinéma) peuvent parfois faire surgir le réel, entre main et épaule, et nous permettre de voir ce qui se dérobe à l’oeil. En un paragraphe que je n’hésite pas à transcrire ici, la romancière prenant précisément l’image comme argument explore cet écart :
« Si Andrew pouvait faire une photographie de tous ces gens qui se lèvent, se préparent, il voudrait qu’en les regardant, chacun se glisse entre les mains et les poignées des valises et sente la fermeté des doigts sur le cuir ou le simple carton bouilli, que chacun colle son oreille sur les poitrines et entende les souffles heurtés, devine aux battements des coeurs si la joie l’emporte ou l’inquiétude. Par son regard à lui on pourrait voir vraiment et caresser une ride au coin des yeux d’une femme bien trop jeune pour que le temps la marque ainsi, poser une main sur une épaule si lasse de porter toujours le même sac trop lourd. » (p 101).Comment dire mieux, au delà de la réalité des chiffres, le réel des vies. C’est un travail de « voir vraiment ». Travail de romancière. Travail de tout artiste.

On découvre alors que Donato est comédien et ne se sépare jamais de l’Enéide, Andrew est photographe, Emilia peint. Elle n’a pris aucun cours ; avec son pinceau « elle avance à l’aveugle ». (p 47). Elle invente formes et couleurs qui trouvent leur cohérence. Dans son sac qu’elle a toujours à portée de main, il y a une toile « soigneusement roulée ». Un rouge pur où apparaît imperceptiblement l’ébauche de nombreux petits personnages. Esther, survivante du génocide arménien, y verra ce qu’elle a vécu et sortira du mutisme. Gabor, le bohémien désireux de quitter son clan, est violoniste et s’exprime par la musique. Ils ne seront pas aveuglés par la réalité. Ils pourront donner forme à leurs souffrances et ne pas être anéantis par elle. Les mots, le théâtre, la musique, la photographie, la peinture exposent, mais préservent aussi.

Ces personnages sont nés des mots de la romancière qui s’emploie à explorer leur singularité, à ouvrir des espaces poétiques où leurs rêves peuvent prendre corps, où leur imaginaire peut s’incarner et leur désir se faufiler. Leur art n’est pas un supplément d’âme mais le moyen, sans qu’ils en aient forcément conscience, de croire en leurs rêves, et donc de partir, de sauter le pas. Alors ils sont prêts, dans la plus grande fragilité et la plus grande douceur, à tout affronter : l’abandon d’une histoire qui les constitue, la rencontre de ceux qui ne parlent pas leur langue, les espoirs et les peurs cachés… La romancière va s’employer à en scruter les moindres signes, à laisser surgir des corps les désirs profonds, surprise elle-même, comme nous lecteurs, sans doute, de ce qui leur arrive.

D’où le véritable suspens qui nous tient page après page. Non une attente spectaculaire (qu’est-ce qui va se passer entre les personnages?) mais un formidable voyage en eux-mêmes et pour eux-mêmes, où la romancière, page après page, va observer ce que dévoile un geste, une attitude, un regard. Nous explorons avec elle tous les possibles qui s’offrent à son regard, à son écoute, à son imaginaire. Et nous ressentons, nous imaginons qui ils sont, prêts à les suivre. Formidable aventure d’aller à la rencontre d’un être humain.

« Il faut d’abord observer et ensuite dire les choses » écrit le philosophe Jean François Billeter qui poursuit « Observer, c’est attendre sachant que quelque chose peut se produire ». Là réside le vrai suspens de Ceux qui partent : de la lente et progressive découverte que nous faisons, en même temps que la narratrice, de chaque personnage. Elle sait prendre le temps qu’il faut pour aller à leur rencontre et nous faire percevoir par maintes touches, qui ils sont, les possibles qui s’offrent à eux… Elle aime ses personnages, elle veut pour chacun plus de liberté. Et l’on découvrira à l’issue de la longue quête, patiente et silencieuse qui constitue le livre, comment chacun trouve se voie. Non pas deus ex machina, mais suite logique pour chacun d’eux, que quelque chose peut se produire.

Cette richesse et cette complexité leur donnent une existence qu’on ne saurait s’approprier. Qui nous échappe autant qu’elle nous imprègne. Ils ne sont pas là pour remplir une fonction nécessaire à je ne sais quelle intrigue. Ils existent pour eux-mêmes, indéfinissables et c’est sans nul doute la raison pour laquelle chacun(e) d’eux (d’elles) nous touche. Je suis Emilia, je suis Esther, je suis Donato, je suis Gabor, je suis Andrew, je suis Marucca…. Et il me semble que là gît la grande force du livre : nous lecteurs, nous découvrons notre complexité, nos potentialités, nos désirs enfouis. Nous pouvons rêver. Nous pouvons nous vivre libres. Nous sommes conduits à relire notre propre histoire, à nous approprier la belle et étrange expression d’Esther : écrire notre « journal de l’avenir » (p 90), riches de cette liberté que se donne Jeanne Benameur et qu’elle transmet à ses personnages.

Cette écriture , elle passe par les sensations, les sentiments, la chair et le sang. Les corps. Nous l’avons vu à l’oeuvre dans la première partie du livre. Mais lorsque le jour laisse place à la nuit, alors la photographie qui donne à voir la bonne distance entre main et épaule n’est plus possible. Celles-ci vont s’approcher, se frôler, se toucher. Plus de frontière. Seule, la peau. Les repères se perdent. Les couleurs vives des vêtements des émigrés s’estompent. Les ombres dominent. Tout n’est que pénombre. Mais personne ne dort vraiment. Alors les corps libèrent ce qu’ils ont incorporé. Car les corps ne trompent pas. « Les corps ont une certitude que n’égale aucun sentiment (…) Les corps suffisent. Pleins et nourris d’une vie entière » (p.192) D’eux, « naît un savoir que nul n’enseigne ». C’est comme çà. Et la romancière va s’attacher à décrire très précisément les chemins de cette libération qui advient, entre conscient et inconscient, rêves et réalités, indémaillables, et lieu même de la vraie vie, celle qui advient, malgré soi et en plein accord avec soi. Liberté. La voie que suit la romancière est sûre. La nuit révèle les personnages à eux-mêmes. Leur journal de l’avenir s’est écrit cette nuit.

Dès lors, nous ne serons pas surpris que dans un court chapitre avant le milieu du livre, elle s’identifie naturellement à tous les émigrés d’Ellis Island : « Nous sommes retenus, à ne pas savoir ce qu’il va advenir de nous. (…) Comment trouver le sommeil ? notre nuit sera trouée d’abîmes. » (p123). Il n’y a pas les héros et les autres. Chaque émigré aurait pu être un des personnages du livre. Se dessine alors un lien très fort et profond entre l’auteur et les émigrés d’Ellis Island mais aussi, bien évidemment, les émigrés d’aujourd’hui qui frappent aux portes de l’Europe. Combien parmi eux d’Emilia, de Donato, d’Esther, de Gabor… Il ne s’agit pas de chiffres mais de personnes dont la narratrice densifie l’existence, inaliénable. La photographie qui montre un enfant mort sur une plage et qui a fait la une de la presse et des réseaux sociaux n’est pas de celles qu’auraient pu prendre les Andrew d’aujourd’hui : photographier des vivants, pas des morts. Aller à la rencontre de « Ceux qui partent », comme le fait Jeanne la romancière, c’est passer du « il » ou « elle » au « nous ». C’est inventer un art de vivre ensemble, riches de nos singularités. Construire du politique. Rompre avec les frontières qui se ferment et où des murs s’érigent.

 On aimerait que jeunes en formation aient accès à ce livre, le lisent, qu’ils en parlent ensemble, qu’ils puisent dans les phrases et les mots pour dire leur vie, leurs désirs et qu’ainsi il inventent leur avenir au contact des autres, ces étrangers, nos frères et nos soeurs où « les langues sont mêlées et les fraternités aussi. » (p 161)

 Guy Baudon
Août 2019

 (1) J’emprunte ces derniers mots à Alain Bergala qui anime en ce moment un séminaire intitulé « L’effraction du réel » dans le cadre des Etats généraux du film documentaire à Lussas. Il ajoute : « Un film qui se contenterait de l’habituel et confortable alliage d’imaginaire et de réalité, comme la plupart des films de fiction, serait (…) indigne du cinéma. Seule une confrontation avec l’instance du réel vaut la peine de se mettre au travail.»

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