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Billet de blog 21 mars 2013

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"Une jeunesse amoureuse (récit)" Un film de François Caillat

« L’être humain est un être de narration, son identité est une identité narrative. » Paul RicoeurJ’ai toujours détesté l’idée d’arriver en retard au cinéma. Manquer le début d’un film m’a toujours été insupportable. J’aime me préparer à voir un film. J’aime aussi y aller seul, éprouvant le besoin d’être loyal envers moi-même, de le recevoir.

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« L’être humain est un être de narration, son identité est une identité narrative. » Paul Ricoeur

J’ai toujours détesté l’idée d’arriver en retard au cinéma. Manquer le début d’un film m’a toujours été insupportable. J’aime me préparer à voir un film. J’aime aussi y aller seul, éprouvant le besoin d’être loyal envers moi-même, de le recevoir.

Mais ici, avant d’entrer dans la salle, c’est le titre même du film qui me questionne : une jeunesse Amoureuse. L’article est indéfini. Une, parmi d’autres. Par ailleurs ce titre est accompagné du mot Récit que le Robert définit ainsi  « Relation orale ou écrite (de faits vrais ou imaginaires) ».  Enfin, c’est bien « un film de… » ! Je résume : nous allons voir un film de François Caillat qui va puiser dans des faits vrais ou imaginaires les éléments d’un récit sur sa vie amoureuse, au temps de sa jeunesse, sachant que chaque spectateur peut être renvoyé à sa propre histoire amoureuse.

Extraordinaire ambivalence de cette annonce qui est celle du film. Est-ce vrai ? Oui : on voit des photos, des extraits de lettres, des lieux ; le narrateur relate des faits, des gestes dont il se souvient. Est-ce imaginaire ? Sans doute, car il s’agit d’évènements qui se sont déroulés trente ans plus tôt, de revenir sur ses pas, sur les lieux où se sont déroulés ces histoires qu’il nous conte, de les revivre, au prix d’un effort sur soi-même, parfois d’une grande souffrance. Est-ce un documentaire, une auto-fiction, une fiction ? Ces catégories volent en éclat.

La force et la beauté du film est de nous faire voyager entre réel et imaginaire, entre passé et présent, entre noir et blanc et couleurs, entre images floues et nettes, entre caméra tremblante et plans fixes, entre nuit et jour, entre soleil et pluie, jardins et rues, musiques et bruits, entre visages et lettres, entre Paris, les Etats Unis, l’Amérique du sud, la Tchécoslovaquie, entre la voix du narrateur qui accompagne tout le film et les plans qui illustrent ou font un pas de côté.

Du coup, le spectateur n’est pas dans la sidération. Il est convié à un voyage,  qui le fait pénétrer dans la vie même du cinéaste mais sans qu’il en soit prisonnier. Nous invitant à lever le voile sur la vie amoureuse du narrateur, le cinéaste nous fait revisiter la nôtre. Ses souvenirs, ses sentiments, ses émotions sont les nôtres. Ce film est une invitation au voyage dans chacune de nos histoires. Parce que « une jeunesse Amoureuse » est une «rêverie »  qui « à la différence du rêve ne se raconte pas. Pour la communiquer, il faut l’écrire, l’écrire avec émotion, avec goût, en la revivant d’autant mieux qu’on la récrit… Que d’amants qui rentrés des plus tendres rendez-vous ouvrent l’écritoire ! » note Bachelard (1) Le film est cet écritoire, quarante ans plus tard.

Allons dans le détail.

Première séquence du film : on est dans le métro aérien et on voit défiler des images d’immeubles et de rues filmées en super 8. Cà bouge et c’est flou. Impressions et surimpressions. Apparaît le titre du film. Le film redémarre avec un long plan large sous le métro aérien, du côté de la station Passy, cadré, fixe et vide de toute présence humaine, le même qui bouclera le film. L’architecture du film est posée, entre images d’un réel définitivement passé (photos, correspondances…) et d’un présent sur lequel le cinéaste s’appuie pour se souvenir (rues, immeubles, fenêtres…).

Le narrateur prend la parole et commence son récit. Une voix qui dit « je », un « je » qui prend le spectateur  à témoin. Elle nous raconte une histoire très intime, sa première rencontre amoureuse. On se dit : mais en quoi çà me concerne, moi spectateur ? Nulle envie d’être voyeur. Peur d’être bloqué dans une relation duelle. Comment le cinéaste va-t-il éviter le piège de la complaisance, du narcissisme, de l’exhibitionnisme, de la justification ?

La voix du narrateur qui nous guide est celle du cinéaste, au timbre agréable, assez monocorde, qui s’applique à relater les faits, sans aucun souci de convaincre ou d’impressionner le spectateur. C’est une voix sans pouvoir, un « je » qui n’est pas un moi égocentrique mais le sujet d’une histoire qu’il subit autant qu’il la dirige dans et par le film. Car on sent bien que ce retour sur le passé est douloureux, qu’il y eut un amour inconditionnel et sincère  pour chacune de ces femmes qui le hantent et qui ne sauraient être additionnées, même si le cinéaste les convoque successivement parce qu’il en va de la chronologie de son histoire. Chacune fut unique, irremplaçable, vivante pour le narrateur cinéaste qui les fait revivre avec ce film. Et l’on sent bien que le film est une superbe et déchirante lettre d’amour  adressée à chacune.

Les images. Elles sont liées au passé. En particulier les photos des femmes aimées, les lettres reçues qui révèlent l’intime de la relation au milieu des années 70, époque où la liberté était un maître mot et en particulier la liberté sexuelle. Ces images du passé sont filmées aujourd’hui à l’aide d’une caméra amateur super 8, qui bouge, tente de cadrer, de décadrer, privilégiant des mots de la correspondance, les parties d’un visage… On voit et on ne voit pas, on entend des mots, des phrases dont il nous appartient d’en saisir le sens. Comme si le cinéaste abordait ces traces du passé avec appréhension, sincérité, nécessité douloureuse. Au risque de s’y perdre ou de s’y complaire. Risque déjoué. Il me semble que les plans fixes et longs, parfaitement nets et cadrés, des rues, des immeubles, de leur numéro, des fenêtres d’appartements où se sont déroulées chacune de ces rencontres, lui servent de tremplin pour mieux rêver ce passé. Ces plans ont dû être pensés, pré-vus dès l’origine du film.  « Le décor n’a pas changé, dit le narrateur, mais c’est si loin… » Qui n’a jamais fait un détour dans une rue pour revoir l’immeuble et les fenêtres derrières lesquelles se sont jouées, nouées nos existences ?

Une jeunesse Amoureuse est un film d’une grande rigueur de construction. D’un sujet éminemment personnel et intime, François Caillat en fait une œuvre qui nous touche, nous émeut et nous invite à visiter notre propre histoire.

Guy Baudon

 (1) G Bachelard in « La poétique de la rêverie » PUF 1960 p. 7

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