"Le moment et la manière", un film de Anne Kunvari

En pré-générique du film « le moment et la manière », la réalisatrice Anne Kunvari est filmée en compagnie de son personnage, Anne. Celle-ci lutte contre son cancer dont elle ne guérira pas. Le tournage annoncé ne sera pas mené tel qu’il était prévu. Quand commence le film le commentaire nous dit qu’elle est décédée. L’enjeu du film ne sera donc pas : va-t-elle s’en sortir ? mais comment va-t-elle vivre ces quelques mois qui lui restent à vivre ?  Comment va-t-elle réagir face à sa propre mort ? Et pas seulement elle, amis aussi la réalisatrice : jusqu’où va-t-elle filmer ? D’emblée, nous sommes confrontés à des questions existentielles et éthiques.

 Anne est dans sa salle de bains et se maquille. La chimiothérapie l’a rendue chauve. Sous le maquillage et la perruque, on n’oublie pas ce qui la ronge. Mais elle n’est pas seule devant son miroir. La caméra lui propose une autre image où la parole peut être. Celle qu’Anne peut se dire à elle-même dans le regard attentif et attentionné de la caméra et de la réalisatrice qui ne se tient pas derrière la caméra, mais devant. Anne parle de sa maladie avec humour et lucidité. La réalisatrice l’écoute, lui renvoie des questions. Parfois, la banalité des questions, les silences ou les éclats de rire disent le manque, la peur, la solitude, l’indicible.

 Elle ne filme pas Anne. Elle filme la relation qu’elle a avec Anne. Ce n’est pas un film sur, mais un film avec. Du coup, le spectateur est invité à entrer dans cette relation. On est tantôt avec Anne, tantôt avec la réalisatrice, tantôt entre les deux.

 Cet entre deux est magnifique car il laisse sa place au spectateur et contribue à construire son regard. Il nous permet d’être ni dans l’apitoiement, ni dans le jugement ou la peur. Le spectateur n’est pas dépossédé de sa place de sujet : il écoute Anne, il a peur avec elle ; il s’identifie à la réalisatrice qui montre sa fragilité dans ses questions, ses silences, ses rires. Il est renvoyé à lui-même. Libre.  A la fois impliqué, soumis au rythme du film, à son montage et conscient de ce qui se joue pour lui, de son rapport à la mort de l’autre et à sa propre mort.

 Ce film nous montre la force et la grandeur du cinéma, qu’il n’y a pas de films sans spectateur, de vrais sentiments sans conscience, d’émotion sans intelligence.  Pour cela, la caméra se tient toujours à juste distance. Toujours « à la hauteur » des personnages, jamais avec un regard surplombant. Les cadres sont tenus. Les plans durent le temps nécessaire pour nous informer, nous émouvoir, nous faire réfléchir.

 Ce film documentaire nous permet  d’accéder à la dimension cathartique de l’œuvre d’art. En ce sens, il fait œuvre de création. Il répond « à sa vocation (celle du cinéma) de rédimer la réalité que les simulacres audiovisuels et la prolifération des images tendent, de plus en plus à faire disparaître ». (Youssef Ishagpour in « Le cinéma » Flammarion)

 On le sait : Anne va mourir. Elle-même se sait condamnée à court terme. Elle nous en parle. Elle dit son désir de choisir « le moment et la manière » lorsqu’approchera la phase terminale.  Elle dit son désir d’aller à Zurich où se pratique le « suicide assisté » (1). Non qu’elle veuille être maître de la situation. Qui le pourrait ? Elle veut simplement ne pas être dépossédée de sa mort. La femme médecin que l’on voit au début du film et qui est devenue son amie, pourra l’accompagner, lui permettre de vivre ce passage. Malheureusement, à l’heure où elle aurait dû être là, elle est à l’étranger.

Dès lors, hospitalisée, Anne ne trouvera pas de médecin à son écoute. Curieusement, le « corps médical » hospitalier est absent du film. Cette « absence » est signifiante. Les médecins fuiraient-ils leur responsabilité ? Sans mettre en question leur dévouement ou leurs compétences, on se dit que l’accompagnement de la fin de vie, prenant en compte la demande du malade de bénéficier d’une sédation terminale  ne peut être possible que si, bien avant la phase terminale, un dialogue a eu lieu. Mais celui-ci prend du temps et engage. Les médecins, souvent débordés, n’ont pas le temps (2).  Alors que selon la loi actuelle dite Léonetti, le médecin a le pouvoir de décision concernant la sédation lorsque la fin de vie est indéniable. Ce pouvoir ne saurait vraiment s’exercer que s’il est précédé d’une écoute de la personne malade lorsqu’elle est en mesure de parler.

 Puisque le tournage de ce film va jusqu’à la mort d’Anne qui l’a acceptée, la cinéaste ne peut pas ne pas se poser la question sur le « moment et la manière » de filmer ce passage de la vie à la mort. On se souvient de Wim Wenders  filmant la fin de vie de Nicolas Ray. La cinéaste n’élude pas la question. A la fin du film, Anne est à l’hôpital sur son lit de mort : elle a beaucoup maigri, sa voix se fait très faible, chaque mot prononcé lui demande un effort,  son corps est perclus de sondes, de tuyaux reliés à des écrans. La caméra, précise, le montre. Et l’on sait bien que la main d’Anne dans celle de la réalisatrice ou les fleurs apportées par les amies ne feront pas de miracle. Alors, comme une nécessité, on tente de porter son regard, un moment, hors  de cette chambre ; la fenêtre donne sur des arbres magnifiques, aux feuilles vertes, en pleine santé. Ces arbres nous donnent à voir la vie, celle qui abandonne Anne, mais qui lui survivra. Comme si sa finitude, la nôtre, s’inscrivait dans le grand mouvement de la vie qui meurt et renaît. (3)

Le film se clôturera sur des plans fixes de l’appartement d’Anne, vide, avec ses meubles, sa table… La  seule présence des objets familiers dit l’absence d’Anne  dont le visage, l’humour, la lucidité nous aident à vivre, et à mourir, au sortir de la salle.

 On pourrait se dire en lisant un résumé du film qu’on va éviter de voir ce film. Nos vies quotidiennes, en particulier en cette période, sont déjà suffisamment dures à vivre pour ne pas s’encombrer de l’histoire de quelqu’un qu’on ne connaît pas. Et on ne va pas au cinéma pour souffrir ! A chacun de trouver « le moment et la manière » d’entrer dans ce film dont on sort plus humain, plus fragile, plus fort.

 (1)    On pense au très beau film de Stéphane Brizé : « Quelques heures de printemps » (2012)

(2)   La réalisatrice : « Après sa mort, pour comprendre ce qui s’était passé, j’ai longuement parlé avec les différents médecins qui l’ont suivie. Dans l’établissement où elle est morte, le médecin était seul dans un service lourd et se concentrait donc sur l’urgence. Or, aborder la question de la sédation terminale avec un malade demande du temps…Au final, souvent le malade est laissé en marge de ce qui lui arrive ».

(3)   Il se trouve que le soir même de la projection de ce film, je suis allé au théâtre voir la pièce de Jon Fosse mise en scène par Jacques Lassalle « Matin et soir » « ballet d’ombres tour à tour souffrantes et heureuses… apaisantes, mais si, pour jamais intranquilles ».

Guy Baudon

Octobre 2014

 

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