« Sur cette terre, il y a une chose effroyable,  c’est qu’tout le monde a ses raisons. »

Jean Renoir-Octave dans « La Règle du jeu »

 

Le film s’ouvre avec un texte off sur fond noir et musical. Voici ce texte : « Depuis plus de trente ans la communauté scientifique internationale reconnaît l’autisme comme un trouble neurologique entrainant un handicap dans l’interaction sociale. Tous les autistes présentent des anomalies dans une zone du cerveau, le sillon temporal supérieur identifié en l’an 2000 par le Docteur Monica Zilbovicius. En France la psychiatrie qui est très largement dominée par la psychanalyse ignore résolument ces découvertes. Pour les psychanalystes, l’autisme est une psychose, autrement dit un trouble psychique majeur résultant d’une mauvaise relation maternelle»

Sur l’expression « mauvaise relation maternelle » et la fin de la musique s’ouvrent les images. Un panoramique nous montre la photo de Freud, puis celle de Lacan et en gros plan la première intervention du premier psychanalyste.

Suivront durant tout le film une série de séquences montrant des prélèvements d’entretiens dûment choisis de psychiatres et/ou psychanalystes jamais montées dans la durée, se répétant et se répondant les unes les autres, lesquels prélèvements seront souvent eux-mêmes découpés au sein des séquences par de rapides fondus au noir ou de simples cut. Ce type de montage haché fait que par exemple, les silences prolongés de certains psychanalystes ne peuvent pas être compris par le spectateur comme une réflexion, une parole qui se cherche, une difficulté à exprimer une relation ou un concept mais comme un manque, une gène, un trou, une impossibilité de répondre.

Ces dits « entretiens »   seront régulièrement coupés par des scènes de vie familiale en intérieur ou extérieur plutôt heureuses et accompagnées parfois de musique. Ces scènes mettront en lumière l’histoire de Guillaume, autiste sorti de l’emprise psychanalytique « qui suit aujourd’hui une scolarité normale : il est un excellent élève. »

A un autre moment, la même voix off donnera des informations, réglant leur compte à  Bettelheim convaincu que les autistes étaient victimes de parents tortionnaires, Jacques Lacan, ambitieux et charismatique, Winnicott  pour qui la maternité est psychogène par nature…

Notons enfin certains effets appuyés au montage. Par exemple le sourire d’une psychanalyste laisse voir une dentition proéminente. Un arrêt sur image, au bon moment, donne à  cette dentition  une dimension « carnassière » qui renvoie à l’image de la gueule du crocodile montrée dans une autre séquence. Inutile de dire que cet arrêt sur image ridiculise tout le discours de cette psychanalyste.

Et pour conclure le film et fermer la boucle, la voix off reprend : « Et pourtant des solutions existent ; elles s’appellent PECS, TEACH et ABA. Ces méthodes éducatives et comportementales qui ont été mises au point aux Etats Unis il y a plus de trente ans pour permettre aux autistes de communiquer et de s’ouvrir au monde. Grâce à ces outils adaptés à leur handicap les jeunes autistes font en quelques mois des progrès considérables. Hélas, les psychanalystes s’opposent farouchement à leur implantation en France. »

 

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Qu’est-ce qu’un film de propagande ? C’est un film univoque qui ne laisse aucune place au débat et qui dit : voilà la vérité ! Avec une telle affirmation, dûment affichée, deux attitudes sont possibles pour le spectateur. Soit la fusion : « Ah oui ! Les psychanalystes sont des ignorants, dangereux, des rêveurs, des intellectuels narcissiques » ; « Les malades, ce sont eux ! » ; « Regardez comme cette famille se promenant dans les bois avec un enfant autiste est heureuse : elle s’est sortie des griffes des concepts lacaniens ! ». Soit le rejet : « Mais quelle caricature ! » ; « On ne laisse pas les personnes développer leur pensée ! »  « Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de voir le film : tout est dit dans les premières minutes du film; le reste ne sera là que pour illustrer, conforter, démontrer ce parti-pris, enfoncer le clou ».

Au film de propagande j’opposerai le cinéma documentaire.  A l’origine du mot il y a  docere  qui veut dire  instruire ; c’est à dire enseigner, transmettre des informations. Mais instruire dans son sens juridique veut aussi dire « instruire un dossier », c’est-à-dire enquêter, mettre ensemble les éléments souvent disparates, parfois contradictoires, permettant de rechercher et d’avancer sur le chemin de la vérité. La fonction du documentaire est certes d’informer, mais en donnant au spectateur les éléments lui permettant de se faire une idée, d’avoir un point de vue. Il y a débat.

Mais au delà du verbe docere, un film, documentaire ou fiction, et c’est là sa force et sa beauté, doit raconter une histoire intégrant certes des informations (pas d’histoire sans informations) mais mettant en jeu le désir du spectateur. Au cinéma, il n’y a pas d’un côté le professeur qui sait et de l’autre l’élève mais deux désirs qui se cherchent, se rencontrent.

Le documentaire n’a pas pour fonction de transmettre des messages connus du réalisateur mais de donner à voir sur un écran des personnes représentées dans une suite organisée et organique d’images, de sons, de plans où le sens (signification et direction) se montre et se cache. Il y avait chez la plupart des psychanalyste interviewés ce jeu là entre ce qui est énoncé et ce qui est caché, entre le dit et le non dit, entre la parole et les silences qui sont la base de toute relation humaine. Il y avait place au doute et ces moments-là sont magnifiques. On est alors touché, ému, en nous quelque chose vibre. Comment se fait-il que la réalisatrice du Mur n’ait pas vu cela ? Je pense qu’elle n’a pas voulu le voir. Car pour que cet échange ait lieu, il faut qu’il ait été vécu par le réalisateur ou la réalisatrice au moment du tournage. Je suis persuadé en effet que ce qui se transmet au spectateur c’est la relation qui s’est instaurée entre l’auteur et son sujet. J’aime bien dire : je ne filme pas l’autre, mais la relation que j’ai avec l’autre. A condition que le montage donne à voir cette relation complexe, évidente parfois, ambivalente. Ce qui n’est pas le cas pour le film qui nous occupe. Il y a dans ce film une vraie perversité : on sent bien qu’au tournage les psychanalystes se livrent, font confiance à la réalisatrice. On voit qu’ils s’impliquent. Or le montage, systématiquement contre eux,  montre que cette confiance était feinte, truquée et mensongère ! Dès lors, comment ne pas comprendre leurs réactions violentes et justifiées à la vue du film monté. Et il n’est pas nécessaire d’aller voir les rushes pour voir cette perversité.

La rupture de confiance entre la réalisatrice du Mur et ses interviewés  est évidemment douloureusement vécue par le spectateur, pris lui aussi dans un piège, une vraie souricière. Mais très vite, il voit l’entourloupe, il en comprend le mécanisme et du coup, Le Mur, et c’est rédhibitoire, lui apparaît non seulement comme un film de propagande mais un film répétitif et d’un ennui redoutable ! J’ai personnellement vu le film jusqu’au bout par obligation professionnelle.

Ce que je trouve d’ailleurs assez drôle dans Le Mur, c’est que les psychanalystes qui insistent beaucoup sur la fusion de l’enfant avec sa mère et qui nous disent que l’accès au langage naît de la présence du père qui sépare, permettent de comprendre le mécanisme à l’œuvre dans ce film qui se contente de fusionner avec son « objet ». Un film documentaire, tel que je l’entends, doit faire, du chaos, surgir du langage, (et oui, de la dialectique ! Un plan+ un plan= trois !) et du langage, une parole, c’est-à-dire quelque chose de tout à fait inattendu qui a à voir la vérité, une « inscription vraie ». Ici refus de l’inattendu : pas de doute, pas de lâcher prise, pas de questionnement, pas de surprise. Quant au suspens…

Sur une période qui s’étalait sur 10 ans, j’ai fait 2 films longs métrages documentaires avec des enfants, des adolescents et des adultes autistes. L’un deux a été primé au 19ème Festival Ciné Vidéo de Lorquin. Je me souviens de la peur, de ma peur, ne comprenant rien à leur comportement. A mes questions à Georges Soleilhet Directeur Fondateur avec des parents d'enfants autistes de l’Association La Bourguette où je filmais, celui-ci refusait de répondre. Pour vaincre ma peur, j’avais besoin de savoir. Je lui sais gré aujourd’hui de ne pas m’avoir répondu. Car si j’avais su (et quelle que soit la valeur théorique et scientifique de ce savoir), j’aurais filmé en fonction de ce savoir refuge et sécurisant. Je pense que j’aurais filmé non des personnes mais des autistes et peut-être même une théorie sur l’autisme. La réalisatrice du Mur ne peut pas filmer l’enfant autiste Guillaume, mais un autiste-signe, référent et modèle de réussite au service de sa démonstration. Il est tout simplement instrumentalisé par le montage et l’idéologie sous-jacente de l’Association « Autisme sans frontières » qui soutient et promeut le film.

Avec le temps, quand je revois aujourd’hui ces films que j’ai réalisés, j’y retrouve ma démarche. Non un savoir répondant à la question  « Qu’est-ce que l’autisme ? » mais une démarche, un regard, une manière d’approcher l’autre dans sa complexité, qu’il s’agisse d’un enfant autiste, d’un père, d’une mère, d’un biologiste, d’un psychanalyste, d’un éducateur.

Le Mur n’est pas un film documentaire. C’est simplement et dangereusement un film de propagande. Et il me serait très facile, avec les mêmes images, de le remonter autrement, avec une voix off adéquate, pour dire le contraire de ce qui est ici développé. Mais là encore on resterait dans le film de propagande. Ce que je m’interdis. Car « Sur cette terre, il y a une chose effroyable,  c’est qu’tout le monde a ses raisons ».

Guy Baudon

Février 2012

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