«Les Corps vulnérables», un livre de Jean-Louis Baudry

J’ai lu, il y a quelques mois ce très beau livre de Jean-Louis Baudry « Les corps vulnérables » paru aux Editions L'atelier contemporain. J'ai écrit un texte, suite à cette lecture. En ces temps de confinement, si le texte qui suit vous donne envie de le lire, je vous incite à faire le voyage au long cours auquel Jean Louis Baudry nous invite. On s’y découvre aimant et vulnérable.

L’ai-je aimée ? Pendant presque 10 ans, chaque jour, un homme écrit. Dans sa bibliothèque, une photo : celle d’un femme qui le regarde. Elle s’appelle Marie. Ils se sont aimés. Elle est morte brutalement un jour de printemps de l’année 1997. Alors, Jean Louis Baudry se souvient, ne veut pas oublier. Il va à sa rencontre par l’écriture. « J’essaie de produire les plus infimes circonstances que les moyens de l’écriture me permettent de dégager de l’état d’oubli (…) où elles sont plongées ». (p 815). Par la littérature il entreprend de consacrer ce qui lui reste de vie, à lutter contre l’oubli qui serait pour elle une seconde mort. « Après avoir laissé son corps couché par terre, à même le sol de sa chambre, j’ai su que j’aurais à recueillir, sans en omettre aucun, les souvenirs que je gardais d’elle, de notre vie, et que le présent, le temps que j’avais encore à vivre, serait consacré à notre passé. » (p 9) Loin de « faire le deuil » comme on dit et comme lui conseille ses amis, il s’astreint au contraire, avec une volonté et une résistance de tous les instants car avec le temps la mémoire s’altère, à prendre la plume pour retenir, en les transcrivant jusque dans les plus infimes détails, les circonstances, lieux et moments de vie avec celle qui a disparu à jamais. « Tous les détails que je peux mentionner doivent avoir pour moi la même efficace que les mots que prononce le prêtre pendant la consécration. Ils ont pour mission de convoquer la présence réelle de Marie. ». (p 189)

En s’attelant à cette tâche dont il sait qu’elle lui prendra beaucoup de temps, il lui assigne un but : lui construire un Monument, une stèle, une cathédrale afin de rendre Marie présente, « cette présence qui inclut le mot ‘près’. » (p 1075). Un lieu de mémoire, une visibilité, un abri, une demeure protectrice et stable, un tombeau, beau comme le Taj Mahal (1), une chapelle ardente, à l’image de La chambre verte, le beau film de François Truffaut dont Jean-Louis Baudry pourrait être le frère : un homme qui vit dans le souvenir de sa femme morte et se voue au culte de « ses » morts chacun ayant sa bougie allumée dans la petite chapelle qui leur est dédiée. Marie est morte, et la retrouver c’est redonner vie à son corps grâce à la mémoire, aux souvenirs -multiples petites flammes- , aux affects enkystés dans la mémoire, aux sensations (2) qui donnent naissance à l’émotion, aux sentiments et nous apprend à les nommer, à les penser.

Pure folie que de consacrer près de10 ans de sa vie à une morte, dans un récit qui ne comptera pas moins de 1250 pages. Folie que d’en entreprendre la lecture ? Je vois bien la réaction de mes amis à la vue du livre et de son épaisseur. Stupeur et dénégation accompagnées sans doute de la volonté cachée d’y lire quelque chose de mortifère, d’une complaisance mal placée, celle de ne pas oublier ses morts, de continuer à vivre en leur présence. Alors que c’est un livre de vie porteur d’une espérance folle.

Il m’aura sans doute fallu la rencontre fortuite de l’auteur à l’occasion de la projection d’un court métrage de sa fille Anne où s’est gravé dans ma mémoire le doux sourire de cet homme que je rencontrai pour la seule et unique fois. Je suis entré dans le livre avec ce sourire et plus je lisais, plus je me posais à moi-même la question : « et toi, comment vis-tu ?, que fais-tu de ta vie? » Car cette histoire qui nous est contée ne cesse de creuser obstinément le même sillon : questionner l’humain à humaniser qui est en chacun de nous, mû par ce mystère insondable qu’est l’amour sans lequel nous ne sommes que des cymbales qui résonnent ; ici la rencontre d’une femme, Marie, sensuellement, tendrement, spirituellement aimée.

Mais il ne suffit pas d’en parler. Car se souvenir nécessite un travail ardent et assidu. Il s’agit ici de transcrire avec des mots, des phrases la richesse et la complexité du vécu. Et il y faut du style. Avec « Les Corps vulnérables », on est comblé, émerveillé et séduit! On est immédiatement saisi par l’adéquation de la forme et du fond qui passe par la qualité de l’écriture, son élégance, sa virtuosité non feinte, la variété de son vocabulaire qui permet à son auteur de trouver le mot juste ou l’expression qui donne à voir et à ressentir, par le charme envoûtant de ses longues phrases (on pense à Proust), construites sur un rythme lent mais vif, somptueusement balancées, en parfaite symbiose avec son ressenti, son désir de nous faire entrer dans son histoire dont il est à la fois l’acteur, le sujet (3) et le passeur. Sans ce travail d’écrivain, il n’y aurait pas de livre. Ce livre -contemporain- témoigne de la richesse de la langue française, de son aptitude à décrire dans les moindres détails la complexité du réel.

La forme choisie par l’auteur est celle du journal, axé sur la chronologie. Manière pour lui de se tenir au plus près du réel, « de ne rien omettre de l’essentiel que la mémoire avait conservé et la possibilité de mieux comprendre l’enchaînement, que l’on peut considérer comme fatal, des actions constituant notre vie affective. » (p 93). Mais plus on avance dans le livre, et particulièrement dans le dernier tome du livre, plus les évènements vécus s’éloignent et la mémoire fait défaut. Alors se pose pour l’auteur la question du roman comme relai du journal, mais qu’il récuse : « Je discerne bien que si au lieu d’avoir pris ce parti -une relation chronologique par écrit de toutes les restitutions de la mémoire- je m’étais confié aux pouvoirs de la création romanesque, en la présentant sous la forme d’un personnage et en usant de l’empathie du romancier, j’aurais eu la possibilité de pénétrer sa personnalité, de donner vie selon les circonstances aux variations de sa sensibilité et d’exprimer ses pensées. Dans ces mémoires, je n’ai voulu que parler d’elle et je suis resté enchaîné à moi-même, je n’ai pu me quitter. » ( p1177-1178) Et c’est précisément cette tension qui nous tient en haleine. L’intensité de chaque moment vécu est telle qu’on est pris, en tant que lecteur, dans une histoire romanesque à deux personnages (4), l’auteur inventant une forme littéraire qui tient à la fois du journal qui informe, du roman qui implique, de l’essai qui donne à réfléchir : la transmission d’une émotion pouvant donner naissance à une réflexion philosophique au travers d’une métaphore qui ne la réduit jamais à un concept.

Ce chemin, ce parcours nécessite la prise en compte du temps. L’auteur va s’employer à le dilater, à le ralentir, prenant le temps de revivre, de savourer les promenades, les voyages, toutes circonstances, lieux et moments qu’il s’impose de décrire dans leur moindre détail, ces menus détails apparemment sans importance, à l’image de Marie attentive aux fleurs les plus petites, les plus discrètes, les plus inutiles dont elle connaît le nom exact… Sans cette astreinte aux détails de la vie qui constituent nos existences et auxquels nous ne prêtons malheureusement pas attention, pas plus qu’à l’air que nous respirons(5), l’auteur aurait perdu pied. Voilà pourquoi il peut écrire des pages entières liées à une soirée au restaurant, une nuit d’amour ou de solitude, un samedi matin ensoleillé, une marche dans la forêt de Fontainebleau, une traversée du Jardin des Tuileries, une petite route de Provence, un week-end prolongé à Nîmes ou Avignon, un voyage à Prague ou à Venise, une visite de musée, une corrida, une pièce de théâtre… Tout ce qui a constitué sa vie avec Marie dont il fait l’anamnèse, laquelle acte une réelle résurrection.

Totalement impliqué dans son récit, ses choix, son regard ne peuvent être que subjectifs : il retient de ses souvenirs ce qui l’a touché, ce qui a laissé en lui des traces, qu’elles soient porteuses de joie, de tristesse, de souffrance, de ruptures douloureuses, de bonheur. C’est ainsi que l’auteur se montre fragile, démuni, passif (6) en présence de Marie qui l’impressionne, le bouscule, l’aime et se laisse aimer, disparaît, réapparaît… Il conjugue parfaitement dans son livre l’animus et l’anima dont Bachelard s’est fait le chantre. Il faut de l’animus pour écrire comme il écrit, beaucoup d’intelligence, de travail, de courage, d’abnégation… Mais cet animus est au service de l’anima qui le constitue : cette « passivité » qui n’est pas faiblesse mais accueil, accueil de Marie, si justement traduite dans cette phrase : « Renonçant à la voir avec les yeux de la pensée, je trouvais plus simple de me laisser aller à une douce contemplation des choses en lui prêtant mes yeux. » (p1080)

Ce livre est pour l’auteur une épreuve, un passage, une pâque. Ecrire, comme tout acte de création, c’est s’avancer sur un chemin qui met sans cesse en question, qui fragilise son auteur, le fait douter, jamais tout à fait sûr de lui ; il est confronté à lui-même, à la vérité de ce qu’il écrit. Il y faut beaucoup de courage, d’abnégation, d’humilité. Cet auteur, Jean Louis Baudry, connu et reconnu comme un intellectuel, un penseur souvent sollicité en tant qu’essayiste, se montre ici, d’une vulnérabilité qui loin d’être feinte, donne son titre au livre : « Les seuls vrais moments où je me sentais vivre étaient ceux durant lesquels je pleurais. » (p 382). Etre amoureux, c’est être fragile, c’est avancer pas à pas, sans certitude. Mais sa force, on l’a dit, c’est l’écriture qui sait conter cette fragilité sans la dominer. « Ces pages que je lui destine, je constate cependant qu’elles agissent sur moi et me transforment comme serait transformée une personne qui, sans croire en Dieu, passerait à prier autant de temps que j’en passe à écrire. » (p 244).

Qui est Marie ? On pourrait dire que c’est la seule question qui vaille et à laquelle il est impossible de répondre, pas plus l’amant narrateur que nous les lecteurs. Pas seulement parce que Marie ne parle pas d’elle, ne se raconte pas, ne se confie pas, garde le silence sur des pans de sa vie, crée des cloisons étanches entre celles et ceux qui forment son entourage… Si elle se montre insaisissable, si elle lui échappe, si elle lui résiste, c’est tout simplement parce qu’il l’aime : « La personne que nous aimons est d’autant plus inaccessible que nous l’aimons. Mais peut-être faut-il de plus que la mort nous l’ait rendue à jamais inaccessible pour savoir que nous l’aimions parce qu’elle nous était inaccessible. » (p 147) ou encore « Marie était donc cette personne inconnue que je chérissais, et que je ne chérissais peut-être tant qu’elle me demeurait inconnue. » (p 1158). Je ne connais pas plus belle approche de l’amour. Et il s’en explique, revenant plusieurs fois dans le livre sur la différence entre amour et amitié. Je le cite ici un peu plus longuement, ce qui permettra en même temps au lecteur de montrer la richesse de son style : « Si la valeur qu’il faut accorder à cette dernière (l’amitié) dépend de la connaissance que l’on a de ses amis et de celle qu’ils ont de nous, alors en effet, comparée à la connaissance que nous devons à l’inquiétude amoureuse, elle est bien peu de chose, à peu près égale à rien, une sorte d’illusion comparable à des reflets du ciel sur le bronze d’un étang. Il n’y a que l’amour et ses tourments pour nous pousser à plonger et à explorer les eaux végétales, à reconnaître les racines entrelacées des plantes aquatiques dans des clairs-obscurs de lumière et de vase. Alors que les inquiétudes de l’amant se traduisent par des incertitudes et des doutes, on est d’autant plus surpris d’entendre les opinions pleines d’assurance d’amis qui sont loin de se douter qu’ils prennent pour une vue panoramique un entrebâillement de porte et pour de la profondeur une ombre glissant sur les plis d’un rideau… Alors je compris que sa mort avait un autre effet. Je m’identifiais à Marie, ou bien elle s’était introduite en moi à la façon d’un organisme à la survie duquel un autre organisme est indispensable. J’étais le corps dans lequel elle continuait de vivre. » (p 360).

Aimer un corps. Le corps de Marie, définitivement absent, dont il recherche « la présence réelle ». Cela passe par les descriptions de la manière dont elle marche devant lui lors d’une promenade, la manière dont elle s’engouffre dans la bouche du métro, la manière dont la découverte d’une simple fleur sur le bord du chemin lui arrachait des exclamations d’admiration : « somptueux » ou « glorieux », « qu’elle chantait sur deux notes, la dernière plus haute et longuement tenue. » (p 269). Cela passe aussi par l’attente du lit baigné de soleil (7), le frôlement des cuisses allongés l’un contre l'autre, les matinées consacrées à l’amour « semblables à une cérémonie aux rites désormais fixés, longue et précise, plus sacrée que profane, obéissant à une liturgie réglée qui pour moi, pour elle aussi je crois, poursuivait moins le seul plaisir au moyen des organes qui le servent que, par son entremise, la manifestation de l’amour, le don de sa présence réelle » et il termine par cette phrase surprenante : « Comme on a tort de penser que la sensualité éloigne de Dieu. » (p 280). Suit alors un long passage sur le Dieu fait homme chrétien où il croit « saisir l’origine de l’inspiration inconsciente du christianisme qui répugne à concevoir l’amour transcendant en dehors de la dimension charnelle. » (p 281). Tout le livre est hanté par cette dimension spirituelle de l’amour qui le meut et le pousse à écrire. Les dualismes classiques de corps et d’âme, de charnel et de spirituel volent en éclats.

Ce livre nous raconte ce que nous sommes. Il nous parle de nous. Il nous invite à regarder notre vie, comment nous vivons, comment nous aimons. Il nous offre un espace et un temps d’initiation et de métamorphose. Il est est à portée de main dans ma bibliothèque et je sais que je peux y avoir accès à tout moment dès que j’aurai l’envie de me ressourcer, en me remettant dans les pas de ce merveilleux « écrivant », dont « la plume est pareille au pinceau lumineux d’un projecteur sondant l’obscurité. » (p 189) . Cinq ou six pages, prises au hasard et lues attentivement stimulent notre intelligence, ravivent des émotions, des sentiments, comme chaque fois que nous sommes face à une oeuvre d’art.

Guy Baudon

 (1)  Le Taj Mahal est décoré d’une multitude de pierres ciselées et reflétant la lumière solaire avec toutes ses teintes… Ces pierres sont les mots et les phrases du livre irradiés par Marie.

(2) L’auteur note, page 691: « Voilà un assez joli synonyme de ‘souvenir’ »

(3) Il se vit souvent comme responsable des souffrances de Marie. Plus encore, et page après page, il met en oeuvre la belle et exigeante formule de Lévinas : « la responsabilité pour autrui ».

(4) Il serait intéressant de questionner à ce sujet le passage du Je au Nous…

(5) « La mort de ceux que nous avons aimés nous apprend que nous avons vécu en aveugle » (p 337)

(6) « Cette tendance à la passivité qui me venait de mon enfance » p 633

(7) « Se dépouillant de ses vêtements qu’elle laissait tomber au bord du lit, elle se jetait au beau milieu de sa flaque d’or et m’appelait, pressée que je l’y rejoigne » p 960)

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