Le Festin de Pierre

Un matin de mars, Pierre Lericq débute les répétitions du spectacle musical intitulé « FESTIN », qui sera la nouvelle création des Epis Noirs pour le festival Avignon, inspiré du mythe Don Juan. Autour de Pierre, douze comédiennes, deux musiciens, une assistante et une équipe technique. Pendant cinq mois, Eric Bu filme les répétitions de la troupe et traque le travail de création de ce spectacle.

 

affiche-festin-de-pierre © Eric Bu affiche-festin-de-pierre © Eric Bu

SORTIE DU FILM, EN EXCLUSIVITÉ, A PARIS,  LE 6 AVRIL 2016 AU LUCERNAIRE

  Première énigme du film, son titre : « Le Festin de Pierre » (1) On pense immédiatement à un autre titre « Le festin de Babette » Ici, une fiction, là un documentaire. Mais deux films qui excitent les papilles de l’imaginaire du spectateur : inspiré du mythe de Don Juan, on comprend vite que le mot ‘festin’ est lourd de sens et qu’il va y avoir du spectacle! Eh bien, on n’est pas déçu!

 Le rôle de Don Juan est joué par Pierre Lericq qui en est également le metteur en scène ; il s’est est entouré de 12 comédiennes en vue de monter Don Juan avec une grande partie musicale et chantée. Le cinéaste Eric Bu a décidé de filmer les répétitions, séduit par la folie, l’utopie et l’ambition de Pierre dont il connaît la troupe « Les épis noirs » depuis longtemps et qui, dit-il, est « à l’origine de son amour pour le théâtre » .

 Quoi de plus beau que d’être le témoin du travail qui permet d’accoucher d’une pièce de théâtre  ? Au départ, on est surpris. On est à Avignon pour le festival. Vue d’un chapiteau, et tractage par les comédiens et metteur en scène dans les rues pour convier les festivaliers à venir sous ledit chapiteau où se jouera « FESTIN». Reviendront plusieurs fois dans le film, et en particulier à la toute fin, le tractage. Non seulement il faut monter la pièce, mais il faut en dire soi-même  le plus grand bien! Comment être à la fois créateurs et vendeurs ? On comprend la réaction d’une comédienne, un paquet de tracts dans la main :  « Je n’ose pas, j’attends les autres, j’ai peur. » « Sauvez-nous » dira une autre comédienne qui répète son texte sous le chapiteau, dans la première séquence du film. 

 Puis arrive un carton : « Quatre mois plus tôt ». Le suspens ne sera donc pas : ‘vont-ils arriver à monter la pièce’, mais comment çà va se passer ? Par quelles voies, quels chemins, raidillons et ravins… 

 Dès la première réunion commune, le ton est donné par Pierre à ses comédiennes : « Je prends le risque de faire plutôt un spectacle de troupe, qu’un spectacle « de production » où le texte serait déjà fait… On va y aller petit à petit. Je veux vraiment m’imbiber, m’inspirer de vous, comme si vous étiez mes muses. » Et à la question d’une comédienne : « Tu peux nous en dire plus sur Don Juan ?» répond un rire général salutaire! On ne saurait dire la fin avant le commencement.

 Le cinéaste va se mettre dans les pas de Pierre : se laisser imbiber… Il va donc filmer jour après jour les répétitions en suivant au plus près le travail. Le but du cinéaste n’est pas la pièce montée (2) et encore moins la captation des meilleurs moments en vue d’un making off, mais le chemin pour y arriver. La démarche est initiatique. La création est à la fois l’oeuvre de Pierre et de ses comédiennes mais aussi celle du cinéaste qui veut en rendre compte. A sa place, discret, silencieux et au bon endroit. Le regard est juste, à bonne distance, à la fois complice, vif et neutre. Lui non plus, il ne tourne pas comme s’il connaissait la fin.

 Le ton est donc donné par Pierre, magnifique et risqué : tout est à construire et chacun(e) doit y contribuer : comédiennes (certaines ont des textes, d’autres non), musiciens, techniciens…. et cinéaste, à sa place, pour tenter d’appréhender la création en acte, d’en montrer les en-jeu(x), faits de doutes, de recherche, d’urgence, de questionnements, d’engueulades, d’avancées, de rire, de douleur, d’insomnies, de fausses pistes, de chausses-trappes, de trouvailles, de justesse…

 Le cinéaste, qui filme dans la durée, a dû et a su sélectionner au montage les bons fragments, coupés par des fondus au noir qui permettent au spectateur d’imaginer ce qui les relie.. Ici le hors-champ existe : les noirs, mais aussi les silences, les butées, les plans qui durent . Ne pas tout dire, ne pas tout montrer, laisser en suspend…On comprend combien la télévision, qui veut tout montrer,  déforme le regard, tue l’imagination, fait de nous des aveugles parce qu’il y a trop de lumière. Ici, le cinéaste nous dit la part d’ombre nécessaire à toute création. Ainsi, de ce jeu entre champ et hors-champ, entre visibilité et invisibilité, entre raison et imaginaire naît le vrai spectacle, source des projections mentales du spectateur, où le probable devient possible.

 Et ce probable pour devenir possible ne tient pas qu’aux acteurs créateurs.  Il doit être intégré dans la chaîne non seulement des répétitions mais aussi des institutions. Le directeur de la salle, à Orly, où doit avoir la toute première en présence d’un public qui connaît le travail de la troupe n’a pas envie que le spectacle dépasse une heure trente ! Pierre lui fait cette réponse  : « Les gens sont là pour découvrir, pour vivre une expérience et pas pour rentrer chez eux dans une heure un quart! …Sinon ce n’est pas un théâtre mais un lieu pour produits manufacturés. La création, c’est un risque. » Et l’on va vite découvrir que les spectateurs sont non seulement d’accord mais heureux, voire honorés de participer à cette expérience. Les questions sont les mêmes pour les films, et sans doute celui-ci en particulier, qui n’entrent pas dans le formatage (technique, esthétique, programmatique)  voulus par les diffuseurs (et souvent à leur botte, les producteurs) qui se croient les porte-paroles des spectateurs vus plutôt comme des consommateurs.

 Revenons au film. Outre les séquences où la troupe construit ensemble et celles où le travail se fait à deux, parfois seul(e) sous la direction de Pierre, je veux souligner ici celles, plutôt longues, entre le metteur en scène et son assistante. Là se disent le questionnement, le doute, la peur, voire l’angoisse du metteur en scène et comédien principal… Va-t-il y arriver ? Le risque n’est-il pas trop grand ? Les paramètres (confrontation au mythe de Don Juan, nombre de comédiens, mélange de textes et de chansons…) ne sont-ils pas trop lourds ? L’assistante  qui est un peu son double lui donne la possibilité de se parler à lui-même, de se livrer, de ne pas abandonner, d’avancer. Elle ne répond pas quand elle ne sait pas, ne comble pas le vide… Ils savent tous les deux que ce sont des passages incontournables, nécessaires, mais quand on les vit c’est autre chose. Il faut les accepter et continuer… Les nuits sans sommeil ont partie liée à la démarche.

 Et à la toute fin, quand le spectacle « fini » aura été joué et que les techniciens s’affaireront sur scène pour ranger matériel et décors, on les retrouve,  seuls, tous les deux,  entourés des fauteuils vides, échangeant des mots qui disent l’ambivalence de toute création aboutie : le bonheur, certes, profond, mais aussi cette petite mort liée au « çà a eu lieu! ». Décompression. Le vide auréolé du résultat sur scène, miraculeux. C’est à ce moment que  Pierre évoque la mort de son père… « Ce spectacle, c’est l’absence de père » dit-il, révélant  tout à coup la traversée initiatique et cathartique de la création, toujours solitaire. Où finit le théâtre, où commence la vie ?

 Guy Baudon

 

  1. Le Festin de pierre est une comédie de Molière en cinq actes et en prose. Non publiée du vivant de Molière, la pièce fut imprimée pour la première fois en France en 1682, sous le titre Dom Juan ou le Festin de pierre,
  2. Eric Bu a fait une captation complète de la pièce jouée à Avignon qui sortira en DVD, accompagné de ce film.

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