Certains le savent, j’ai réalisé  un court métrage et deux longs métrages (Le principe de Bertil, 1994 et Vivre,

Certains le savent, j’ai réalisé  un court métrage et deux longs métrages (Le principe de Bertil, 1994 et Vivre, tout simplement, 1998) avec des enfants et des adultes autistes. Bien évidemment, je n’ai pas filmé des autistes mais des personnes atteintes d’autisme. La nuance est d’importance. Et j’ai tenté, au montage, de restituer au plus près la relation, faite de peur, d’angoisse parfois mais aussi de grande humanité, faite de parole (même avec ceux qui ne parlent pas ou ceux qui parlent pour s’empêcher de parler), de désir et de sens à découvrir.

A l’époque, j’ai eu  affaire à un encadrement de personnes formées à la psychiatrie et à la psychanalyse et j’ai trouvé qu’elles faisaient un travail remarquable avec les enfants et leurs parents. Je pense en particulier à Mr Georges Soleilhet qui a fondé avec des parents l’Association La Bourguette où j’ai filmé et qui accueille aujourd’hui dans cinq établissements 135 personnes autistes : enfants, adolescents, adultes et… retraités !

http://www.bourguette-autisme.org/

 Or voilà que le 07 décembre 2011, j’écoute la chronique  de Caroline Eliacheff  dans Les Matins de France Culture où elle parle d’autisme et de cinéma documentaire. A réécouter sur  http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4357381

« Imaginez, cher Marc, que vous soyez un ou une pédopsychiatre psychanalyste ayant une renommée nationale voire internationale dans le domaine de l’autisme auquel vous consacrez tout ou partie de votre vie professionnelle. Une personne se présentant comme journaliste, Sophie Robert vous contacte se recommandant de collègues prestigieux. Son projet : réaliser pour la chaîne Arte une émission sur les grands concepts de la psychanalyse et sur la place actuelle de cette discipline dans la prise en charge des autistes. La référence à Arte vous met en confiance. Après tout, il n’est plus si fréquent d’avoir l’occasion de parler sérieusement de la psychanalyse à la télévision et la prise en charge des autistes est le champ de controverses qu’il serait grand temps de clarifier. Vous recevez donc Sophie Robert qui vous assure que chacun aura le temps d’exposer son point de vue et qu’elle vous soumettra le montage final. Bref, toutes les conditions sont réunies pour que vous y alliez !

Les personnes sollicitées, une trentaine, ont toutes eu droit à un long entretien, alternant questions précises et discussion libre autour par exemple de la biologie de la grossesse, de la place historique de Bettelheim ou encore du concept peu connu de censure de l’amante.

Au final, elles se sont fait rouler dans la farine : la journaliste n’en est pas une, elle n’a jamais eu d’accord formel de la chaîne Arte qui a refusé le documentaire, ce dont elle s’est bien gardée d’avertir les protagonistes. Qu’a-t-elle fait de ces archives ? Eh ! bien, elle n’a pas retenu la leçon de Godard qui disait que le montage est l’art de rendre l’image dialectique. Tout effet de montage étant producteur de sens, Sophie Robert a donné à son documentaire Le MUR un sens unique, celui qui conforte ceux qui veulent éradiquer la psychanalyse de la prise en charge des autistes. L’une de ses techniques a consisté à refaire hors champ une question concernant l’autisme en donnant comme réponse des phrases tronquées extraites d’un autre contexte. L’effet de ridicule est assuré mais plus grave, le message est inversé. En manipulant leurs propos, est accréditée l’idée que les psychanalystes ne font que culpabiliser les parents ; mieux encore : accrochés à des certitudes passéistes, ils sont les uniques responsables du retard pris par la France dans la mise en place de méthodes éducatives qui, elles seules, je dis bien seules, seraient efficaces. En réalité, ces spécialistes de l’autisme non seulement défendent, mais mettent en pratique un trépied comportant, comme l’un d’eux le résume " une approche éducative toujours, une approche pédagogique si possible et une approche thérapeutique si nécessaire". Mais pour qui roule Sophie Robert ? Pour une association de parents d’enfants autistes, "Vaincre l’autisme" qui mène depuis des années une véritable croisade d’intoxication contre les psychanalystes. La projection en salle du MUR a été placée sous son égide avant d’être complaisamment accueilli sur internet.

Trois des interviewés ont demandé à la justice qui se prononcera demain d’interdire ce film. La très sérieuse association CIPPA (Coordination Internationale entre Psychothérapeutes Psychanalystes s’occupant de personnes avec Autisme), dont plusieurs adhérents ont été floués, a mis en ligne un dossier rétablissant la vérité autour de leurs pratiques conçues en constante articulation avec les autres approches qui loin de se contredire s’enrichissent les unes les autres. Le Mur est une pure escroquerie qui serait risible si le sujet n’était aussi grave. »

 

Faisant plutôt confiance à Caroline Eliacheff pour la qualité de ses chroniques (je me souviens aussi qu’elle a suivi le tournage  de Jacques Doillon pour son film magnifique « Ponette ») et me sentant concerné à double titre par la démarche scandaleuse de cette réalisatrice, je cherche des informations sur internet (dans ma précipitation j’avais zappé le nom de l’association « vaincre l’autisme ») pour  dire  à cette  dernière combien son attitude, si elle est avérée, me révolte. Je tombe, via le titre « Le Mur »  sur le site http://autisme.info31.free.fr/?p=571mettant à la une l’image du film.

 J’écris à l’adresse mail de ce site en m’adressant à la réalisatrice : « Je suis réalisateur de films documentaires (3 films sur l'autisme) et je viens d'entendre Caroline Eliacheff sur France Culture à propos de votre film Le Mur. Quel scandale!! Quelle profession exercez-vous donc? »

 Suivent des échanges très violents avec une personne anonyme de "autisme.info31" qui refuse de me dire son nom.

Et voilà que je découvre dans Le Monde daté du Samedi 28 janvier 2012 un papier signé Catherine Vincent intitulé : Le film sur l’autisme « Le Mur » est interdit de diffusion en l’état » ; Je cite :

« Le tribunal de grande instance de Lille a rendu son jugement, jeudi 26 janvier, dans l'affaire opposant Sophie Robert, auteur d'un documentaire sur l'autisme intitulé Le Mur, et trois psychanalystes apparaissant dans ce film. Ces derniers estimaient que " leurs propos et pensées avaient été dénaturés " lors du montage. Le tribunal leur a donné raison. Constatant que des extraits portent " atteinte à leur image et à leur réputation ", le jugement dit qu'ils doivent " être supprimés en totalité " - ce qui revient à interdire la diffusion du film en l'état, y compris sur le Net où il circule depuis septembre. La décision prend effet immédiat, sous astreinte de 100 euros par jour de retard. La réalisatrice et sa société de production devront payer aux plaignants 19 000 euros de dommages et intérêts. L'avocat de Mme Robert a déclaré vouloir faire appel. »

 Je ne vous cache pas que j’ai envoyé l’info à mon ou ma correspondante (toujours anonyme!) d’Autisme.info 31 :

« Eh bien cher Monsieur ou chère Madame, la justice donne raison à l'interprétation de Caroline Eliacheff sur le scandale de ce film scandaleux qu'est le Mur. ELLE NE S'EST PAS TROMPÉE. Voir Le Monde de ce week end page 9. Et vivent les films qui ont une déontologie! »

J’apprends que suite au jugement sur le film « Le Mur », l’avocate de la réalisatrice déclare : «  Ce qui est critiqué c’est le principe même du travail de montage, ça remet en question n’importe quel travail de documentaire ».

Conséquence immédiate : Au montage je fais ce que je veux ! Non chère Madame, même si c’est monnaie courante aujourd’hui. Je considère, en tant que réalisateur de films documentaires, qu’il y a une déontologie qui va du tournage au montage. Je considère qu’un réalisateur de documentaire ne filme pas les personnes pour les piéger mais pour les écouter, les comprendre, même s’il ne partage pas leur point de vue. Il en va de la rencontre de l’Autre. Ce qui me ramène à l’enfant atteint d’autisme : j’ai filmé ces enfants dans leur altérité radicale et le travail (dialectique) de montage m’a rapproché d’eux. Et lorsque je suis allé leur montrer les films, nous nous sommes retrouvés dans une même communauté de vie, le même voisinage.

Guy Baudon

Janvier 2012

 

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"vivent les films qui ont une déontologie! »

Bien dit et analysé, Guy Baudon.

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