"The Tree of Life" de Terrence Malick

Je reviens sur le film, un an après qu’il ait eu la palme d’or à Cannes, en 2011. Je l’ai revu dernièrement pour la quatrième fois. Impossible pour moi de rendre compte de la richesse étonnante de ce film. Il y faudrait un talent équivalent au réalisateur pour traduire en mots, c’est à dire poétiquement,  ce qui dans ce film est une composition étonnante de sensations, d’émotions, d’impressions, d’actions et de contemplation : chaque plan, autonome et filmé pour lui-même, chaque séquence, chaque partie du film, bien distincte, s’intègre et prend sens dans la construction de l’ensemble. Face à ce film inouï (du verbe ouïr), j’ai tenté une approche.

J’ai porté un regard attentif et précis sur les premières et dernières minutes du film. Ecrire « sur » ce film ne peut conduire qu’à des généralités et Dieu sait si la critique ne s’en est pas privé ! J’ai pris le parti de me tenir au plus près de l’œuvre pour la voir et la recevoir avec passion et rigueur.

Un mot sur Le titre, qui ne saurait être indifférent : The tree of life. Il fait référence à l’arbre de vie  mentionné au début de la Genèse (Ge 3 :24) : « Yhwh Dieu chasse l’homme, poste à l’est du jardin d’Eden des chérubins et l’épée aux spirales de feu, pour veiller sur le chemin de l’arbre de vie ». Dans la kabbale, me dit une amie monteuse, l’arbre de vie représente symboliquement les Lois de l’Univers ; il peut être vu « comme le symbole de la Création tant du Macrocosme (L’Univers) que du Microcosme (L’Etre Humain) ». Ce n’est pas le lieu ici de parler de la kabbale qui serait sans doute une vraie clé pour appréhender ce film  et dont on voit bien qu’il met en scène cette représentation de la création, à la fois macroscopique et microscopique, cosmique et humaine. Terrence Malick est un chérubin qui nous donne à voir aujourd’hui et avec les moyens du cinéma, l’Arbre de Vie.

Deuxième indication littéraire sous forme de carton à l’ouverture du film : la citation du livre de Job 38 : 4,7 : « Où étais-tu quand je fondais la terre ?... alors que les étoiles du matin éclataient en chants d’allégresse, et que tous les fils de Dieu poussaient des cris de joie ? ». Dieu ne répond pas à Job et à ses souffrances. Il interroge. Il déplace le regard de Job. Je pense à la fin du film de Maurice Pialat « L’amour existe » lorsqu’il filme sur l’Arc de Triomphe « la Marseillaise », sculpture de François Rude. Une voix off dit « La main de gloire qui ordonne et dirige, elle aussi, peut implorer. Un simple changement d’angle y suffit. » Pour entrer dans  le film de Terrence  Malick, il faut accepter le changement d’angle et de point de vue qu’il nous propose : Dieu, ou l’Univers, qui interroge… L’homme est soumis à cette interrogation. Le spectateur est convié à se soumettre au film, à le subir.  Sans ce décentrement voulu par le réalisateur et accepté par le spectateur, le film n’existe pas.

Qu’est-ce que je vois?  D’abord une forme indéfinie et lumineuse, en mouvement, au centre de l’écran et entourée de noir. Elle est accompagnée du bruit de la mer et du cri de quelques mouettes. On entend la voix off d’un homme qui s’adresse à lui-même (on saura plus tard qu’il s’agit de la voix du fils (Jack) devenu adulte et joué par Sean Penn): « Frère… Mère… Ce sont eux qui m’ont conduit jusqu’à toi… ». Il s’agit de son jeune frère mort à 19 ans et de sa mère (Jessica Chastain). Ils sont pour lui, des passeurs vers ce « toi » mystérieux représenté par l’image de cette forme indéfinie, qui reviendra plusieurs fois au cours du film et le clôturera.

Fondu au noir qui s’ouvre avec le magnifique  et envoûtant choral « Funeral Canticle » de John Tavener. On voit une petite fille (la future mère)  qui regarde et découvre la nature comme si c’était la première fois, par la fenêtre ouverte, les deux mains posées sur le rebord, bien stable, avec le volet entrouvert par le vent. Elle sourit en regardant la nature… Le film s’ouvre sous le signe de la beauté, de la nouveauté, de la joie, de l’enfance. Sur cette image et la musique, une voix off, féminine : « Les religieuses nous ont appris qu’il y avait deux voies (image de la même jeune fille avec un chien dans les bras), celle de la nature (le cercle rayonnant du soleil … cette source lumineuse qui reviendra si souvent dans le film) et celle de la grâce (plan rapproché d’un champ de tournesols qu’on retrouvera à la fin du film). A chacun de choisir (la petite fille tend et bouge la main vers un troupeau de vaches).  La grâce ne cherche pas sa satisfaction (contre plongée sur le visage de la petite fille entièrement recouvert par ses cheveux qui nous cachent à la fois son visage et le soleil). Elle accepte d’être ignorée, oubliée (la petite fille de dos avec un homme –son père ?-  qui l’entoure de son bras protecteur), mal aimée (elle est dans les bras de l’homme, visage contre visage). Elle accepte les insultes et les coups » (la caméra panote autour d’eux et nous découvre le soleil qui brille au milieu des arbres… Fondu au noir). Nous sommes à 2mn 36.

Le film nous montre alors la jeune fille devenue mère avec l’un de ses enfants jouant à la balançoire … Le champ choral se poursuit, assurant la continuité. A l’intérieur de la maison, ses deux autres enfants les regardent par la fenêtre. Le père (Brad Pitt) est assis à la table préparée pour le repas. La même voix off, féminine, poursuit « La nature ne cherche que son profit (la famille est réunie autour de la table) impose sa volonté. (On entend la voix du père qui dit le benedicite). Elle aime à dominer (plan extérieur, la mère joue avec son fils), pour agir à sa guise (plans sur le garçon, Jack, qui subira l’autoritarisme de son père). Elle trouve des raisons de souffrir (la famille joue à l’extérieur avec un chien) quand le monde rayonne tout autour d’elle et que l’amour sourit en toute chose » (la mère court, joyeuse et heureuse, aimante et complice,  avec ses trois enfants. Plan sur Jack qui joue avec une corde accrochée à une branche d’arbre… Image ambivalente qui évoque  la balançoire  et la pendaison,  pendant que la caméra avance dans  le haut de l’arbre où deux enfants montent dans les branches… Image suivie de la mère, visage qui évoque l’inquiétude…

Le texte oppose clairement la nature à la grâce, mais le film montre que la nature est ambivalente : elle est composée d’images splendides d’arbres, de ciel, de lumière, de nuages, de mer… Mais elle est aussi violente : elle «  ne cherche que son profit » et « aime à dominer » à l’image du père, rigoriste. Le film montrera  que ce qui compte pour lui, c’est la maîtrise, le travail, la réussite, la domination, l’instinct de propriété, l’individualisme : l’idéologie américaine qu’il faut transmettre à ses enfants pour qu’ils réussissent : il montre à Jack la limite de la propriété (chacun chez soi),  il leur apprend à frapper et à se défendre et la religion elle-même valorise cette idéologie. Cette réussite, le père ne l’atteindra d’ailleurs pas lui même et en sera meurtri  mais on peut penser que son fils Jack l’atteindra, perdu dans les gratte-ciel de la ville du XXIème siècle.

La mère, belle comme une icône, sera, elle, du côté de la grâce, de la complicité, de la légèreté, de la souffrance subie par la mort du fils, de la vie, des gestes d’amour qui enveloppent. Les gestes du père envers ses enfants seront toujours emprunts d’une part de violence, de trop grande fermeté : il les aime, mais il les tient !

La voix poursuit : « Selon les religieuses la voie de la grâce (plan sur l’enfant qui mourra) ne conduit jamais au malheur (Plongée sur une cascade qui déverse ses flots et que l’on retrouvera dans la séquence de la création du monde). Je te serai fidèle (contre plongée sur un arbre traversé par le cercle lumineux du soleil levant suivi d’un fondu au noir),  quoi qu’il advienne » (séquence de l’arrivée du postier dont le courrier annonce à la mère une mauvaise nouvelle, la mort de son fils) Fin de la musique chorale…

Cri de détresse de la mère au milieu du salon vitré. Cut brutal avec le son violent d’un avion sur le tarmac et l’image du père qui va recevoir la nouvelle par téléphone au milieu du bruit assourdissant ;  plan du père sur le tarmac, superbement éclairé par la lumière solaire du matin. Le bruit de l’avion disparaît. Le silence.  Il se penche et pose un genou sur le tarmac. La caméra glisse sur lui. Son de cloche. Le père, debout et de dos, face au soleil qui se couche. Il se baisse de nouveau. Nouveau son de cloche. Plan de l’intérieur d’une forêt d’arbustes et d’arbres avec le soleil qui se lève…  La mère, en pleurs, suivie du père sur le chemin qui mène à la maison… Les plans les séparent et les rassemblent. On entend off la mère : « Mon fils... Je veux mourir… Etre avec lui. »

 Intérieur maison, plan sur la chambre conjugale vide, plan sur le père à genoux face à la fenêtre. Gros plan sur la mère qui le regarde… Elle disparaît. Bruits de pas et nouveau son de cloche. Plans sur la chambre de l’enfant mort : des crayons de couleurs et des pinceaux, une guitare… A l’extérieur, le facteur qui s’éloigne… Musique. On voit le garçon, vivant, qui joue de la guitare. Voix off d’homme: « Il est entre les mains de Dieu maintenant ». Vitraux d’une Eglise, musique religieuse, enterrement… Voix off de femme: « Il l’était depuis le début... n’est-ce pas ?»…. Nuance, de taille, entre les deux voix : l’homme se projette et s’exclut ; la femme accueille et veut croire, désir formulé par ce simple : « n’est-ce pas ? » Plan sur des mains, noires et blanches, qui s’étreignent. La mère pleure et sourit à la fois, salue un voisin. Off : « Mon espoir ! … Mon Dieu

Nous sommes à 7mn 30 du début du film… Tout est à la fois décousu et cohérent, juste et décalé, dit et suggéré, inattendu et répété, naïf et travaillé. Somme d’impressions et de sensations ; images qui s’additionnent et se répondent et que le spectateur tente d’interpréter pris entre complexité simplicité biblique ! On n’est pas dans la construction habituelle d’un récit qui avance et progresse.

Quant à la caméra libre et aérienne (qui la dirige ?), elle impose ses cadres et ses mouvements coulés et sublimes. Les plans sont courts et  souvent montés en  jump cuts  et répétés dans un axe différent. Mais ils se connectent comme des synapses et s’intègrent harmonieusement à l’ensemble, assurant au film une fluidité étonnante et une beauté à vous couper le souffle. Le cinéma règne : notre appartenance au monde des images est plus fort, plus constitutif de notre être que notre appartenance au monde des idées.

La  dernière image du film sera celle qui l’a ouvert : cette forme lumineuse indécidable et en mouvement, au cœur de l’écran, entourée de noir… Le film n’a pas avancé d’un pouce et le mystère ne sera pas percé ! Juste avant on aura vu Jack/Sean Penn errer dans la ville ultra moderne, inhumaine et irrespirable constituée de buildings et d’ascenseurs, Espace vertical, vide et transparent! C’est le nôtre. Celui de la réussite ! Cette « verticalité »  est en exacte opposition (pensons à cette arbre ridicule au milieu des buildings !) avec la séquence de la création du monde où tout n’est que rondeurs, mouvements, création, couleurs, variété incroyable des sons… Et même la rencontre entre les deux dinosaures, dans cet eden d’eau et de galets, inondé de lumière  est « humaine » : la patte violente et dominatrice posée sur la tête de la bête à terre et mourante, est aussi un geste de pitié : elle se retire, lui laissant la vie…

Jack, dans son immeuble de verre, allume une petite bougie et la contemple. Elle lui donne accès à un autre monde, sur fond d’Agnus Dei (Requiem de Berlioz). Immense plage bleutée, purement imaginaire, mystique, où de nouveau tout n’est qu’affects et mouvements. S’y retrouvent morts et vivants, enfants et vieillards, jeunes femmes  et toute la famille réunie, avec l’enfant mort-vivant qui passe des bras de son père à ceux de sa mère. A la fin de la séquence, la mère, isolée, est accompagnée d’une jeune femme. Visages et corps surexposés qui se croisent et se fondent. On pense à Persona (Bergman). Elles se meuvent, leurs mains se joignant et s’ouvrant vers le ciel. La mère, les yeux fermés, caressée par la caméra qui l’entoure et l’exhausse, accompagnée par la jeune femme et la petite fille qui ouvre le film, entend ou prononce ces derniers mots : « Je te le donne… Je te donne mon fils… ». Mots qui font écho pour moi à l’une des dernières paroles du Christ sur la croix regardant Jean, son disciple préféré, et s’adressant à sa mère : « Femme, voilà ton fils » (Jn 19,26).  La séquence se clôt sur le Amen du Requiem, par un panoramique vertical qui part du ciel et nous fait revenir sur terre, à la hauteur d’un magnifique champ de tournesols montré au début du film comme la voie de la grâce.

Alors, on pourrait penser que tout cela est pour le moins trop symbolique, voire pompier comme certains l’ont écrit ! Il n’en est rien. Pour une raison fort simple énoncée au début. Terrence Malick n’affirme rien ; tout dans son film est interrogation, ouverture et libre d’interprétations. Son approche est musicale (Le père/Brad Pitt, américain comme lui, rêvait d’être musicien !), sensuelle et sensible, avec des mots épars et intimes, comme les cailloux du petit poucet.  Son film n’est ni démonstration ni réponse comme pourrait l’être une religion qui argumenterait ou assènerait une croyance. C’est un corps vivant qui, pendant 2h15, s’impose et se donne à nous si nous le voulons bien. Malick est cinéaste, ni prêtre, ni moraliste, ni gardien du temple.

Guy Baudon

30 mai 2012

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