De la souffrance de l'archéologie à l'incendie de Notre-Dame

Plus que l'état piteux des édifices, plus que le besoin de rentabilité qui va privilégier le beau à l’intérêt historique, c'est dans la condition des métiers de la culture et de la recherche qu'il faut chercher l'origine du délabrement généralisé du "patrimoine" en France. L'incendie de Notre-Dame n'en est qu'un occurrence parmi toutes les autres.

L’incendie de notre Dame vous choque ?

Payez nous.

Je lisais mon Monde diplo. Arrive une double page, trois articles, le troisième porte sur l’archéologie préventive et ses conditions de travail. Je me dis que je dois le lire vite, ne pas trop m’énerver et passer à autre chose.

Je le lis, je m’énerve.

Je suis étudiant en master d’archéologie médiévale. Je n’ai bien sûr jamais été payé en chantier. En chantier, c’est toujours plus de 35H/semaine, dans des conditions physiques compliquées, jamais payé, rarement défrayé. Un chantier c’est bien plus de bénévoles que de professionnels. Archéologie repose sur le bénévolat. En 2019.

L’année dernière, sur l’un de mes chantiers, la situation m’a désespérée. C’était de l’archéologie programmée. L’archéologue responsable était professeure de théâtre.

La grande spécialiste du sujet sur lequel on travaillait était aussi présente : elle est professeure de Français. Elle est docteure en archéologie depuis 1998, elle a publié dans les revues prestigieuses traditionnelles mais elle doit donner de son temps, bénévolement, pendant ses vacances par passion pour l’archéologie.

L’archéologie en 2019 reprend la forme de l’archéologie d’avant guerre : déprofessionnalisée.

On enchaîne les stages bénévoles toute notre scolarité. On apprend à ne pas être trop regardants sur les conditions de travail. Vous saviez qu’un chantier archéologique a les même obligations qu’un chantier de construction ? Les casques, les chaussures de sécurité, les échelles, les gants ( renforcés pas ceux du jardinage du dimanche), les masques pour ne pas respirer la poussière que l’on enlève d’une tour en ruine. Je n’en ai jamais vu la couleur.

À la fac on a eu un bon conseil en L3 : « refusez d’aller dans un sondage plus profond que votre taille si vous n’avez pas de casque ».

Bon.

C’est la norme. On n’a aucun moyen, déconsidérés, invisiblisés, nos corps souffrent.

L’archéologie est loin d’être une exception. Ma compagne, doctorante, historienne de l’art, cumule un CDD de cadre dans un musée avec des cours dans deux écoles différentes. 6 jours par semaine, un pauvre smic, et des antidépresseurs.

J’ai écris tout ça après avoir lu l’article du diplo. Le soir même, Notre-Dame brûle. Le soir même on fait intervenir « L’historien (sic…) Stéphane Bern » sur BFM. Quand Macron veut faire quelque chose c’est un coup de com. C’est à Stephane Bern, moqué de tous que l’on somme de trouver des solutions. Aucune chercheuse, aucun chercheur, mais Stéphane Bern.

Invisibilisés je vous dis.                                                    

On le sait que depuis des années, un dépôt lapidaire, des pierres sculptées sont entreposées à l'air libre derrière Notre-Dame. On le sait que les pierres tombent des débords du toit, que toutes les statues sont dans un état terrible : ça ne surprend personne. De la moindre église de campagne étudiée en master à Notre-Dame attirant des millions de visiteurs chaque année, le problème est le même : la culture doit être rentable. La rentabilité n'a rien à voir avec l'entretien. 

Alors on veut pas de loterie organisée par Bern.

Commencez à payer les femmes et les hommes qui trouvent, étudient, entretiennent votre patrimoine, on verra ensuite. L’archéologie on la voudrait rentable. Mais difficile faire pire aujourd’hui. Le capitalisme échelonne l’importance des professions, et pour lui, nos métiers n’en ont pas.

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