Les Invisibles se drapent de jaune et bousculent l'ancien Monde

Les Invisibles occupent les carrefours et posent les questions centrales de la reconnaissance et du pouvoir d'achat. Ceux et celles qui n'étaient "rien" dans les gares de Macron sont devenu.e.s "tout" depuis plusieurs semaines dans toute la France.

Si Pierre Bourdieu était encore en vie, il est certain qu'il aurait été un "spectateur engagé" de ce qui se déroule aujourd'hui en France.

Ceux et celles qui n'étaient "rien" dans les gares de Macron sont devenu.e.s "tout" depuis plusieurs semaines dans toute la France. Pas une heure sans que les chaines de télévision ne diffusent un reportage. Pas une soirée dans les foyers sans aborder le mouvement des GJ.

L'Etat jouant successivement l'ignorance, la répression et sifflant la fin de partie par le biais d'un discours d'Emmanuel Macron annonçant "le service minimum social", il joue désormais le pourrissement, aidé en cela par les principaux médias audio-visuels. Emmanuel Macron, enfermé dans son "idéologie du ruissellement" (même s'il le nie vigoureusement), conseillé et soutenu par des gens majoritairement inaptes à exercer leurs fonctions (ministres comme député.e.s) est incapable de comprendre ce qui se passe dans son propre pays. Malgré ses efforts pour dire "je vous ai compris", ce sage représentant d'une Vème République qui lui va comme un gant, n'a pas eu la capacité à prendre conscience des enjeux de société qui se jouaient (et se jouent toujours) et a, de fait, perdu sa capacité à réformer au détriment du peuple...

Il tente de calmer la colère de ces Invisibles  par l'annonce de débats locaux dès janvier (tout en précisant que les éléments apportés par leur synthèse ne changeront rien au cap qu'il s'est fixé !) Mais des îlots de résistance perdurent dans le pays, îlots prenant parfois des airs de fête qui auraient enchanté Simone Weil.

Margencel © bleusavoie

Beaucoup d'articles ont été rédigés sur le GJ, mouvement poly-politiques et non a-politiques comme le prétendent certain.e.s journalistes et dont les prémices ont pu être observées lors de la révolte des "Bonnets rouges" en Bretagne même si ce mouvement était patronal et réactionnaire, il était aussi d'essence populaire.

Il n'empêche que le mépris à leur encontre ("gaulois réfractaires", "riens")  et leurs très faibles revenus, ajoutés à un quotidien au sein de territoires dépouillés depuis des années de leurs Services Publics et donc de leurs vies de village, permettent d'entendre  et de comprendre leur colère protéiforme. Sans personne pour les représenter dans les Assemblées, paupérisés, trahis dans leur vote (référendum de 2005), les Invisibles se drapent de jaune et bousculent l'ancien Monde.

Les sans-dents de Hollande sont sur les carrefours  et bloquent les péages pour le grand plaisir des français. Ils ont obtenu plus en un mois que nos organisations syndicales ont pu obtenir en 20 ans. Le mépris des corps intermédiaires a donc débouché sur une violence populaire dont seule LREM porte la responsabilité. Les sages défilés, même massifs, des OS ces dernières années n'ont pas permis de faire bouger les lignes, d'où la désyndicalisation qui en a découlée. Les multiples avertissements envoyés par les Renseignements Généraux au sommet de l'Etat ont été ignorés. Il aura fallu des actions désorganisées et parfois violentes de ces GJ, en dehors de tout cadre légal, pour arriver à une prise de conscience. Tant pis et tant mieux.  Le mépris étatique est publiquement dénoncé et il est désormais aussi du devoir des OS, dans les "débats" qui s'annoncent de porter les revendications salariales légitimes des salarié.e.s du privé comme du public, en laissant derrière elles leurs querelles de clochers. La CGT, la FSU (pour la Fonction Publique) et Solidaires sont en capacité de représenter ces "Invisibles", de défendre leurs intérêts et de signer de nouveaux accords de Grenelle, qui, rappelons-le avaient débouché sur une augmentation de 35 % du SMIG et 10 % des autres salaires. Mais avec une CFDT pro-gouvernementale, qui va se contenter de miettes, la partie n'est pas gagné... 

L'originalité de ce mouvement est l'occupation des territoires qui se traduit par la construction d'habitats en dur plus ou moins éphémères, principalement sur les carrefours (maisonnettes en bois ou en parpaings avec toiture, parquet, chauffage et lit de camp), qui recréent des lieux de vie originaux de résistance, de rencontres et d'échanges disparus ces dernières années. 

Des "tribus jaunes" occupent donc l'espace public, afin de rappeler que leur lutte se joue de manière illimitée, lutte ponctuée par des manifestations et des actions d'éclat (blocage des routes, des raffineries...) Le "campement" devient un symbole de résistance pérenne, rappelant leur condition sociale. Il est visible par tous ceux qui empruntent les routes et renvoie à leur combat.

Et maintenant ? Une fois la colère éclatée au grand jour, il faudra sortir de cette impasse sociale au risque de voir la fameuse fracture se traduire par une haine de classe exponentielle. Des solutions se trouvent dans la résolution de  de la crise systémique structurelle que vit aujourd'hui le capitalisme. Il y a urgence à les mettre en oeuvre. Jean-Marie Harribey, Michel Husson, Esther Jeffers, Frédéric Lemaire, Dominique Plihon offrent ces pistes de sortie en 2017. https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/cette-crise-qui-n-en-finit-pas-comment-en-sortir-630162.html#_ftnref1

Le débat ne fait que commencer et si cette majorité présidentielle continue à jouer l'ignorance et le mépris, on se dirigera vers une crise institutionnelle sans précédent depuis 1968, obligeant un retour dans les urnes qui ne changera d'ailleurs pas grand-chose sur le plan sociétal (on prend les mêmes et on recommence.) Bref, personne ne peut prévoir la sortie de cette révolte qui débuta sous la forme d'une Jacquerie et dont la répression ne donne pas les résultats attendus par ce gouvernement. Mais une chose est certaine c'est qu'elle laissera des traces, dans un occident du XXIème siècle où la misère et le mépris politique sont devenus, heureusement et enfin,  insupportables.

A moins que nous ayons la mémoire courte...

 Guy Grizet, enseignant, syndicaliste

 

 

 

 

 

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