Un deuil

Un journaliste auteur titre son livre Comment se dire adieu ? Je suis en train de le lire et le lisais dans le voyage métropolitain m’amenant à Montreuil, là où un homme, un poète, offre sa dépouille à un dernier regard.

Armand Gatti vient de mourir et cet après-midi je suis allé le rencontrer une dernière fois. Il était là, dans sa mort, très simplement. Je regardais son visage, il n'avait pas les traits que je lui connaissais. Il était une avec une veste de velours noir au col Mao, un badge agrafé à gauche de sa poitrine, un peut-être une figure chinoise, je ne sais pas, je la reconnaissais pas non plus. En revanche un portrait de Mao était non loin posé contre un mur. Tout était calme, une chambre simple, la sienne je crois. 

Pourquoi parler de lui, de ce moment vécu. Armand Gatti est venu dans ma vie il y a dix neuf ans, presque à la même époque, un peu plus tôt si mon souvenir est exact, c'était en février 1998. mais son nom la première fois entendu, c'était en janvier de cette année là. Une réunion d'information, c'est là qu'il retentira en moi avec cette réponse : Ah, lui, il ne faut pas que je le rate. J'ignore encore aujourd'hui quels méandres de ma mémoire ont fait que cette phrase allait envahir mon être à ce nom prononcé. Bien sûr, il n'y avait pas de hasard, je démissionnais deux ans auparavant pour vivre exactement ce qu'il allait proposer, fabriquer du théâtre. Oui, chez lui, ce mot est évacué pour ne pas dire maudit, il est remplacé par celui d'expérience, quelque chose de scientifique en somme. N'empêche il était pour moi la promesse de l'effectivité d'un désir conçu au détour de l'adolescence, agir dans la chose artistique, plus précisément faire l'acteur, du moins était-ce la place qui m'avait semblé la bonne, tout le reste de l'ordre de la technique me paraissait interdit dû à la présence d'un handicap annulant toute dextérité en ce domaine. Je me souviens encore - je m'en souviendrai toujours, d'ailleurs - de l'annonce à l'ANPE, aujourd'hui Pôle Emploi. Ne pas être acteur et ne pas vouloir l'être. Tout le contraire de ce à quoi je prétendais. Tant pis, j'irai tout de même à la réunion de présentation. Et là son nom équivaudra et ne pas laisser passer l'embauche. Le contrat, en lui-même, était inintéressant, un simple emploi aidé, un demi-SMIC, donc. Même sa dénomination ne dira rien de la réalité théâtrale dont il s'agissait. J'intégrais tout de même la troupe ; c'est épuisant d'aller au quotidien à la recherche d'une porte ouverte dans le spectacle, les figurations par-ci, par-là ne suffisent pas à étancher la soif d'en être, c'est même bien souvent une perte de temps, d'énergie, cela aigri à la longue. Bref, c'était mon moment Gatti.

Les journées allaient être divisées en deux. Les matins, à la Maison Populaire, sur les hauts de Montreuil, à s'imprégner du kung-fu, les après-midi à la Parole Errante, un hangar à la toiture défectueuse, et pas qu'elle, à subir le maître, ses gueulantes, son énergie débordante et sa folie créatrice. Nous étions sensé être tous des éclopés de la vie. Des Loulous. Cette appellation m'était insupportable, elle venait de l'expression loubard, or, je ne l'ai jamais été et je déteste être revêtu d'une identité qui n'est pas la mienne, l'impression d'être un usurpateur. D'accord pour jouer tout ce que vous voulez mais pas être, ce sont deux états bien différents. Ce sera un ans plus tard que je l'adopterai avec plaisir. L'aventure gattienne était terminée et j'étais à faire du stop lors d'une journée de repos en Charente. La femme qui allait me transportait, elle était bibliothécaire, à la question de ce que je faisais dans la vie, alors que je prononçait le nom de Gatti, s'écria dans la voiture : Vous êtes un Loulou !?! Je ne pouvais qu'acquiescer.

Tout de suite Armand Gatti nous demandera un écrit, même deux. Qui je suis et À qui je m'adresse seront la trame d'iceux. Énorme chantier qui allait ponctuer les séances et sinon façonner, retentir dans la conception de son propre texte. Il nous répétait qu'il écrivait à partir de nous. D'ailleurs, au détour d'un ver de poésie nous reconnaissions des propos tenus par l'un ou l'autre. C'est en grande partie son écriture, avec la façon qu'il avait d'embrasser les concepts, les disséquer et leur faire rendre gorge ou leur donner une magie poétique, qui va me faire tenir, résister, ne pas démissionner, je me considérais à la maison, hors de question qu'il m'abatte. Car travailler avec cet homme c'est aussi très violent. Dernièrement, à propos d'un réalisateur de cinéma et de son film palmé à Cannes, j'allais faire le parallèle avec ce que je lisais dans les journaux ou entendais des jeunes actrice sur les plateaux tv ou à la radio. Je crois que je comprenais toute la violence qu'elles exprimaient, j'avais ressenti pour ainsi dire la même. Mais devant l'art, non pas que nous plions, nous restons bouche bée car nous savons que nous vivons malgré tout une chose extraordinaire, que notre être en sera irrémédiablement changé. Non, ce n'est pas du masochisme, juste la reconnaissance de la création, de cet instant où le nouveau vient au jour. Cela est éprouvant, je le concède, d'autant que nous sommes les sujets/objets au travers duquel ce moment s'effectue. Je ris encore aujourd'hui d'une quinzaine ou un mois en plein marécage de panne créative. C'était pour le second spectacle. Le premier avait aboutit à trois représentations au mois de juin 1998, le contrat devait s'arrêter à cette occasion. Nous jouions Premier voyage en langue Maya. mais déjà il avait émis le souhait de continuer l'expérience et donc nous retrouver à la rentrée de septembre. Si au printemps il était assez facile de travailler dans l'espèce de hangar, à l'origine l'emplacement du studio de Mélies, il en allait autrement à l'automne et l'hiver qui s'annonçait. Entre froid et pluie transperçant la toiture, les répétitions ne respiraient pas la joie. S'y ajoutait ce que je percevais comme étant une panne créative de Gatti. Des semaines entières à répéter une scène très sincèrement mauvaise, je la trouvais laide. Je disais à mes amis que Gatti nous faisais faire de l'occupationnel. Tant qu'il n'avait pas trouvé ce qu'il fallait réellement faire, il nous faisait faire et refaire cette scène à mes yeux informe. Mais Genève allait nous sauver. Il viendra un jour nous annoncer que nous partons tous pour cette ville, que c'est là-bas que nous créerons Second voyage en langue Maya avec surréalistes à bord. Mon souvenir avec ce dernier est la tête que faisait un grand critique genevois, je l'avais dans mon axe de vue, durant la représentation. Son papier le lendemain nous fais reproche d'ânonner des slogans. L'imbécile, comme si les acteurs disaient des textes d'eux mêmes et en aucun cas ceux des auteurs. Sous prétexte que nous étions des Loulous, des brèles en somme, nous ne pouvions qu'ânonner des slogans. En clair, il faisait du racisme de classe. D'autant qu'Armand Gatti veille à ce que ses acteurs du moment comprennent les mots qu'ils ont à proférer, d'où sa part de professeur lors des répétitions. Il travaillait la matière théâtrale d'abord avec la troupe du spectacle, il était à la recherche d'un théâtre sans spectateurs, ce sont les gens sur la scène qui prennent en charge le tout du spectacle qu'ils donnent, ils en sont les premiers spectateurs. Le grand critique pouvait aller se rhabiller avec sa morgue sertie de culture.

Le temps de la séparation arrivera et pourtant il nous retiendra encore, nous disant qu'il allait trouver un autre projet. Avec quelques uns d'entre nous nous allons aller régulièrement l'écouter lorsqu'il faisait des lectures publiques de ses oeuvres. Je me souviens en particulier d'une soirée à la Bibliothèque de l'Arsenal, par exemple. J'aimais voir les pages au fur et à mesure de leur lecture venir joncher le sol. Un jour il nous annoncera une nouvelle expérience, elle se ferait à Paris VIII, ex-Vincennes, avec des jeunes metteurs en scène et une rencontre entre des étudiants du département théâtre de cette université et nous, les Loulous. Je vais beaucoup aimer à travailler sur sa pièce Opéra avec titre long. Déjà, lors des deux expériences précédentes, j'avais avec un de ses assistants participé à la création d'une autre, La crucifixion métis. Il en ira de même, après l'université, nous saurons quelques uns à nous attaquer à La passion Franco. Par la suite je serai spectateur de ses nouvelles expériences comme à Besançon, Ville Evrard et à Neuvic. Je verrai aussi d'autres pièces plus anciennes montées encore d'autres metteurs en scène à la Parole Errante.

Cette expérience à Paris VIII agrémentée de l'année passée aux côtés d'Armand Gatti va me faire ouvrir les livres de philosophie, puis m'inscrire au département de même nom et décrocher un DEUG, une Licence et un Master dans cette matière. Je m'inscrirai en doctorat, peut-être mon seuil de compétence, assurément un plafond de verre que je m'impose. Bref, pour l'heure, ce dernier dans les choux, bien que les lectures ne soient pas abandonnées.

Voilà, ce que représente Armand Gatti dans ma vie. Une injonction à ne pas le rater. Une violence à vivre. Une émancipation à saisir et developper.

Merci Monsieur.

Je sais que pour vos familiers le temps du deuil et de l'entrée en anonymat est venu. J'écris cela car il m'a été donné d'assister à des réunions de l'association des Amis d'Antoine Vitez - j'avais eu l'occasion de connaitre une de ses filles et travailler à la régie de ses spectacles d'ombres chinoises - et c'est le sentiment qui m'était venu, à voir ces gens comme désorientés, le grand homme était devenu absent. Bien sûr, il y a aussi ma propre expérience, lorsqu'il a fallut assister tour à tour mes vieux parents dans leur fin de vie, fermer la porte à leur lieu de vie et à leur vie.

Jeudi, j'irai à la crémation d'Armand Gatti, je l'ai vu aujourd'hui sur son lit de mort, j'en suis heureux.

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