LE BEAUJOLAIS NOUVEAU EST ARRIVE

En ce jeudi 17, troisième de novembre, le rituel de la fête du beaujolais nouveau anime (presque) tous les bistrots de Lyon, de toute la France, et bien plus loin, jusqu'aux antipodes... Voici quelques extraits de la fin du roman de René Fallet, qui pressentait déjà l'avènement d'un monde chimique où la joie de vivre devait s'avérer à peu près interdite...

 

 

 

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 LE BEAUJOLAIS NOUVEAU EST ARRIVE  

(…)

CHAPITRE X

Et le Beaujolais nouveau 1975 arriva ! Avec lui, comme chaque année, les affichettes et la joie de l'année !

Camadule, Debedeux, Poulouc et le Captain Beaujol pêchaient dans le bras de la Marne en face du pavillon de l'ex-sergent-chef. Ils avaient, ce matin-là, emporté sur la berge quelques bouteilles du vin nouveau pour accompagner les pieds de porc et la mortadelle du casse-croûte.

(…)

Si on arrêtait la pêche pour aujourd'hui ? suggéra Poulouc. Je sais pas ce que j'ai, mais j'aimerais qu'on retourne chez nous.

- Chez nous ?

(…)

- Au bistrot, quoi ! répondit Poulouc agacé. Où veux-tu que ce soit, chez nous ? A l'église ? Dans le R.E.R ? La cité Joyeuse ?

(…)

Germaine apporta aux beloteurs une bouteille de Beaujolais nouveau. Ils se servirent, burent chacun une modeste gorgée pour mieux se concentrer sur le dénouement imminent de la partie.

Tout à coup, Debedeux libéra son enthousiasme, plaqua sur le tapis une, puis deux, puis trois cartes en braillant :

- Et ce cœur qui est maître ! Et celui-là ! Et dix de der !

A cette seconde précise, sans qu'il fût besoin du plastic du groupe Saint-Georges (terrassant le dragon), la Tour-Prend-Garde s'effondra.

Camadule, Debedeux, Beaujol et Poulouc avaient ainsi vécu leur dernière journée, bu leur dernier verre de Beaujolais nouveau.

Le Café du Pauvre et tout le vieux quartier furent pulvérisés, effacés, anéantis.

La poussière mit une longue semaine à se dissiper.

On dénombra parmi les gravats trois cent douze morts selon les syndicats, cent vingt-quatre selon la préfecture de Police.

Des ministres vinrent s'incliner devant les cercueils des victimes et les caméras de la télévision.

On organisa des collectes dont le fruit s'égara quelque peu dans la nature.

Une enquête administrative établit un rapport qui prouva, quelques années plus tard, qu'aucune responsabilité n'était engagée dans une catastrophe tout à fait due au hasard qui fait si bien les choses.

De toute façon, les terrains de la Réserve étaient inclus dans un plan de rénovation. On n'eut donc pas à les raser, ce qui supprima de fastidieuses formalités et fit gagner des mois aux Instances régionales.

Sur la surface providentiellement libérée, il n'y eut plus jamais de gens libres. Plus jamais un seul mauvais esprit.

L'ordre régna enfin.

L'ordre sans lequel il n'y a pas de société possible.

A l'emplacement du scandaleux Café du Pauvre, la municipalité aménagea un espace vert.

De pimpants écriteaux signalèrent aux habitants des nouvelles résidences qu'il n'était pas question, sous peine d'amende, de marcher sur la pelouse, encore moins de piétiner les plates-bandes.

 

René Fallet

Le Beaujolais nouveau est arrivé

Denoël, 1975

 

Ne reviens pas, René... C'est devenu pire que ce que tu avais imaginé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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