A toi, Maestro



Il y a quelques semaines, j’ai accompagné aux portes d’un improbable firmament musical mon maestro René C.

Il avait quatre-vingt-treize ans ; et depuis dix ans, il était hémiplégique suite à un sale AVC qui a mis fin à la belle aventure de notre quintet de guitares (1).
C’était un de ces passionés de musique qui, avec toute l’affabilité de leur âme de vrais artisans, vous apprennent tout ce qu’ils savent, vous donnent tout ce qu’ils ont pour que vous puissiez jouir autant qu’eux de tout le bonheur que procure le plus modeste effort de création.
Il était de ceux –je me demande s’il en reste beaucoup – qui écrivait ses partitions au crayon à papier ; sa gomme, fidèle complice de ses hésitations, toujours à portée, disponible...

 

 

 

 

C’était un régal que de l’écouter parler de ses « années de gloire », ainsi qu’il aimait dire malicieusement avec dans le ton une belle autodérision, en évoquant sa jeunesse de musicien et la période bénie pour lui où il était connu comme le « Django Reinhardt stéphanois», puisqu’il en fut le contemporain. A l’époque, il fut sollicité par un grand orchestre parisien. Mais il déclina, René... il resta à Saint-Etienne... Il préférait, avec ses potes musiciens, faire les précurseurs et jouer du jazz, du swing, à l’époque où le musette régnait encore en maître. Il adorait Django, bien sûr, mais aussi les Ferret, surtout Etienne «Sarane »Ferret. Il nous en avait arrangé un morceau qu’il avait intitulé Gitane : une merveille, ciselée avec tant de  goût !

 

 

Un soir, une des premières fois que nous nous produisions en public, et que je le voyais soucieux (il s’inquiétait de savoir si nous étions prêts)°il me glissa à l’oreille que ceux qui avançaient devant les auditeurs sans avoir la trouille n’étaient pas de vrais artistes. Pour lui, seuls les « traqueurs » étaient honnêtes.

Nous n’avons jamais rien enregistré de nos concerts en public. Mais je garde avec dévotion toutes ces partitions que nous avous tant travaillé et dont toutes les mesures sonnent dans ma mémoire, à la note près...




 

(1) – Fratie swing, c’était le nom de notre quintet ; c’est lui qui avait trouvé ça.      

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.