Ma Pasionaria

Lorsque j’ai connu M., en 2006, elle était encore « active », avant que les commissions de Dame Sécu ne l’enferment dans ce statut d’«inutile » qui l’amène si souvent à montrer les dents.

Lorsque j’ai connu M., en 2006, elle était encore « active », avant que les commissions de Dame Sécu ne l’enferment dans ce statut d’«inutile » qui l’amène si souvent à montrer les dents.
Elle était déjà rescapée d’une mésaventure qui débuta en 2003, lorsque « ce mal mystérieux dont on cache le nom » (G. Brassens, Le bulletin de santé.) commença à lui dévorer l’estomac, la rate, la vésicule, un bout d’intestin... Elle avait réussi à tordre le cou à deux pneumothorax, une fistule, un coma provoqué de quatre mois (le corps médical l’avait déclarée condamnée) en raison d’une septicémie.
Elle me conta donc ses vicissitudes (qui faisaient suite à une autre épreuve de femme - et de mère – qui peut faire basculer un être irrémédiablement, définitivement). Mais elle avait pris le parti, au sortir de ce désert, de regarder de nouveau la vie en y mordant à pleines dents, confiante qu’elle était en ce qui devait la rendre meilleure. C’est ce qu’elle fit ; je crois l’avoir un peu aidé.
Depuis, elle a encore dû subir six interventions chirurgicales lourdes, nécessitées par les suites des premières. Elle n’a plus d’estomac (juste une poche, toute petite, sans sucs gastriques) ; il ne lui reste qu’un petit bout d’intestin grêle (autour d’un mètre vingt). Alors, à cause des carences dues à la malabsorption elle doit avoir recours à la nutrition parentérale à la maison (branchements nocturnes avec pompe). Ce sont des états récurrents de fatigue et de faiblesse, et, souvent, le tout petit moral qui va avec. Récemment, il a fallu qu’elle se bagarre contre deux autres septicémies qui ont provoqué deux chocs sceptiques. Les docs des urgences ne faisaient pas les malins... moi non plus.
Lorsque les chirurgiens ou docteurs qui ne la connaissent pas prennent connaissance de son dossier médical, il déclarent comme un seul homme qu’il n’est pas « normal » qu’elle ait vaincu tout cela. Dans leurs statistiques, c’est une énigme...
Alors, à tous ceux qui lui servent les exclamations d’usage (quel courage ! quelle leçon de vie ! etc.) avec la compassion et le « misérabilisme » qui s’imposent, elle répond invariablement : « Qu’est-ce que je fais ? Je me balance de mon sixième étage ou je me jette dans le Rhône ? »
Pour finir, je la cite et j’ajoute une autre histoire, qui lui est arrivée il y a peu, et qui ressemble à celle d’un autre de mes billets (cf. Sur la ligne du 11).
« Je voudrais dire au nom de tous mes compagnons d’infortune que la différence entre le monde des valides et nous est que notre handicap physique est devenu notre force, que nous savons mieux que quiconque encaisser, persévérer et espérer... Et que tous les jours notre combat - permanent - devient un instant de survie. »
Et voilà l’épisode.
« Lundi, il est midi ; je vais chercher mon pain à ma boulangerie. Devant moi il y a trois employés administratifs de la mairie.
Devant eux, il y a un monsieur 65 ans environ que je connais pour l’avoir déjà aperçu dans le quartier. Il a beaucoup de mal à monter la marche pour accéder à l’intérieur de la boulangerie. C’est  l’heure de pointe, il y a  foule , la seule préoccupation des actifs est d’aller déjeuner.
Je l’observe, il pleut un peu ce jour-là, j’ai peur qu’il glisse ; il y a du monde, personne ne l’aide ou plutôt personne n’observe, sauf moi, simplement parce que, j’ai appris à observer n’ayant plus que ça à faire vu que le temps n’est plus référence pour moi.
J’entends tout à coup un des employés de la mairie s’adresser à ses collègues assez fort pour que tout le monde entende « Bon, il dégage l’handicapé, nous on bosse, on est pressés, lui il a rien à faire, seulement attendre. »
Mon sang, ma tête, mon cœur, mon corps ont immédiatement réagi.
Je passe devant l’employé de la mairie et ses collègues, je m’adresse au monsieur handicapé, je l’aide à accéder à la boulangerie. Pour l’avoir déjà croisé dans mon quartier je lui demande s’il a sur lui sa carte d’handicapé qui donne droit à priorité dans les files d’attentes (tous les handicapés ont leur carte sur eux ; elle a la même valeur que leur carte d’identité).
Je lui demande de bien vouloir sortir sa carte, il le fait gentiment, car à cet instant il a compris ce que j’allais faire.
Je sors en même temps la mienne, il  se trouve que lui et moi avons le même statut d’handicap supérieur à 80%.
Et là je me retourne vers les trois administratifs de la  mairie. C’est plus fort que moi :
« Mesdames, Monsieur, non seulement vous allez attendre que la personne devant vous achète son pain, mais je passe également devant vous en tant qu’handicapée prioritaire sur vous. »
L’homme pressé me répond : « de quoi vous vous plaignez, madame, vous devriez être contente ; que des gens non productifs, assistés par la société et payés par nous tous aient autant de droits…vous avez de la chance : carte d’invalidité, carte de stationnement, des bénéfices fiscaux etc…etc… » (il s’est même permis de prendre ma carte et de vérifier son exactitude).
Deux options me sont venues immédiatement à l’esprit, la première : je lui amoche la face à lui et aux deux pétasses... mais je n’avais pas envie de voir la police encercler la boulangerie.
J’ai préféré la deuxième option, me positionner au-dessus de la situation. Au début de mon handicap j’aurais choisi la violence, mais quand la seule option est d’accepter le handicap, nous ne sommes et ne serons plus jamais les mêmes.
Alors avec mes armes je lui ai répondu droit dans les yeux, haut et fort comme lui :
« Mesdames, Monsieur, j’ai honte, honte de ce que vous représentez et véhiculez.
La chance ? Vous avez dit que nous avons de la chance ?
La chance de se lever chaque matin et ne jamais savoir d’avance comment la journée se déroulera, comment elle finira.
La chance d’être obligée de faire appel souvent aux autres pour des gestes anodins...
Alors ne venez pas parler de chance, c’est la pire insulte au monde des malades, des handicapés. Et si je me révolte contre vos propos, c’est  pour tous ceux qui ne peuvent pas ou plus le faire comme ce Monsieur. Car pour nous tous, tout devient parcours du combattant. Beaucoup lâchent prise, se résignent et marchent courbés parce qu’ils ont pratiquement honte… La seule « chance » que j’ai , c’est que je fais partie de ceux qui pour l’instant peuvent encore se défendre contre de tels propos, se révolter ; et je le ferai tant qu’il y aura des gens comme vous…
Une dernière chose : vous monsieur et mesdames, valides, actifs, productifs, vous feriez mieux de réfléchir un instant et vous dire : « demain ça peut être moi... »

Voilà. C’est M., ma Pasionaria.



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