Témoignage: interpellation et garde à vue d'un journaliste, le 16 Mars 2019

Le samedi 16 Mars est pour moi une date importante. C’est la marche des Solidarités, pour la Justice et la Dignité. J’avais déjà réalisé un reportage l’année dernière et je compte en faire un nouveau. S’y ajoute également la marche pour le climat, un combat à rebours, une course contre le temps que je veux également couvrir. Or, contre ma volonté,  je ne ferai ni l’une ni l’autre.

Le samedi 16 Mars est pour moi une date importante. De base, c’est la marche des Solidarités, pour la Justice et la Dignité. J’avais déjà réalisé un reportage l’année dernière pour le collectif LaMeute et je compte en faire un nouveau. S’y ajoute également la marche pour le climat, un combat à rebours, une course contre le temps que je veux également couvrir.
Or, contre ma volonté,  je ne ferai ni l’une ni l’autre.

Je n’ai jamais causé de troubles à l’ordre publique, ni même été en cellule de dégrisement, j’ai un casier vierge. En revanche j’ai un passif avec les forces de l’ordre, notamment les CRS. Ca fait plus d’un an maintenant que je couvre les rassemblements, manifestations et autres actions pour le compte de la  « photographie sociale ».

Le 03 Avril 2018, lors de la grève des cheminots, je me faisais ouvrir le crâne par un CRS. Je finis avec 7 agrafes dans le crâne, un hématome à la jambe, un traumatisme lié à l’agression.

10 mois plus tard je me retrouve avec mon avis de classement à victime sur décision du Tribunal de Grande Instance de Paris malgré l'enquête de l’IGPN : non-lieu.

Depuis ce jour je m’efforce de porter un équipement pour ma propre sécurité afin de pouvoir faire mon travail de journaliste au mieux. Je porte donc un casque siglé « Press » , un masque de peintre pour mes poumons, ainsi qu’un masque pour mes yeux.Le casque c’est pour les coups, le reste pour le gaz.
Rien d’autre.

Donc, ce samedi 16 Mars 2019, je me prépare, m’équipe de ces équipements de protection qui s’ajoute à mon matériel photo -lui aussi conséquent- ainsi qu’une tenue des plus sobres, bannissant le noir pour éviter toute confusion… Donc éviter les ennuis. J’ajoute tout de même en touche personnelle, le t-shirt en hommage au combat pour Lamine Dieng, décédé le 17 juin 2007 suite à son interpellation par des agents de police à Paris, offert par sa soeur Ramata Dieng. Elle-même sera présente à la marche des Solidarités ; j’ai déjà par le passé tissé des liens d’amitiés avec elle en faisant des reportages sur la lutte qu’elle mène pour que son défunt frère ait droit à la justice.
Une fois prêt, je quitte mon domicile pour me rendre à cette marche en transports publics. Je profite du trajet pour parcourir les réseaux sociaux : des nouvelles des Champs Elysées et de l’insurrection en cours. Ça ne m’attire pas du tout, je ne fais pas ce travail pour l'adrénaline. De plus, j’ai promis à moult collectifs d’être présents à Madeleine, d’où partait la Marche des Solidarités. RER B, changement à Châtelet pour la 14.

Mais c'est lors de ce changement de ligne que tout commence. A peine passé le portique pour aller vers la 14, un agent de police vient dans ma direction. « C’est pour un contrôle. » On me somme de me rendre sur le côté où sont présents 3 autres agents. J’obéis. On me demande si j’ai de la drogue ou si je suis armé, je répond poliment que non. Quand l’agent pointe mon casque siglé « Press » qui est en bas de mon sac a dos, je réponds poliment que je vais à la Marche des Solidarités et que je l’ai pris par précaution. Je lui explique également que je suis journaliste. L'agent me demande ma carte de presse. Toujours sur un ton courtois, je lui réponds que ma profession ne demande aucune carte de presse, et je lui explique la différence entre journaliste et journaliste professionnel « encarté ». Il affirme alors que je ne suis pas journaliste et que je n’ai pas à sigler mon casque ainsi.
Alors commence la fouille. Les agents veulent ouvrir mon sac. Je m’interpose. C’est à moi d’ouvrir mon sac, légalement, pas à eux. Je les préviens également que je dispose d’autres éléments de protection (cités plus haut). Je dois également ouvrir ma veste, et donc mon t-shirt pour Lamine Dieng apparait.

Avant de décrire ce qui va suivre, je tiens à dire que je suis un habitué des contrôles, j’ai déjà eu du matériel similaire confisqué puis récupéré ; j’ai aussi passé beaucoup de contrôles policiers sans aucun soucis, parfois avec d’autres journalistes, je n’ai jamais eu de problèmes.
Mais là, cette fois, le policier est vraiment agacé par ce qu’il voit. Lui et ses collègues m’embarquent en direction de la station de police de Châtelet. Je suis interpellé.

A ce moment, je pense qu’ils vont prendre mon nom, me confisquer mon équipement, mais pas plus.
L’agent responsable de mon interpellation me demande où j’allais, je lui répond que je me rends à Madeleine pour la Marche des Solidarités.
Je vais passer les serments que je me prends de la part de l'agent ainsi que toutes les bêtises que j’entends sur le fait de photographier des personnes dans un espace publique, et de photographier ou filmer des policiers.
Peu de temps après, un agent me prévient qu’un officier de police judiciaire (OPJ) a décidé que je devais être transporté dans le commissariat du second arrondissement et y rester temps que la manifestation n’est pas finie.
Je demande donc si je suis en garde à vue, l’agent me répond que non, pas vraiment. Je suis dans ce qu’il a appelé une « mini garde à vue » car « ça ne dure pas longtemps ».

Je suis ainsi escorté par 4 agents de police dans un véhicule banalisé dans le commissariat du second arrondissement de Paris. Je précise qu’à aucun moment je n’ai eu les menottes aux poignets. Ce qui est logique, je n’ai opposé aucune forme de résistance. Lorsque j’arrive au commissariat, je suis accueilli avec le sourire par un major ( c’est comme ça que l’ont appelé les agents qui m’escortent) qui demande ce que j’ai fait sans s’adresser à moi directement.  L’agent qui m’a interpellé répond « C’est un gilet jaune ».
Je dis que je suis journaliste, je me prends des regards noirs.
L’agent décrit que je suis interpellé car j’avais des équipements de protection mais à aucun moment il n’évoque mon matériel photo. Il dit également que je me rendait la manifestation des "Gilets jaunes"… ce qui est faux.

Ensuite, je passe devant un OPJ, mais avant, quand l’agent arrive avec mon matériel et explique les raisons de mon interpellation, j’entends l’OPJ dire que ce n’est pas un motif pour m’interpeller… Mais qu’ils vont trouver quelque chose.

Ce à quoi, il ferme la porte et décide quel motif me coller pour justifier mon placement en garde à vue. Quelques minutes plus tard, j’entre dans la pièce et je vois sur un tableau mon nom et prénom ainsi que le motif « regroupement et violence » si je me souviens bien… Premier choc.

Puis, je suis face à l’OPJ : je décline mon identité, je dois également déclarer que je suis au chômage, ne vivant pas des ressources de mon travail de journaliste. Après cette phase, l’OPJ me dit qu’il va procéder à mon audition rapidement, qu’il ne va pas trainer. Je demande mon avocate. Il me dit sur un ton mesquin que ça va donc durer plus longtemps. Je demande également à ce que ma famille soit informée que je me trouve au poste, pour ne pas qu’elle s’inquiète de ne pas avoir de mes nouvelles.
Ensuite je passe dans une pièce où sont relevées mes empreintes. Au début, on me tend un coton tige à mettre dans la bouche. Je demande pourquoi. La personne en charge me lâche que je dois le faire en guise de seule réponse. Je tiens à préciser que depuis que j’ai vu le tableau avec mon nom et le motif qu’ils m’ont trouvé je suis dans un état second, léthargique sans doute, le temps pour moi d’assimiler ce qui vient de se passer. Et donc, je m'exécute et je donne mon ADN. J’apprendrai plus tard que je pouvais refuser, mais personne ne me la notifié.
On m’a juste dit que je devais le faire.

Ensuite je dois faire 3 photos pour leurs fichiers et donner mes empreintes. « Après ça vous êtes libre » précise l’agent. Je comprends que je ne suis pas libre en sens littéraire du terme, mais bien que j’en ai simplement fini avec mon fichage. Avec la fatigue, j’éclate de rire. L’agent aura un petit rire nerveux. Vient ensuite le moment de la fouille. Je descends au sous-sol. Il faut « le coucher » j’entends. « Le coucher sur le papier ». Deux agents m'amènent dans une petite pièce lugubre pour ma fouille. J’enlève mes vêtements, je suis en boxer. L’agent me demande si je cache des choses dans mon caleçon. Je le baisse. Je suis nu devant deux agents de police. Deuxième choc.

Ensuite on fouille l'intégralité de mon sac, mon équipement photo, je détaille tout. J’entends un des agents murmurer « C’est n’importe quoi… ». Puis la lumière s’éteint. Tous mes sens se mettent en alerte d’un seul coup, ils hurlent « DANGER », je me recule au fond de la pièce, je me mets en position, prêt à recevoir des coups… puis la lumière se rallume. « Désolé » dit l’agent. Les deux ne me regardent pas, ils n’aperçoivent même pas que j’ai bougé et dans quel état je suis.

Bref, tout cela pour vous montrer dans quel état émotionnel je suis à ce moment là. Une fois mon papier attestant de la fouille et du contenu de mes affaires, on m’enferme dans une cellule. Puis plus rien. Je suis seul avec pour seul bruit, un néon qui grésille et qui clignote. Oui, c’est cliché. Je vois également que j’ai deux caméras dans ma cellule. Je vais vous passer les détails de ce qui c’est passé dans cette cellule, ça se résume juste en la perte de notion du temps, la perte de vitalité et surtout la perte de liberté, et enfin la solitude. Ma cellule accueillera des nouveaux détenus sur lesquels je passerai les détails, mais je les remercie pour leur soutien. C’est toujours bon de pouvoir parler avec des gens dans des moments comme celui-ci. Ah oui tiens, et pour la forme, une agent de police nous traitera de connards. Elle était censée être en vacances et on vient de les lui « pourrir ». Pour la suite de la GAV, je verrai mon avocat qui me recommande de garder le silence, ce que je ferai auprès de l’agent de police judiciaire (différent du grade de l’OPJ) face à ses questions sur le motif de ma détention. Elle me dit qu’elle va tenter de me faire sortir à 18h30. Mais elle veut avoir accès à mon téléphone. Le recueil de toutes mes sources et contacts nécessaires à mon travail. Je garde le silence, je refuse.

Je suis renvoyé en cellule.

Puis, finalement, je sors, aux alentours de 19h30 avec la destruction de mon matériel de protection ainsi qu’un rappel à loi pour 6 ans sur le motif suivant que je découvre au complet : "a participé sciemment à un groupement, même formé de façon temporaire, en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, de violences volontaires contre les personnes ou de destructions ou de dégradations de biens, circonstances que les faits ont été commis en réunion. » Troisième et dernier choc.

 Ainsi, s’est déroulée ma première garde a vue. 

 

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