31.03.2020 - Je ne comprends plus rien à la vie

Tout a basculé, plus de repère, temporel ou social. Plus d’astreinte, si ce n’est de rester chez soi, pas d’horaires, à part les repas à préparer et les mômes à coacher un tant soit peu.

Où sont passées les marques du temps, les bornes ancestrales de la société, les contingences à respecter, les diverses raisons de stresser ou se dépêcher, les rares moments de repos savamment placés (ou déplacés) dans  les agendas griffonnés d’obligations, de rendez-vous et d’urgence en tout lieu ?

Nous n’avons plus que la procrastination pour lutter contre l’effroi d’un monde en cataclysme.

On nous a proposé des heures de TV gratuite, des piles entières de bouquins et des mois de podcast sur les chaînes de radio publiques. On gave nos enfants d’un savoir qu’ils ont bien le temps d’acquérir maintenant, et à quoi leur servira de pouvoir manier les outils informatiques puisque demain peut très bien être le premier sans électricité, vu que ce sera aussi le sixième mercredi sans école en plein milieu du deuxième trimestre (du jamais vu, de l’inédit, de l’exceptionnel, etc.). Donc peut-être aussi qu’on va devoir finalement s’acheter un âne et une carriole et réellement vivre comme je l’ai toujours secrètement souhaité, sur un rythme naturel et digne, sans fioritures ni superflu.

 

Est-ce qu’on va ressortir un jour, reverra-t-on nos parents, les gens qui vivent loin d’ici, ceux du bout du village ? Pourra-t-on à nouveau dîner au resto, faire la fête entre potes, se serrer dans une rame de métro ou visiter un musée ? et que feront les gardiens, les contrôleurs, les stewards et les ouvreuses de cinéma ?

Y aura-t-il encore un gouvernement ? une direction régionale des affaires culturelles ? un prêtre  dans chaque église le dimanche matin ? une usine d’équarrissage par canton ? des ouvriers à l’usine ? des plannings de prospection ? des standardistes ? des marchands de téléviseurs ?

 

Et surtout pour ce qui me concerne plus personnellement, des éditeurs, des libraires, des lecteurs de livres ?... mon projet remis à la semaine prochaine depuis près d’un an, tout juste germé à peine  monté en graine, est-il voué à l’incinérateur ? D’ailleurs est-ce un bien ou un mal de ne pouvoir finalement le porter jusqu’à sa finalité rêvée, faut-il plutôt que je l’envisage d’une autre manière, n’est-ce qu’une nième blague du destin que de devoir le reconsidérer à ce point ?

 

Des impromptus de Schubert entre les oreilles, je suis repartie en adolescence, Péril en la demeure, Nicole Garcia s’envoie Christophe Malavoy, je ne comprends pas tout mais beaucoup quand même, la vie va être riche et folle, les émotions de cette musique se mêleront à celles des rencontres, des amours et des folles envolées…

J’ai pas été déçue, en trente-cinq ans les virevoltes et les virages et les rivages et toutes ces mélodies m’ont accompagnée en une étrange cavalcade, et pourvu que toujours encore…

 

Et je suis là ce soir, cinquante et un traits sur le grand almanach, rien n’est fait mais si peu reste possible encore, si j’en crois les soubresauts de la musique magique et les ressentis profonds, les regrets et les absurdes espoirs … je divague de 1985 en 2050, que pourrait-il advenir de ce que je fantasme si ce n’est une désillusion acide ?

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