11 novembre toujours le même brouhaha

où Maouezig se demande pourquoi tant de bruit

Elle allait par la lande, seule.

Le vent dans les cheveux, comme toujours surprise par la douceur de l'air malgré les bourrasques.

Son cœur dans l'étau de l'absence, son âme partie depuis tant d'années, emportée sur les flots.

Le déchirement de l'adieu en silence, la saveur salée des pleurs qui ne coulent qu'en elle-même, toute cette tristesse.

Et au détour du chemin de ronde, le son des cloches qui battent lourdement, défiant les lois du temps, tailladant d'une nouvelle volée les souvenirs fanés.

Envie de rentrer dans la mer comme on retourne en soi-même, être au premier jour ou au dernier, là tout de suite, mais ne plus rien sentir, ne pas encore espérer, être dans le néant, encore et pour toujours.

Elle se rappelle les archets qui vibraient au soir de la St Jean 1914, guidant les danseuses au pas ferme, alanguies dans les bras audacieux, et puis plus rien.

Maintenant, seul le souvenir du lit froid, refait tristement semaine après semaine, le regard vide des veuves, des mères, des grands-pères...

Les flonflons de 1918, les grandes orgues qui jouent chaque année, puis les années noires, grises ou bleutées qui suivirent... chaque 11 novembre comme un nouveau chemin de croix, espérer pouvoir l'éviter, se cacher, disparaître...

et puis le 12 tout est pareil, les fleurs commencent leur décomposition dans les premières gelées ou les derniers rayons d'automne, sur le parvis de l'église, les feuilles crissent de même, les haies s'éclaircissent sur les talus, le sous-bois se pare de dentelles au petit matin, de rousseurs aux lumières du couchant, tout pareil.

Rien ne change, quelques hommes font le carnet de bal des danseuses fatiguées, leur promettant un lendemain de rêve en se voilant la face, buvant leur honte de jouer leur jeu infâme sur toutes les scènes de la planète.

Puis viendra Noël et ses chimères de pacotille clinquante, le carême puis Pâques aux allures de fête printanière, et à nouveau la douleur de l'été qui mûrit jusqu'à rancir une fois encore les entrailles et les esprits de tou-te-s ces abandonné-e-s de la victoire.

Pour recommencer encore et encore la même mascarade.

Comme sa mère et sa grand-mère avant elle, en cette fin de journée du 11 novembre 2018, Maouezig contemple la mer, sagesse éternelle, seule vainqueur de toutes les batailles, maîtresse de la maison Terre. Elle ne sait plus si remercier vaut mieux que reprocher, savourer est plus facile que détester.

Action de grâce ou révolte sourde, le cœur arraché par la folie des hommes, elle erre ainsi sur la lande, seule.

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