19.03.2020 – regard dans le rétro, comment ça a commencé

retour sur les trois dernières semaines, du pressentiment fugace à la réalité hors norme

On est jeudi, il y a trois semaines on baguenaudait dans Annecy pleine de vacanciers et de touristes de tous horizons, les premiers rayons du printemps nous avaient fait la grâce de nous tenter à ôter manteaux et écharpes, les jeunes femmes leurs bas et les arbres leurs dernières feuilles mortes.

 

Les sourires étaient francs et l’air léger, malgré les nouvelles de l’autre côté des montagnes, là-bas après le tunnel les Italien-nes ne profitaient apparemment pas de la même manière du redoux. Ici, certain·es préparaient les élections à grand renfort de poignées de main et de trinquage en réunion, d’autres défilaient au remonte-pente en un incessant échange de postillons, blagues rigolardes et nonchalance assumée.

Les petits-dej à l’hôtel étaient familiaux et légers, ces moments hors de ma routine ont éveillés mon intérêt pour la sociologie en milieu favorisé. J’ai imaginé être confinée (déjà !) avec ces gens aux attitudes diverses, reflétant leur origine ou leurs aspirations, c’était agréable et intriguant à la fois.

J’aurais aimé discuter avec ce père de famille goguenard apparemment levé depuis l’aurore ou plus encore, qui partageait ses œufs au bacon à distance de ses trois enfants et son épouse, sur une table largement recouverte d’un ordinateur, de cahiers et dossiers épais qui m’ont donné à penser qu’il était écrivain ou producteur d’émission culturelle – va savoir pourquoi, hein, je suis juste en train de chercher un éditeur, ça m’a paru normal que le destin m’envoie cette synchronicité de plus.

J’ai cherché les regards de cette mère de famille et sa fillette scotchée à leurs tablette et I-phone, pressentant la misère émotionnelle de ce couple fusionnel autant que déséquilibré qui tentait apparemment de vivre quelques instants hors du temps ordinaire, sans parvenir à en savourer l’inestimable richesse.

Tout cela sous le déluge d’ondes négatives diffusé cathodiquement par BFM, qui tournait en boucle au-dessus de nos têtes, de Milan à un petit village de Lombardie où la quarantaine venait d’être imposée.

Le début du décompte des cas, décès et autres populations confinées à moins de cent kilomètres de chez nous.

Visions de fin du monde, autoroutes désertes et tronches enfarinées des journalistes de mierda qui se faufilent entre les barrages du confinement vénétien pour poursuivre leur chasse au scoop morbide, en dépit de toutes les consignes de bon sens , vouant ainsi leurs proches, une fois rentrés, à une contamination pure et dure.

Commentaires blafards des présentateurs dubitatifs, des piètres experts de pacotille et de touristes égarés. Et les ramassis de conneries sur le procès Fillon, les résultats sportifs ou la météo des stations de ski – non, on n’ira pas glisser dans la poudreuse cette année, c’est mort.

 

Et puis on est rentrés en Bzh. Sur la route j’ai commencé à faire gaffe à éviter les stations-service, j’ai pissé entre la voiture et le rail de sécurité au bout du parking, je ne me sentais pas du tout d’affronter l’air glauque et les odeurs de mauvaise hygiène de ces nids à microbes. Et la tronche des gens qui reviennent de vacances ratées pour manque de neige, de soleil et de bonne ambiance.

 

J’ai gambergé, lu et écouté, sentant le monde basculer lentement vers le fond de l’abime, lentement, mais sûrement. Le retour à la maison fut plaisant, notre maison nous a accuilli·es avec joie et on le lui a bien rendu. C’était les jours d’arc-en-ciel de malade entre deux grains, de rangement paisible post-vacances à la neige, de plaisir excité de retrouver les potes à l’école.

Et puis non. Lundi matin bien avant que le soleil pointe son nez, au creux du lit encore chaud confort d’une nuit agitée, SMS, posts FB et un appel de la directrice de l’école ont subitement changé le cours de notre vie. On ne le savait pas encore, je le pressentais sans le comprendre, on a mis en mode « stay home » et la première journée étrange d’un long cycle de semaines bizarres a commencé.

D’abord faire comprendre aux mômes que non, c’est pas la peine de se lever – « mais maman, on va être en retard à l’école ! ». Ben non, pas de crainte, je vous explique.

Ensuite réaliser, au fil du jour qui s’étire entre Lego, jeux de société et retrouvailles avec les cahiers de vacances de l’année dernière, pour meubler l’attente des devoirs par email, comprendre lentement donc que je ne reprendrai pas le boulot aujourd’hui ni demain, que mes cahiers vont rester eux aussi sagement alignés sur le bureau, que mes livres entamés avant le départ en vacances vont pouvoir continuer à se recouvrir de poussière, pas un instant pas une minute je n’aurai possibilité de les ouvrir pour reprendre le projet d’écriture qui me mène par le bout du nez depuis près d’un an.

Va falloir de la patience, une certaine abnégation, pas mal de concessions.

 

Et après, ça a été une succession de posts et comms FB, d’épluchage d’articles Mediapart et Courrier International, cartes et graphiques, conférences en ligne de toubibs assermentés et passionnants (envie de retourner à la fac, pour apprendre et découvrir encore et toujours, cette vieille histoire d’amour entre l’enseignement et moi !)…

Et la vie quotidienne sans école, sans mamans qui attendent au portail, sans la fatigue de 18h après les cours, la cantine puis le goûter, les devoirs, le jardin, les jeux, les bouquins qui ont pompé toute l’énergie de ces petits corps adorés…

Là c’est devenu une perpétuelle jonglerie entre puzzles, Lego, confection de cookies, recherche de BD qu’on aurait pas encore relues trois fois, balade en bord de mer pour étirer l’attente, tri de fringues et de jouets… et le temps qui se prélasse.

 

Ne pas penser à ce qu’on aurait fait en temps normal : les enfants retrouver les potes après deux semaines off : « alors c’était bien les vacances, oh j’ai ramené un souvenir pour toi et moi j’ai fait du ski et toi ? »… patati patata. Les heures de réflexion, compil de vieux souvenirs, scrutation de cartes postales et ressentis en tout genre dans les méandres de la mémoire familiale. La saveur du flot des mots et des pensées qui s’alignent sagement ou en hordes sauvages sur l’écran, le cahier ou les pages du carnet nomade. Le petit stress de l’heure de fin des cours ou de la garderie, vite bâcher cette nouvelle journée de travail et se remettre en mode « mère poule », aligner lessive cuisine et ménage pour rajouter à l’interminable liste une belle journée de plus.

Mais là non, le jardin en éveil printanier, les théières qui fument à côté d’un 1000 pièces Ravensburger, les chamailleries de frangins désœuvrés, les aller-retours à la librairie ou chez Starjouet pour refaire le stock de bouquins de classe ou trouver le Lego idéal, celui qui les tiendra occupés un ou deux jours – et finalement non, le robot d’or Ninjago est construit en une petite heure, le tome 1 d’Harry Potter appelle ses suivants en quelques après-midis, à peine le temps de débriefer au téléphone avec ma meilleure amie elle aussi confinée car revenant de la zone à risque que constitue depuis le 1er mars notre canton…

 

Après, c’est la routine qui s’installe : laisser les mômes dormir tard le matin, regarder la TV plus que raisonnable. Essayer de donner un rythme malgré le manque d’intérêt, se heurter aux petites crises engendrées par l’incompréhension, tergiverser sur FB sur l’incohérence des consignes préfectorales - ou leur absence… – et aussi cuisiner, laver, ranger et compagnie. Le tout en mode simili vacances mais non.

 

Et ensuite la déclaration du président, mais ça je l’ai déjà dit.

 

Et maintenant la suite, au jour le jour. Jamais cette expression n’aura pris autant de sens.

 

À bientôt pour vivre ça, du mieux possible.

 

Portez-vous bien.

 

 

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