L'Afghanistan après Ben Laden

Ben Laden est mort. Une page de la lutte contre Al Qaïda se tourne: depuis les attentats du 11 septembre 2001, la lutte contre Al Qaïda et Ben Laden a injustement faussé la reconstruction de l'Afghanistan. Dans deux mois, va débuter le retrait progressif des forces internationales de sécurité dont le général américain Petraeus est le chef en Afghanistan.

Ben Laden est mort. Une page de la lutte contre Al Qaïda se tourne: depuis les attentats du 11 septembre 2001, la lutte contre Al Qaïda et Ben Laden a injustement faussé la reconstruction de l'Afghanistan. Dans deux mois, va débuter le retrait progressif des forces internationales de sécurité dont le général américain Petraeus est le chef en Afghanistan.

Entre les déclarations prudentes et optimistes de ce général et un rapport rendu public le vendredi 29 avril 2011 qui affirme que les Américains et l'OTAN font des «progrès tangibles» et que «les talibans sont sous pression», on pourrait croire qu'un vent d'espoir va souffler sur le pays. Cependant, personne ne peut nier que la force de sécurité afghane est loin d'être opérationnelle: le 23 avril dernier, 500 talibans se sont évadés de la prison de Kandahar sous les yeux des gardiens! Ce qui donne à réfléchir...

Le quotidien de la population est de plus en plus difficile. Plus de 7 millions d'Afghans ont été déplacés, exilés à l'intérieur du pays à cause des bombardements incessants. Le PAM (Programme alimentaire mondial) a fait une demande de 250 millions de dollars pour subvenir aux besoins alimentaires de la population le 15 avril dernier. Le peuple afghan a perdu toute confiance en la communauté internationale, Américains en tête. Par ailleurs, l'armée -tout comme la police- que les Occidentaux forment et financent n'est pas une armée nationale au sens patriotique du terme mais une armée composée de miliciens au service des différentes factions de la résistance, qu'on a enrôlés afin de les neutraliser. Dès qu'ils sont livrés à eux-mêmes, ils barrent les routes, ils pillent les villages, ils violent les femmes, ils coupent tous les réseaux de communication téléphonique. Cette armée et cette police afghanes sont factices: dès que l'encadrement international se sera retiré, elles éclateront en morceaux. Le gouvernement que les Occidentaux ont mis en place n'est plus crédible; il y a énormément de tensions entre l'Assemblée nationale et le Président, sans oublier que les rapports de Karzaï avec Barack Obama ne cessent de se dégrader.

Pourquoi en est-on arrivé là? Sous la pression de leurs opinions publiques, les Occidentaux programment leur retrait mais l'Afghanistan est loin d'être stabilisé et la culture du pavot qui alimente les marchés occidentaux et dont les bénéfices financent les talibans bat son plein.

Ce retrait programmé pour 2014 rappelle tristement celui de l'armée soviétique en 1989 et l'abandon du peuple afghan.

Les spécialistes donnent comme raisons de ce désengagement l'échec de la reconstruction, de la lutte contre le terrorisme international et de la gouvernance afghane, le développement de la corruption et de l'insécurité, sans oublier le clientélisme.

D'autres lient l'échec de la reconstruction à des questions géopolitiques et aux interventions non avouées des Pakistanais dans les affaires afghanes.

Tout le monde a à la fois raison et tort: maintenant que Ben Laden vient d'être éliminé, il est temps que tous les spécialistes militaires et politiques révisent leur analyse et fassent leur autocritique. Faut-il rappeler qu'en 2001, l'équipe de G. Bush, abasourdie par les événements du 11-Septembre, va faire volte face en transformant en ennemis les talibans qu'ils soutenaient jusqu'alors, et occuper l'Afghanistan et pour tenter de capturer Ben Laden? À cette fin, l'équipe de G. Bush va instrumentaliser l'ONU pour avoir l'autorisation d'intervenir dans ce pays, pour influencer la Conférence de Bonn dans le choix d'un président de transition, pour dicter la nouvelle constitution afghane et financer à coup de millions de dollars (en valises de billets verts...) la participation de quelque 1500 «chefs de tribu» pour venir entériner cette constitution.

Parce que l'argent est devenu un moyen pour acheter les chefs de guerre, la diaspora afghane et les anciens communistes, l'État afghan que les Américains et la communauté internationale ont mis en place pour reconstruire la paix et lutter contre les talibans et la culture du pavot va oublier ses responsabilités envers le peuple et devenir un État clientéliste. À tous les niveaux, les postes ont été vendus comme une marchandise. Dans l'excitation de la lutte contre Ben Laden, tout est devenu à vendre: la démocratie, les droits de l'Homme comme la reconstruction de l'État. Tout le monde parlait de corruption mais rares sont les experts ou les observateurs qui ont tiré la sonnette d'alarme auprès du gouvernement afghan. Le rôle des experts était de mettre Karzaï devant ses responsabilités dès 2002, ce qui n'a pas été fait. Cette «marchandisation» de la reconstruction va continuer: en achetant les votes des électeurs dans les différentes élections, l'ONU a bafoué la démocratie.

Les Américains, George Bush et les experts qui les entouraient, imaginaient qu'il suffisait d'avoir un État faible à Kaboul et de bonnes relations avec les chefs de guerre en les achetant pour que la reconstruction vienne d'elle-même dans un pays traumatisé par 30 années de guerre. Ceux qui pensaient que la création de l'État afghan était un préalable indispensable étaient considérés comme des gêneurs. La philosophie des experts internationaux était que les agences de l'ONU et les grandes ONG devaient s'occuper de la reconstruction des infrastructures détruites et que la libre entreprise représentée par le secteur privé devait s'occuper du développement économique et de la création d'emplois. L'État n'était qu'une institution de représentation pour faire le lien entre les institutions internationales qui finançaient et le peuple. Aucun contrôle, aucune concertation et beaucoup de gaspillage. Les agences de développement se sont comportées comme un État dans l'État. Ce type de comportement a deux conséquences néfastes: il discrédite l'État afghan et va à l'encontre de la reconstruction.

Un exemple: la lutte contre la culture du pavot. Dans les années 2002, elle était assurée par les Britanniques. Agissant dans l'urgence et sans tenir compte d'une politique globale de développement agricole, les techniciens sur le terrain monnayaient la destruction d'un champ de pavot contre la somme de 2000 dollars en espèces (ce qui représente 40 mois de salaire d'un militaire ou d'un petit fonctionnaire...). Le paysan acceptait cet argent volontiers mais aussitôt les agents repartis, il détruisait bien son champ de pavot mais allait ensemencer de nouvelles parcelles un peu plus loin, avec des graines achetées... sur le marché libre! C‘est ainsi que la culture du pavot a été multipliée par 4 depuis 10 ans! Celle-ci représente aujourd'hui 60% du PNB afghan et occupe des centaines de milliers d'ouvriers saisonniers. Il n'existe aucun produit de substitution aussi rentable. Les experts proposent la culture du safran mais ils oublient que le safran n'aura jamais un système de distribution aussi développé que le pavot (héroïne) au niveau national et surtout international.

Il est évident que les jeux sont faits et que les armées occidentales vont se retirer de l'Afghanistan. La pression internationale financière et électorale sur les États membres de l'OTAN est énorme et d'ici 2014, ils vont probablement se retirer les uns après les autres. L'afghanisation de la reconstruction et la formation d'une armée et d'une police pour assurer l'avenir de l'Afghanistan est une illusion: le pays n'aura pas le pouvoir central fort nécessaire pour rassembler l'ensemble des composantes ethniques. L'afghanisation qui consiste à accorder des pouvoirs aux chefs de guerres et de tribus laisse présager un avenir très sombre.

Certes, Ben Laden est mort. Mais les talibans sont toujours en Afghanistan et les tentatives pour les convaincre de faire la paix sont restées sans résultat. L'avenir des Afghans apparaît toujours aussi cahotique.

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