Afghanistan: recherche Président désespérément

Cinq mois se sont écoulés depuis le début des élections en avril 2014, et les Afghans attendent désespérément un président.

Cinq mois se sont écoulés depuis le début des élections en avril 2014, et les Afghans attendent désespérément un président.

Le 15 juin, la commission électorale indépendante a annoncé les résultats : Abdullah Abdullah a obtenu 45% des voix et son rival Ashraf Ghani 31,5 %. En vue du second tour, Abdullah Abdullah a fait alliance avec Zalmay Rassoul, favori de Karzaï, qui avait obtenu 11,4% des voix au premier tour, les deux autres chefs de guerre Sayaf et Gol Agha Chirzoi obtenant respectivement 2,7 et 1,3% des voix. Avec de telles alliances, Abdullah Abdullah aurait dû être élu largement.

Or, au terme du second tour le 7 juillet dernier, c’est son rival Ashraf Ghani qui a été déclaré gagnant.

Ce résultat ne peut s’expliquer que par des fraudes massives et des manipulations dans les urnes. Aussitôt, Abdullah Abdullah a dénoncé ces fraudes et annoncé qu’il refusait le résultat des élections. Bien sûr, Karzaï et les deux commissions électorales sont accusées et les partisans d’Abdullah Abdullah, qui se souviennent encore qu’en 2009 leur candidat a déjà perdu face à Karzaï à cause de fraudes, sont descendus dans la rue, ont manifesté, déchirant au passage les photos affichées de Karzaï, et sont allés occuper les bureaux de l’Assemblée nationale, menaçant de faire un coup d’État. Ce jour-là, Kaboul s’est trouvé à deux doigts d’une guerre civile. Il a fallu un coup de fil express d’Obama à Abdullah Abdullah pour que la situation se calme.

Le ministre des Affaires étrangères américain, John Kerry, qui était en voyage officiel en Chine a été dépêché à Kaboul pour trouver une solution. Devant l’ampleur des fraudes, il n’a pas trouvé d’autre solution que de sortir de son chapeau l’idée qu’à l’issue d’un recomptage, il n’y aurait ni gagnant ni perdant, et qu’on formerait un gouvernement d’union nationale. Pour arbitrer entre les deux rivaux, il a en effet demandé que les 8 millions de voix soient recomptées dans un délai d’un mois sous le regard d’observateurs internationaux et décrété qu’en fonction des résultats, le gagnant serait Président et le perdant, Chef de l’exécutif. Malheureusement, le poste de premier ministre n’est pas prévu dans la constitution afghane ! « Peu importe, aurait dit John Kerry, faites la paix et dans deux ans, vous ferez une grande réunion pour changer la Constitution ». Depuis, c’est l’impasse et les deux candidats rivaux n’arrivent pas à trouver un accord pour le partage du pouvoir.

Aujourd’hui, la situation est à tel point bloquée que, désormais, l’unité de la nation afghane est mise en cause et les partisans des deux camps s’affrontent, pas autour d’idées politiques mais autour de revendications communautaires, ethniques et linguistiques. Abdullah Abdullah est de père Pashtoune et de mère Tadjik, et a été co-listier du Commandant Massoud dans les années 1978-2001. Il est considéré comme un Tadjik malgré ses alliances avec les Pashtounes tandis que Ashraf Ghani, de père et de mère Pachtounes, est considéré comme héritier naturel du pouvoir. Le comportement de Karzaï vis-à-vis du pays et des deux prétendants reste très ambigu.

Dans l’attente d’un dénouement, l’économie est bloquée, les talibans sont actifs dans 26 provinces sur 34 et l’insécurité et la corruption ravagent le pays.

Les acteurs de cet immense désordre politique sont à la fois Karzaï et les deux commissions électorales « indépendantes » (mais en fait aux ordres de Karzaï), les deux candidats et les responsables onusiens et occidentaux.

  • Karzaï parce que, dès le début, il a tout mis en œuvre pour que le projet d’Obama d’assurer une transition démocratique avant le retrait américain fin 2014 échoue. Souhaitant que les élections se déroulent entre Afghans, sans que les observateurs internationaux n’interviennent, Karzaï choisit des responsables pour l’organisation de ces élections parmi ses relations sans que quiconque manifeste sa réprobation. Le 7 juillet, quand la situation politique lui échappe, il comprend qu’il ne pourra pas à lui tout seul arbitrer entre les deux candidats, c’est alors qu’il fait appel à l’ONU et aux diplomates occidentaux. Par ailleurs, tout au long de ses 13 années de pouvoir, Karzaï n’a jamais fait l’effort de sortir du système politique tribal de type asiatique pour guider le pays vers un système politique moderne avec de vrais partis politiques et des mécanismes électoraux acceptables par tous.
  • Les deux candidats qui tout au long de ces années de pouvoir de Karzaï l’ont partagé de près ou de loin avec lui. Ils n’ont jamais essayé de sortir d’un système tribal ni d’introduire la démocratie par la base dans les 28 000 villages du pays où continuent de régner des chefs de guerre.
  • La communauté internationale enfin qui a été extrêmement légère et pour la reconstruction du pays de façon générale et pour la mise en place des mécanismes électoraux dans un pays qui sortait non seulement de plus de trente années de guerre mais n’avait jamais eu d’État et qui, tout au long de son histoire depuis 1747, avait été gouverné par un jeu d’alliances tribales sans qu’il soit jamais tenu compte de la volonté du peuple. En 2002, les Occidentaux sont arrivés, promettant d’éradiquer les talibans, de mettre en place un État et d’aider le pays à se développer. Dans la pratique, le temps et des milliards de dollars ont été gaspillés, de telle sorte que les talibans reviennent, que l’État reste tribal et le développement un jeu subtil entre l’occidentalisation et le marché.

 

Le peuple afghan est otage depuis 2002 de ses propres dirigeants et de la communauté internationale, des approximations et des timidités des experts dépêchés et des autres corps diplomatiques dans le pays qui n’osent pas mettre leurs interlocuteurs devant leurs responsabilités. En effet, diplomates et fonctionnaires internationaux, quand ils se trouvent en face d’un quelconque chef afghan, se comportent en diplomates mais pas en responsables. Ils viennent en Afghanistan avec des idées préconçues, ils ne restent en contact qu’avec les chefs de guerre et les chefs du gouvernement et s’en vont, « mission accomplie ». Un exemple attristant de cette situation : l’organisation de ces élections de 2014.

Comment a-t-on pu financer des élections présidentielles qui doivent permettre au peuple de choisir son avenir dans la clarté et sans bourrage des urnes sans que les mécanismes électoraux aient été au préalable clarifiés ? Pouvait-on espérer un vote sans fraude alors qu’on ne pouvait pas réellement vérifier l’identité des électeurs, que les circonscriptions de vote n’étaient pas bien délimitées et que le recensement des électeurs était imprécis ?

L’attente interminable des résultats provoque des frustrations chez les électeurs. D’autant plus que les deux candidats, au lieu de se pencher sur les problèmes du peuple, sont occupés à marchander le partage des pouvoirs après les élections. Cet égoïsme des candidats et de leurs acolytes fait le lit des talibans.

Si, dans les semaines qui viennent, le gouvernement d’union nationale ne se met pas en place, l’Afghanistan risque une guerre civile qui enfantera des islamistes radicaux du même type que ceux de l’État islamiste en Irak et au Levant.

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