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Billet de blog 12 mars 2009

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Afghanistan: questions à propos d'une nouvelle stratégie.

Depuis le changement de la nouvelle administration américaine, on parle d'un changement stratégique quant au maintien de l'OTAN et la présence américaine en Afghanistan. Bien évidemment l'Afghanistan est devenu la priorité du nouveau président Obama la preuve en est qu'il envoie 17000 soldats supplémentaires pour assurer la sécurité et organiser la deuxième élection présidentielle prévue pour le 20 août prochain.

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Depuis le changement de la nouvelle administration américaine, on parle d'un changement stratégique quant au maintien de l'OTAN et la présence américaine en Afghanistan. Bien évidemment l'Afghanistan est devenu la priorité du nouveau président Obama la preuve en est qu'il envoie 17000 soldats supplémentaires pour assurer la sécurité et organiser la deuxième élection présidentielle prévue pour le 20 août prochain.

Pour aborder à nouveau la question afghane, les occidentaux ont nommé des émissaires spéciaux : M. Holbrooke aux USA, M. Pierre Lellouche en France, ...

Lors de la présentation de Monsieur Lellouche à la presse, Monsieur Kouchner s'est félicité de la nomination de Pierre Lellouche, grand connaisseur des questions militaires et qui a effectué de nombreux séjours en Afghanistan et Pakistan. Il s'est aussi félicité des résultats « positifs » en Afghanistan malgré l'insécurité croissante et malgré l'échec total de la reconstruction. IL est vrai que, si on revient fin 2001 à la Conférence de Bonn et à la nomination de Karzaï en 2002 à la tête du gouvernement provisoire, on a réussi à promulguer une constitution, à organiser deux élections, construire quelques kilomètres de routes, et chose la plus importante, faire de l'Afghanistan un Etat qui puisse avoir une place sur la liste des Nations ( ce qui n'était pas le cas sous les talibans).

La question c'est que 8 ans après, quand on regarde l'attente et l'espoir du peuple afghan et les promesses optimistes de la communauté internationale, on a droit de se demander pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

La presse occidentale et les spécialistes racontent que le retour des talibans et l'échec de la reconstruction sont liés uniquement à des problèmes de terrorisme qui auraient leur lit dans les frontières du Sud de l'Afghanistan avec le Pakistan et le refus des talibans quant à la mise en place d'un Etat de droit basé sur la démocratie.

Quand ces gens-là vont-ils comprendre que les talibans sont d'abord les enfants de la misère ?

Fin 2001, suite à la destruction des tours de Manhattan, Georges Bush va désigner les talibans comme la source du Mal et avec le consentement des Nations Unies, il attaque militairement l'Afghanistan . L'optimisme était tel que tout le monde pensait que la puissance américaine était capable de trouver une aiguille dans une botte de paille et éradiquer les talibans comme un rien ! Le problème est que, après avoir chassé les talibans, en accord avec le FMI, la Banque Mondiale et l'ONU, ils se sont attaqués à un problème extrêmement compliqué avec un mépris attristant doublé d'une ignorance totale des vrais problèmes de ce pays. On ne peut pas reconstruire un pays qui sort de plus de 20 années de guerre et de 70 années de sous-développement, sans aucune réflexion, sans tirer aucun bilan. L'absurde était tel que, dès la mise en place du gouvernement de transition dans un pays traumatisé, ancré dans une culture profonde de liberté, du jour au lendemain, non seulement le bricolage, l'urgence et l'humanitaire, sont devenus les maître mots de la reconstruction mais l'anglais est devenu la langue administrative et le dollar la monnaie locale.

Début 2002, les occidentaux en promettant de l'argent pour la reconstruction de l'Afghanistan, se sont d'abord créés des marchés. La conférence de Bonn avait mis en place un gouvernement qui puisse satisfaire les différentes sensibilités de la résistance afghane et de l'ancien roi de l'Afghanistan. Dans ce gouvernement, étaient présents plusieurs chefs de guerre qui privilégiaient d'abord leurs propres intérêts au détriment de l'intérêt suprême de la reconstruction.

Par ailleurs, depuis le retrait de l'armée russe en novembre 1989, aussi bien l'ONU que l'ensemble de la communauté internationale savaient que les différents chefs de la résistance afghane ne feraient pas la paix car les milliards de dollars par an que chaque faction de la résistance obtenait pour faire de la guerre une industrie « privée » allaient leur échapper. Malgré cela et malgré leur incompétence pour mener à bien la reconstruction du pays, depuis 2002, aussi bien les états que les experts internationaux ont collaboré avec le gouvernement en place.

Pour masquer leur méconnaissance des problèmes afghans et pour ne pas aller contre les intérêts des différents chefs tribaux qui par leurs différentes actions empêchaient la reconstruction : par exemple, la plupart des pâturages sont confisqués par les chefs de guerre, de même que les terres agricoles. Or 85 % des afghans sont des paysans et des nomades : ils ont été pourchassés pendant la guerre contre les communistes et les talibans les ont obligés à quitter leurs terres d'origine. A leur retour, la plupart n'ont pas pu retrouver leurs terres parce qu'elles étaient confisquées par les chefs de guerre et les commandants locaux puissants. Alors ils sont venus s'installer sur les flancs des montagnes de Kaboul dans d'immenses bidonvilles. Aucun expert n'a fait de lien entre l'insécurité, le développement des bidonvilles et les problèmes de gouvernance. Les seules raisons invoquées étaient comme toujours, la culture du pavot, la sécheresse et les talibans.

A chaque fois, l'incompétence des fonctionnaires afghans et la corruption étaient soulignées et pour y remédier, on faisait appel à l'urgence et l'humanitaire pour combler le handicap de la mauvaise gouvernance. Parce que la reconstruction était un marché énorme, les grandes ONG américaines, allemandes ... obtenaient les marchés pour faire face à l'urgence. Du coup, on a vu fleurir une multitude d'états dans l'Etat où l'anglais était la langue usuelle et le dollar la monnaie ; 90 % des afghans qui ne possédaient ni cette langue ni cette monnaie ont été exclus de la reconstruction, les poussant de fait dans les bras de talibans.

Aujourd'hui, la situation est catastrophique ; l'augmentation des prix, la pauvreté, toutes sortes d'insécurité et le discrédit total quant au gouvernement de Karzaï et la communauté internationale est tel que le peuple sait désormais que tout le monde ment et que la reconstruction réelle n'est la préoccupation ni du pouvoir en place ni des occidentaux. Les afghans disent que les occidentaux sont là pour occuper l'Afghanistan à des fins géopolitiques ( le pétrole, la proximité avec la Chine et le voisinage avec l'Iran ).

Dès le début de 2001, l'afghan de base qui avait vu ses réseaux d'irrigation napalmés par l'armée russe, ses terres brûlées par les talibans, sa fille violée par les résistants, attendait que dans les villages l'Etat prenne forme et s'occupe de soigner les blessures, et de mettre en place les institutions de la police, la justice, la santé, ...

Les occidentaux et le gouvernement afghan n'avaient aucune idée ni de l'attente du peuple et de la misère qu'il vivait . Ils ont copié une idée des communistes pour créer un Ministère du Développement Rural pas pour reconstruire d'abord et développer après les villages, mais pour « acheter » la population. Ce ministère était patronné par le la coopération technique allemande (GTZ) et était soutenu financièrement et techniquement par les allemands, les anglais, la Banque Mondiale, la Banque asiatique de développement. C'était une véritable pompe à gaspillage : on a essayé d'aller dans les 30000 villages de l'Afghanistan pour faire de l'aide d'urgence un outil de développement avant de se soucier de la reconstruction à savoir : empêcher les chefs de tribus de détourner l'aide à son profit, donner aux villageois d'abord la possibilité économique de pouvoir payer l'électricité, l'école, la route... grâce à la création d'une économie créatrice de richesses dans le village. Puisqu'il fallait acheter la population pour qu'elle vote ou qu'elle se tienne tranquille, tout le monde est devenu demandeur, assisté ... alors pourquoi travailler ?

Maintenant que l'heure du bilan est arrivée, l'échec de la reconstruction est imputé à la mauvaise gouvernance, à la corruption et à l'insécurité. Or la communauté internationale savait, était complice depuis le début et doit partager aujourd'hui la responsabilité de l'échec. On dit que Karzaï ne s'est pas occupé de la reconstruction et que son pouvoir ne dépasse les limites de la ville de Kaboul. Il faut avouer que pour assurer leur sécurité personnelle les experts internationaux descendent des avions, montent dans les voitures blindées et s'enferment dans des bunkers d'où leurs assureurs leur demandent de ne pas sortir. Donc sur le terrain, on ne rencontre que des petites ONG qui vont au charbon, ramènent les informations moyennant l'obtention du financement d'un contrat. Dans ces conditions-là, comment imaginer une stratégie de reconstruction efficace ?

La stratégie américaine n'est pas encore claire et c'est dans cette optique-là que Madame Clinton consulte les alliés et invite l'Iran à une réunion début Avril. Entre temps, la solution militaire avec envoi de nouvelles troupes américaines est en cours. On parle d'une approche globale avec l'intervention de l'armée, la reconstruction, l'aide au développement et une nouvelle gouvernance en invitant les talibans, les pakistanais et les iraniens à la table des négociations. En soi, c'est une excellente chose. Je pense que pour les citoyens occidentaux, c'est probablement une solution pour le maintien des troupes en Afghanistan. Dans la pratique, il faut que tout le monde sache que l'Afghanistan est un territoire une fois et demi grand comme la France et qu'il partage 2180 kms de frontière avec le Pakistan, 820 kms avec l'Iran, 120 kms avec l'Inde, 75 kms avec la Chine et 2350 kms avec le Tadjikistan, l'Ouzbekistan et le Turkmenistan. Ces frontières ne sont pas des frontières fermées. L'Afghanistan est devenu la plaque tournante, depuis les années 80, non seulement de la drogue, mais aussi de la contrebande de toutes sortes de biens de consommation qui approvisionnent tous les pays qui l'entourent. Tout çà est maintenu par une mafia invisible. En Occident, on ne voit que la guerre, l'insécurité et la culture du pavot.

Comment allons-nous défaire la maille de toute cette économie parallèle et invisible à laquelle personne ne pense ni ne s'attaque ?

En 1989, les Russes avant d'être contraints à se retirer d'Afghanistan, étaient devant le dilemme suivant : comment se défaire du bourbier afghan ? Rester ou partir ? Pour rester, les militaires avaient demandé au gouvernement russe de l'époque la présence de 500 000 soldats et 30 années de délai pour maîtriser le territoire. Gorbatchev, devant cette demande, a préféré le retrait et nous en avons vu les conséquences.

Est-ce que malgré la crise économique les occidentaux vont faire ce cadeau-là pour amener la paix en Afghanistan ? J'en doute fort.


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