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Billet de blog 27 août 2009

Menaces de guerre civile au lendemain des élections en Afghanistan

Le 20 août dernier, les élections présidentielles et provinciales ont eu lieu malgré la pression des talibans.

Habib Haider
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Le 20 août dernier, les élections présidentielles et provinciales ont eu lieu malgré la pression des talibans.

À Kaboul comme dans les différentes capitales du monde occidental, tout le monde s'est félicité de la « tenue » des élections : il faut quand même savoir que les journalistes afghans (menacés de sanctions) et étrangers (menacés d'expulsion) étaient muselés et empêchés de raconter la réalité du déroulement des élections. Quant aux observateurs internationaux, pour la plupart ils observaient en hélicoptère et ne visitaient les bureaux de vote que si leur sécurité était assurée à 100% ; ils n'ont pas vu 1 millième de la réalité, du stress vécu par le peuple afghan.

L'abstention a été très élevée : seulement 35% des électeurs ont voté. Certes les menaces que faisaient peser les talibans ont fait leur effet mais il ne faut pas oublier que, sur les 16,5 millions d'électeurs potentiels, la moitié d'entre eux ne mange pas à sa faim et est loin des préoccupations électorales... Beaucoup des électeurs qui se sont déplacés pour voter y ont été incités par des « encouragements » financiers... Ce qui pour les Occidentaux apparaît comme un événement « démocratique » ou le début d'une nouvelle stratégie apparaît au commun des mortels afghans comme des élections manipulées -qui ont coûté 233 millions de dollars- et qui ont n'ont créé des emplois précaires que pour quelques milliers d'Afghans et quelques centaines d'observateurs internationaux.

En réalité, puisque les conditions normales pour des élections n'étaient pas réunies (pas de papiers d'identité, pas de carte d'électeur officielle) et qu'aujourd'hui avant que les votes soient comptés, les deux candidats principaux se déclarent gagnants (Karzaï et Abdullah Abdullah), la situation politique de l'Afghanistan est si grave que le pays risque l'éclatement. En effet, lors de la conférence de Bonn fin 2001, Karzaï a été imposé comme chef du gouvernement provisoire de l'État afghan, pour satisfaire les Pashtounes. Or, depuis 2002, aucun recensement n'a eu lieu et personne ne sait réellement quelle ethnie est majoritaire en Afghanistan pour que son représentant puisse être désigné comme chef.

Abdullah Abdullah est soutenu par les Tadjiks du Nord et les Pashtounes du Sud.

Karzaï, soutenu par les différents chefs de guerre et les chefs religieux, est donné gagnant. Il est pourtant très critiqué et son bilan négatif.

Dans le même temps, on observe une manipulation des Iraniens qui soutiennent les Hazaras et les Tadjiks, des Russes qui soutiennent les Ouzbeks, les Turkmènes et les Tadjiks, des Pakistanais qui soutiennent les talibans pashtounes le tout sous l'œil très attentif des Chinois également présents en Afghanistan...

Bien évidemment, Karzaï est soutenu par l'OTAN, les Américains et les Européens.

Dans ces conditions, aucun des candidats ne se déclarera vaincu et on va donc aller vers une « iranisation » de la situation. À une seule différence, c'est que les Iraniens n'ont pas besoin de tendre la main aux Occidentaux pour qu'ils les aident afin de faire fonctionner l'appareil de l'État, alors que les Afghans sont complètement dépendants de l'aide internationale.

Quel que soit le vainqueur des élections, il faut savoir qu'aucun n'a de programme, d'équipe ou d'appareil d'État suffisamment organisé pour appliquer une quelconque politique. Ceux et celles qui ont assisté aux meetings pré-électoraux peuvent le confirmer : tout au long de la campagne, les différents candidats ont revendiqué le pouvoir mais pas proposé de programme. Aucun des 41 candidats ne peut s'appuyer sur un parti structuré ; les 41 candidats ont tous demandé les voix des électeurs en promettant de leur apporter la sécurité et de lutter contre la culture du pavot et la corruption. Il ne faut donc pas s'étonner que les talibans soient de plus en plus écoutés quand ils proposent, eux, de la nourriture, un revenu et l'ordre social.

Quel que soit le satisfecit que s'accorde la communauté internationale, la réalité est que, depuis 8 ans, on n'a pas su créer 10 000 « vrais » emplois (i.e. un emploi dans une entreprise...). Les seuls emplois créés l'ont été par les ONG et les institutions internationales. Il suffit que l'ONU ferme une agence, que l'Europe cesse de financer un projet de développement ou qu'une ONG ne trouve pas de financement humanitaire pour que, demain, l'économie afghane s'enfonce encore plus.

Et tout le monde sait que le pavot est un mal utile. La majorité des emplois dans l'agriculture tournent autour de la culture du pavot ; ce secteur produit 60% du PNB de l'Afghanistan...

Le changement de stratégie des Américains est maintenant de sécuriser militairement le pays et d'apporter le développement par l'envoi de milliers d'experts techniques civils internationaux. Ce sont des promesses vides.

Comme ceux qui les ont précédés, ces experts ne connaissent ni la langue ni les contraintes techniques de l'économie afghane. Le dilemme de la société afghane, c'est que sa population à 85% paysans et nomades, doit d'abord produire pour se nourrir et ce problème-là n'est pas le problème des experts internationaux. Ils poussent à une agriculture de rente pour l'exportation afin que les revenus de l'État augmentent et ils laissent complètement de côté la sécurité alimentaire de la population.

Aujourd'hui, surtout dans les grandes villes, nombreux sont les Afghans qui n'ont accès ni à l'eau potable, ni à un revenu correct qui assure à leurs enfants l'accès à l'éducation ou aux soins, et qui sont prêts à vendre leur âme pour pouvoir survivre. Les Occidentaux, pour conquérir le cœur des Afghans, saupoudrent l'aide en distribuant aux uns, un crayon, ou en dispensant aux autres des soins dentaires comme on soigne une bête. La population se sent méprisée et sa haine envers les Occidentaux grandit chaque jour un peu plus : les promesses ne suffisent plus à la population.

Si demain les deux candidats s'entêtent, le risque de guerre civile est réel. N'oublions pas qu'il y a encore beaucoup d'armes dans la population et que l'armée nationale est fragile et menace d'éclater, chacun retournant soutenir un chef de guerre ou de tribu... Quant à la force militaire de l'OTAN, si elle en arrivait à soutenir l'un ou l'autre, ce serait la guerre déclarée de l'OTAN contre le peuple. Qui assumera cette responsabilité-là ?

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