Afghanistan : l’éveil d’un peuple, les attentes d’une nation

Le 5 avril 2014, le peuple afghan a participé à l’élection présidentielle en transcendant le conservatisme tribal, les actes de terrorisme, les contraintes climatiques et les distances pour aller voter dans les 6 117 bureaux de vote ouverts.

Le 5 avril 2014, le peuple afghan a participé à l’élection présidentielle en transcendant le conservatisme tribal, les actes de terrorisme, les contraintes climatiques et les distances pour aller voter dans les 6 117 bureaux de vote ouverts. Pourtant, 767 bureaux sont restés fermés faute de sécurité. Il a fallu attendre plusieurs semaines pour que, dans une atmosphère tendue et d’intenses tractations entre les chefs, le résultat final du premier tour soit officiellement annoncé le 15 mai : deux candidats, Abdullah Abdullah et Ashraf Ghani (qui ont obtenu respectivement 45,0% et 33,6% des voix), ont commencé leur campagne le 20 mai et les manœuvres d’alliances politico-éthniques vont bon train. Si toutes les conditions sont réunies, les Afghans iront aux urnes pour le second tour le samedi 14 juin.

Quel que soit le vainqueur, à de nombreux points de vue, ce vote du 5 avril 2014 est riche d’enseignements.

Par ce vote, des millions d’Afghans (environ sept millions de votants sur douze millions d’électeurs inscrits, dont 40% de femmes) ont exprimé leur volonté d’exister comme membres de plein droit de la nation afghane. C’est grâce aux urnes, en participant très nombreux à ce choix d’un président, qu’ils ont conquis de façon non violente le droit à la reconnaissance de la citoyenneté individuelle et à la visibilité dans leur société.

En allant aux urnes, le peuple afghan a dit haut et fort à ces dirigeants et à la communauté internationale que, d’ores et déjà, la société afghane ne voulait plus être une société tribale et opaque mais qu’elle prenait courageusement le chemin d’une société transparente, en voie vers la démocratie. Ils ont manifesté leur rejet des pratiques politiques anciennes basées sur les alliances tribales qui prenaient le peuple en otage tout en jouant sur les divisions de la nation au nom de la religion, des ethnies, des langues, pratiques qui sont source du clientélisme, de la corruption et qui ne laissent aucune chance de trouver une solution pour la gouvernance du pays.

Grâce aux lourds sacrifices payés par les ONG et la presse depuis 2002, la peur et la passivité de l’époque des talibans ont cédé la place à une conscience politique, à une soif de liberté et à l’espérance d’un avenir meilleur.

Par ce vote massif, les électeurs ont signifié à leurs futurs dirigeants qu’ils attendaient d’eux une politique en rupture avec celle menée par le gouvernement Karzai depuis 2002 pour éviter l’anarchie et le retour probable des talibans dans l’espace politique dans les mois à venir.

Si, dans le vote du 5 avril, le message des électeurs et des électrices était clair, en face, les deux challengers n’apportent pas de message nouveau. Ce sont tous deux des personnalités à culture identitaire tribale, disposant d’importants moyens financiers, qui cherchent plus à instrumentaliser la démocratie pour capter le pouvoir grâce à leurs réseaux d’influence qu’à mettre en œuvre des programmes politiques crédibles. Leurs alliances de circonstance (à l’image de celles des rois A. Rahman, 1880-1901, et Nadir Shah, 1929-1933, l’autorité en moins), faute de réels contenus idéologiques et de profondes réformes économiques, ne semblent pas correspondre aux attentes immédiates du peuple.

Car aux questions crucialement actuelles de la population, ils répondent tous les deux par des solutions d’hier. Ils proposent : le changement de la constitution, la lutte contre la corruption, la bonne gouvernance, le développement économique pour remédier à un mal qui ronge la société afghane non pas depuis 1978, date du coup d’État prosoviétique, mais depuis le début du siècle dernier.

Les deux candidats restent très éloignés des problèmes concrets vécus par la population afghane. Croient-ils convaincre les électeurs par des promesses qui ne se rapportent qu’à des choix d’organisation économique totalement théoriques ? L’électeur afghan ne comprend pas qu’on lui propose d’instaurer un nouveau dirigisme économique, ou de prolonger un système de marché ultra-libéral. Aucun des candidats n’a fait l’effort de définir des objectifs précis, qui ait du sens pour des millions de gens qui attendent un vrai changement de leurs conditions de vie.

Trois catégories de besoins ont un caractère vital pour la survie de ces millions d’Afghans et l’avenir de leurs enfants : la sécurité physique, l’alimentation et l’eau nécessaires pour chaque jour, l’approvisionnement en énergie pour la cuisine et le chauffage.

L’insécurité est vécue partout, aussi bien dans les campagnes que dans les villes, comme un danger permanent pour soi-même et sa famille. Les rapts, les viols, les attentats menacent tout le monde : seuls les privilégiés qui sont à l’abri dans des voitures blindées, dans des maisons surveillées, ne connaissent pas la peur engendrée par ces menaces quotidiennes. Qu’a fait le pouvoir en place depuis douze ans, soutenu par les armées occidentales et les milliards de dollars, pour instaurer un ordre civil minimum ? Que peuvent faire des personnalités élues aux assemblées provinciales, ou à la tête des villages, faute des forces de police et des moyens règlementaires que l’État afghan est incapable de financer ?

L’alimentation de base ne s’est pas sensiblement améliorée : le pays ne produit pas la moitié des quantités de produits consommés. Huit millions d’Afghans restent sous-alimentés, avec seulement un repas par jour. La malnutrition touche les deux tiers des enfants. C’est surtout la conséquence de l’échec total de la politique agricole. Ni la distribution d’intrants, ni les moyens de mécanisation ou de traction animale, ni les moyens de collecte des récoltes, n’ont été à la hauteur des attentes minimales.

Il faut souligner que la population des villes a décuplé en vingt-cinq ans. Les objectifs de croissance de la production commercialisable n’ont pas été évalués pour prendre les décisions correctes concernant l’évolution des besoins alimentaires de cette population des villes. Que nous disent les candidats au poste de président, aujourd’hui, sur cette question ?

L’approvisionnement en énergie devrait être satisfait par des disponibilités en bois, charbon, gaz et pétrole importés et électricité. Quatre-vingts pour cent de la population n’a pas de revenus permettant d’avoir un accès à l’énergie en quantité suffisante. Contrairement aux promesses faites par les gouvernements successifs depuis douze ans, l’alimentation en électricité n’est assurée qu’à 20% de la population environ.

Les candidats de Kaboul sont pleins de promesses de paix avec les talibans, avec le Pakistan et sont prêts à signer le pacte de sécurité avec les Américains. Ils promettent aussi une croissance économique et des emplois nouveaux -dans l’artisanat, les mines et l’industrie et l’agriculture- sans jamais spécifier avec quels investissements ni quelles compétences. Pour eux, ces détails importent peu, car ils ont une recette miracle : une nouvelle gouvernance !

Que signifie ce mot magique, la « gouvernance » ?

Il s’agit de construire vraiment les bases de l’administration étatique : des cadres et des ingénieurs formés à la gestion des comptes nationaux, du système bancaire, de l’urbanisme, des juristes connaisseurs des questions industrielles et du commerce international, des spécialistes de l’hydraulique, géomètres, etc. Et il s’agit d’instaurer un système judiciaire, avec une hiérarchie des tribunaux et des juges fonctionnant indépendamment du gouvernement et même de la Présidence de la République. Car il n’y a pas de confiance possible du peuple dans l’État sans une possibilité réelle donnée à chaque citoyen d’être protégé équitablement contre les agressions et les vols de toute nature ou les abus des fonctionnaires corrompus.

Mais la réalité reste encore bien éloignée de l’idée même de gouvernance, dans un pays où les seuls détenteurs d’un pouvoir concret sur les activités des gens qui veulent produire et vendre des fruits ou des brosses à dents sont les chefs de tribus, les ONG et les organismes internationaux !

Le symbole très fort de cette réalité se trouve dans la monnaie nationale. Il n’y a dans aucun pays du monde une économie réelle qui existe et se trouve dirigée par l’État sans une monnaie propre du pays – utilisable dans tout échange de biens ou de services et reconnue au niveau international. En Afghanistan, chacun peut acheter son pain partout dans le pays avec des afghanis, mais pour acheter une maison ou un téléphone, il faut disposer de dollars !

Le futur président a maintenant l’obligation de faire une synthèse des considérations morales, politiques, écologiques e, économiques et sociales pour le bien de son pays et de sa nation. Le peuple l’attend.

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