L’Université Lyon 2, sa Présidence et la répression étudiante

Ce texte revient, à partir du cas de l'Université Lumière Lyon 2, sur la forte répression qu'a connu le mouvement étudiant ces derniers temps, avant d'élargir le sujet aux mobilisations de l'Université dans leur ensemble.

Le 8 novembre dernier, un étudiant de l’Université Lyon 2 s’immolait devant un bâtiment du CROUS. Alors que ce dernier revendiquait lui-même le caractère hautement politique de son acte et alors que s’enclenchait un mouvement généralisé contre la précarité étudiante, les instances présidentielles de l’Université mettaient surtout l’accent sur la dimension psychologique de ce geste (se rattachant assez largement aux arguments de certain.e.s journaliste.s et femmes/hommes politiques déniant tout caractère politique à cette tentative de suicide) et insistant, dans une note interne du 13 novembre, sur la « fragilité » de l’étudiant en question. Néanmoins, ce n’est pas tellement cette dépolitisation, extrêmement problématique, que je souhaiterais dénoncer ici, mais plutôt la gestion catastrophique, par la Présidence de Lyon 2, de la situation. Travaillant au sein de cette université, il m’a semblé essentiel de souligner le rôle central de la Présidence dans la répression des étudiant.e.s mobilisé.e.s.

 

La Présidente et le policier

Le premier point essentiel est le recours systématique aux forces de « l’ordre » pour briser toute initiative étudiante. Dans la note interne citée plus haut, Nathalie Dompnier, Présidente de l’Université, s’émeut – moins d’une semaine après l’immolation de l’un de ses étudiants – du blocage de l’Université. J’ai pu être présent lors de plusieurs tentatives de blocages par les étudiant.e.s et il me semble important d’insister sur le côté pacifique et non violent de ceux-ci. Pourtant, à chaque fois (ou presque), plusieurs véhicules de police se garaient très rapidement en face de l’entrée de l’Université et des policiers, tout en armure, délogeaient les étudiants – de manière plus ou moins violente. La seule alternative à l’intervention policière consistait à fermer administrativement les bâtiments, coupant court à toute tentative de blocage ou possibilité de regroupement et d’organisation des étudiants sur le campus. Pourtant, en 2016, dans sa profession de foi, Nathalie Dompnier mettait l’accent sur la nécessité d’une université plus « démocratique, ouverte et solidaire. » Les étudiant.e.s qui se sont retrouvés, durant ces derniers mois, avec des contusions et hématomes ont une expérience tout autre de l’Université que celle qui leur était ainsi proposée.

La problématique des violences policières est depuis longtemps une question centrale dans la vie des Arabes, Noirs, Rroms et habitants des quartiers populaires français – on ne compte plus les morts. Ces dernières années, le mouvement social a également fait la triste expérience de cette répression sanglante d’État – on ne compte plus les yeux, jambes ou mains mutilés. Désormais ce sont les étudiant.e.s qui, pour certains, viennent des quartiers populaires et on grandi dans la crainte d’être blessés ou tués par la police, et pour beaucoup sont boursier.e.s (condition essentielle à la poursuite d’études supérieures), qui risquent la mutilation et/ou l’arrestation policière.

Le recours à la police se systématise et se normalise dangereusement depuis plusieurs années. Si la présidence en appelle aussi souvent aux appareils répressifs d’État, c’est aussi parce que la macronie lui en donne les moyens – si les policiers savent depuis longtemps qu’ils peuvent tuer/mutiler les Arabes et Noirs, ils sont désormais bien conscients qu’ils ont toute liberté pour s’en prendre au reste des classes populaires, des Gilets Jaunes aux étudiant.e.s et chercheur.euse.s précaires (le récent passage à tabac d’un doctorant à l’IHEAL en apporte une preuve supplémentaire s’il en était besoin). D’ailleurs, la présidence ne s’est pas arrêtée dans sa voie vers le quadrillage sécuritaire de l’Université puisqu’elle a embauché une sécurité privée – dont on peut penser qu’elle est mieux payée et, surtout, sans retard, contrairement aux vacataires – chargée de contrôler et d’intimider les étudiant.e.s.

Mais c’est surtout la récente plainte déposée par l’Université contre trois étudiant.e.s qui doit non seulement nous indigner, mais aussi nous pousser, en tant que salariés de l’Université, à nous organiser pour ne pas laisser la hogra policière s’installer à Lyon 2. En effet, il y a un peu plus d’un mois, plusieurs étudiant.e.s se sont introduits dans un conseil académique – de manière certes démonstrative, mais sans violence. 19 étudiants se sont retrouvés en garde à vue et 3 d’entre eux ont été poursuivis. Il y a quelques jours, la Présidence a rencontré les étudiant.e.s en question et leur aurait assuré avoir retiré sa plainte – sans qu’aucune preuve de ce retrait n’ait été fournie.

 

L’Universitaire et le militant

Face à ces dérives présidentielles de Lyon 2, le point qui me semble inquiétant et qu’il est essentiel de mettre en avant est le manque criant de solidarité de nombreu.ses.x enseignants-chercheurs titulaires ou membres des différentes composantes de recherche. Certes, il y a eu l’expression d’une certaine émotion et d’une sorte de « solidarité affective » avec les étudiant.e.s, suite au geste de leur camarade. Toutefois, cette solidarité s’est assez rapidement arrêtée dès les premiers germes du mouvement étudiant. On a voulu mettre en place des groupes de parole, une cellule psychologique, etc. … Mais l’émotion s’est vite arrêtée lorsque les étudiant.e.s se sont mobilisé.e.s et ont été matraqué.e.s. – alors que ceux-ci luttaient pour la même cause que celle que défendait leur camarade qui se trouve toujours aujourd’hui dans un état critique à l’hôpital. En effet, ce sont, en grande partie, les chercheur.euse.s non-titulaires, et souvent les plus précaires, qui ont pris en charge la solidarité avec les étudiants mobilisés. Ce sont pourtant ceux qui ont le plus à perdre et la récente divulgation d’une liste noire de personnels mobilisés à l’Université Toulouse Jean Jaurès laisse craindre le pire quant aux répercussions sur celles et ceux dont le contrat est remis en balance chaque année.

Ce manque de mobilisation est d’ailleurs criant de manière générale à Lyon 2. Alors que plusieurs laboratoires se mobilisent et se mettent en grève, que des chercheurs se font durement réprimer par les forces de police, que la marchandisation de l’Université progresse de plus en plus rapidement, etc., la majorité des enseignant.e.s-chercheur.euse.s titulaires – qui sont pourtant celles et ceux qui risquent le moins – font cours normalement et écrivent leur quota d’articles dans une indifférence assez glaçante.

Il y a quelques jours, Geoffroy de Lagasnerie et Ronan de Calan écrivaient un article[1] dans lequel ils remettaient en cause la mobilisation des grévistes à l’Université – arguant que la grève aurait un effet « paralysant » que « l’Université n’est pas un secteur productif comme les autres : on y produit... des idées. Y faire une grève “ordinaire”, c’est simplement renoncer à produire des idées. » Ce texte de de Lagasnerie et de Calan n’est pas étranger au sujet qui nous préoccupe – la précarité des étudiant.e.s et chercheur.euse.s et la répression policière. En effet les auteurs semblent passer à côté du rôle central de l’Université dans le capitalisme – non seulement dans son adaptation constante à l’évolution de l’accumulation du capital, à travers, par exemple, les projets de loi actuels sur la recherche, mais également dans son rôle d’appareil d’hégémonie. Réduire l’Université à la production d’idées tend à effacer la centralité des rapports sociaux capitalistes en son sein – cela entraîne également une séparation artificielle entre les travailleurs de l’Université et le « commun des classes populaires. » Or, c’est bien cela qu’impliquent les mobilisations étudiantes, tout comme celles des différents laboratoires mobilisés actuellement en France : ne pas réduire l’Université à des idées, mais rappeler son rôle d’appareil idéologique d’État marchant main dans la main avec les appareils répressifs, comme n'a cessé de la démontrer Nathalie Dompnier et la présidence de Lyon 2.

 

[1]https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/200120/une-mobilisation-impossible-quand-les-universitaires-confondent-la-lutte-et-l-autopuni?fbclid=IwAR2Rd517_Bn8gBOXa0DHihCiBlBTCBLxWAqE9sTNzqUvwnCwVeuQHH9Mzt8

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