Depuis des décennies, le Moyen-Orient est le théâtre d’une machinerie implacable où cynisme stratégique, duplicité diplomatique et brutalité militaire s’entrelacent, et où les populations civiles portent, inlassablement, le fardeau le plus lourd. Les événements récents confirment cette mécanique de fer : Israël a mené des frappes sur six pays arabes – Qatar, Yémen, Gaza, Syrie, Liban et Tunisie – révélant à quel point le “monstre”, devenu une créature politique incontrôlable façonnée par les États-Unis, agit librement, sans considération morale ni contrainte diplomatique.
L’attaque contre Doha, visant directement l’équipe palestinienne de négociation qui examinait une proposition américaine de cessez-le-feu à Gaza, marque une rupture historique : jamais auparavant un État médiateur dans un processus de paix n’avait été frappé militairement. Cette tentative d’assassinat illustre le paradoxe fondamental de Washington et Tel-Aviv : proclamer vouloir la paix tout en visant ceux qui la négocient, et peut-être même chercher à écarter le Qatar de son rôle de médiateur au profit de partenaires plus dociles. Le message est limpide : Israël ne cherche pas la paix mais la prolongation de la guerre et l’écrasement méthodique de ce qui reste de la société civile gazaouie.
Cet épisode n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un schéma historique où Israël, loin d’être un simple prolongement de Washington, oriente et manipule la puissance américaine selon ses propres priorités. L’invasion de l’Irak en 2003, souvent présentée comme une aventure américaine, fut en réalité nourrie par les pressions israéliennes. Netanyahu plaidait alors devant le Congrès pour la chute de Saddam Hussein, transformant l’Irak en champ de ruines : une tragédie humaine pour les Irakiens, un gouffre financier pour les États-Unis, mais un bénéfice stratégique pour Tel-Aviv, débarrassée d’un voisin redouté. En 2006 déjà, lors de la guerre contre le Liban, Washington avait laissé Israël réduire Beyrouth et le sud du pays en cendres, tout en bloquant au Conseil de sécurité l’adoption rapide d’un cessez-le-feu. Plus récemment, les frappes américaines contre des sites nucléaires en Iran, cet été, témoignent encore de cette influence souterraine : Israël suggère, Washington exécute, tandis que Tel-Aviv reste en retrait, engrangeant les avantages d’un équilibre régional constamment brisé.
Ce rôle hybride – bras armé indirect, manipulateur stratégique et spectateur calculateur – révèle une vérité dérangeante : Israël n’est pas seulement une création américaine, mais un acteur autonome dont la logique dépasse désormais celle de son protecteur. Conçu, armé et légitimé par Washington pour servir ses intérêts, l’État hébreu a développé une dynamique propre, capable de frapper aussi bien ses ennemis que ses alliés. L’attaque contre Doha, au-delà de sa portée immédiate, démontre la fragilité des garanties offertes par la présence de bases américaines ou par des promesses de protection qui s’apparentent davantage à des mirages qu’à des certitudes.
Le contraste entre discours et réalité renforce cette évidence. Tandis que les États-Unis continuent d’afficher le rôle de médiateur bienveillant et de protecteur attitré des monarchies du Golfe, Israël frappe ces mêmes alliés avec une impunité totale. Les six frappes menées en quelques jours ne sont pas de simples incidents militaires : elles incarnent un écart abyssal entre rhétorique et pratique, entre le langage policé des chancelleries et la brutalité nue des faits. Les capitales arabes, malgré leurs traités de défense et leur dépendance militaire vis-à-vis de Washington, se découvrent incapables de protéger ni leurs territoires, ni leurs peuples. La “paix” invoquée par les diplomates n’est, au mieux, qu’un rideau de fumée ; au pire, une mise en scène cynique destinée à masquer la persistance d’une stratégie de domination.
Les implications dépassent le cadre de la crise actuelle. Les frappes israéliennes de cette semaine s’inscrivent dans une continuité historique : Israël agit à sa guise, profite du parapluie américain et impose ses priorités à l’ensemble de la région. De l’Irak à l’Iran, du Liban à Gaza, le modèle reste identique : provoquer le chaos, exploiter les fractures, empêcher toute consolidation d’une souveraineté arabe et rester en retrait pour récolter les dividendes du désordre. Même les accords d’Abraham, présentés comme une percée historique en faveur de la paix, s’inscrivent dans cette logique perverse : normaliser avec certains régimes tout en intensifiant la guerre contre les Palestiniens et en fragilisant davantage l’unité arabe.
Face à ce constat, une évidence s’impose : la sécurité régionale ne peut plus reposer sur l’illusion d’une protection américaine. La dépendance à Washington s’est muée en vulnérabilité structurelle, transformant chaque alliance en piège potentiel. Pour les États arabes – en particulier ceux du Golfe – il devient vital de diversifier leurs partenariats stratégiques et de bâtir des mécanismes de défense autonomes. Car le “monstre”, cette créature politique incontrôlable nourrie par l’Amérique, possède désormais sa propre personnalité : il frappe, manipule, sabote, y compris au détriment de ceux que Washington prétend protéger. Dans ce théâtre cynique, la paix affichée n’est qu’un décor fragile, aussitôt pulvérisé par la première salve de missiles. Et les peuples du Moyen-Orient, pris en otage entre une superpuissance qui fabrique des crises et un allié devenu prédateur, demeurent les victimes silencieuses d’un ordre international bâti sur la force, l’impunité et le mensonge.