Hadjer Batoul Reguig

Abonné·e de Mediapart

16 Billets

0 Édition

Billet de blog 11 septembre 2025

Hadjer Batoul Reguig

Abonné·e de Mediapart

Maghreb : la grande puissance qui refuse de naître

L’échec du projet maghrébin n’est pas seulement celui des régimes. Il est aussi le miroir de notre époque : celle d’une mondialisation qui intègre les périphéries comme marchés, mais les prive de voix collective.

Hadjer Batoul Reguig

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Au lendemain des indépendances, les peuples du Maghreb ne rêvaient pas de frontières. Ils rêvaient de routes qui s’ouvriraient entre Oran et Casablanca, de trains qui relieraient Tunis à Nouakchott, de mers partagées et de déserts sans barbelés. En 1958, au Congrès de Tanger, des militants de l’Istiqlal marocain, du Néo-Destour tunisien et du FLN algérien scellaient une promesse : celle d’un « Maghreb des peuples » qui, une fois libéré du joug colonial, parlerait d’une seule voix. Mais plus de soixante ans plus tard, ce rêve n’est qu’une épave, échouée dans le cimetière des illusions. Le Maghreb est devenu un archipel d’États repliés sur leurs rancunes, incapables d’ouvrir une route entre deux villes voisines, alors même que leurs élites continuent d’invoquer la fraternité de façade.

L’Union du Maghreb Arabe, fondée en 1989 à Marrakech, incarne peut-être mieux que toute autre organisation régionale la faillite du politique. Nulle autre institution dans le monde n’aura autant symbolisé le décalage entre les discours et les actes. Les cinq États membres – Algérie, Maroc, Tunisie, Libye et Mauritanie – n’ont pas tenu un seul sommet depuis 1994. L’attentat de Marrakech cette année-là, suivi de la fermeture unilatérale de la frontière par Rabat, a transformé une ligne terrestre de 1 600 km en cicatrice béante. Depuis, des générations entières ont grandi sans jamais franchir cette frontière, sans jamais voir ce que signifie réellement la proximité maghrébine.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : moins de 5 % des échanges commerciaux des pays maghrébins se font entre eux, un niveau plus bas que partout ailleurs dans le monde. En comparaison, l’Union européenne atteint 60 %, l’ASEAN plus de 25 %, et même l’Afrique subsaharienne progresse avec la ZLECAf. Un rapport de la Banque mondiale estime que la fermeture des frontières entre l’Algérie et le Maroc coûte chaque année l’équivalent de 2 % du PIB à chaque pays. Autrement dit, des centaines de milliards de dollars se sont évaporés en trois décennies, sacrifiés sur l’autel des querelles nationales.

L’échec n’est pas une fatalité géographique, mais un choix politique. L’Europe s’est unie après deux guerres mondiales qui avaient fait 60 millions de morts. L’Asie du Sud-Est, malgré les dictatures et les massacres, a bâti l’ASEAN et pèse désormais face aux géants chinois et indien. Le Maghreb, lui, possède une langue commune, une religion partagée, une mémoire coloniale identique – et pourtant demeure incapable d’unir ses ports, ses universités, ses marchés. Le paradoxe est tel qu’il en devient obscène : plus facile aujourd’hui de voyager de Casablanca à Paris que de Casablanca à Tlemcen.

Les raisons sont connues mais rarement dites avec la brutalité qu’elles méritent. La question du Sahara occidental est le nœud gordien. Le Maroc en a fait une obsession identitaire, une cause sacrée qui prime sur toute autre considération. L’Algérie, fidèle à sa doctrine du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, refuse d’y renoncer. Ce conflit, gelé depuis 1975, a empoisonné chaque tentative d’intégration, paralysant toute dynamique commune. Mais il n’est pas la seule explication. Le vrai drame est celui des trajectoires divergentes : Rabat a choisi l’alignement, multipliant les accords avec l’Union européenne, les États-Unis, et désormais Israël, au prix d’une dépendance stratégique croissante. Alger, fidèle à une tradition d’indépendance, a maintenu une politique souveraine, refusant la présence militaire étrangère et préservant une diplomatie de non-alignement héritée du mouvement des années 1960. Entre ces deux visions, il n’y a pas de passerelle, seulement un gouffre.

La conséquence est claire : le Maghreb est aujourd’hui un espace de dislocation. La Libye est devenue un champ de bataille où s’affrontent la Turquie, la Russie et les Émirats. La Tunisie, étranglée économiquement, n’a plus la capacité de jouer le rôle de trait d’union. La Mauritanie reste à la marge, oscillant entre Sahara et Afrique de l’Ouest. Quant au Maroc et à l’Algérie, leur rivalité transforme la région en otage de leur incapacité à dépasser le passé.

Pourtant, les potentialités sont vertigineuses. Un marché de près de 100 millions d’habitants. Des ressources énergétiques qui pourraient garantir l’autonomie de tout un continent : gaz et pétrole algériens, pétrole libyen, phosphates marocains, richesses minières mauritaniennes, ressources halieutiques et agricoles tunisiennes. Un territoire qui contrôle à la fois la Méditerranée occidentale et les portes du Sahara. Si une union fonctionnelle voyait le jour, son PIB combiné dépasserait 1 500 milliards de dollars, faisant du Maghreb une puissance comparable à la Turquie. Mais tout cela reste lettre morte, condamné par les obsessions de souverainetés nationales qui, paradoxalement, livrent ces pays pieds et poings liés aux puissances extérieures.

Car c’est bien là le paradoxe ultime : en refusant de s’unir, les États maghrébins ont renforcé leur dépendance. Le Maroc, dépendant de Paris, de Bruxelles et désormais de Tel-Aviv, illustre cette fuite en avant qui transforme chaque signature de traité en nouvelle chaîne. L’Algérie, forte de ses ressources, reste pourtant en quête d’une ouverture régionale à la hauteur de son histoire et de ses capacité. La Libye, sous tutelle, n’est plus qu’un butin pour les puissances étrangères. Le Maghreb n’est pas seulement désuni, il est colonisé autrement – par la dette, par les accords inégaux, par les bases militaires étrangères aux portes de ses rivages.

L’échec du projet maghrébin n’est pas seulement celui des régimes. Il est aussi le miroir de notre époque : celle d’une mondialisation qui intègre les périphéries comme marchés, mais les prive de voix collective. Pourtant, les peuples du Maghreb n’ont jamais cessé de manifester leurs aspirations communes. Les mobilisations étudiantes des années 1970, les solidarités transnationales lors des Printemps arabes, et plus récemment les échanges numériques entre jeunesses algérienne, marocaine et tunisienne témoignent d’une réalité que les régimes refusent d’assumer : l’unité existe déjà, dans les corps et dans les esprits, mais elle est étouffée par la peur des gouvernants.

Alors la question devient implacable : combien de temps encore le Maghreb restera-t-il prisonnier de cette tragédie de la division ? Combien de milliards faudra-t-il encore sacrifier, combien de générations faudra-t-il condamner à regarder l’Europe comme horizon, avant que les peuples ne décident d’imposer l’unité que leurs dirigeants leur refusent ? Un jour, peut-être, l’histoire retiendra que l’Algérie avait raison de croire que la souveraineté se construit dans l’indépendance. Mais elle retiendra surtout que l’échec de l’union n’est pas une fatalité : il est un choix. Et les choix, tôt ou tard, se renversent.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.