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Billet de blog 10 juin 2022

Les gens raisonnables, ép. 1 : Louis Lézin de Milly

« rendre tout-à-coup les Noirs libres est d'une absurdité qui saute aux yeux »

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J’ai découvert Louis-Lezin de Milly par hasard. Je ne suis pas historien. Encore moins chercheur en histoire. Régulièrement confronté à des contradicteurs qui trouvent que, « bien sûr, une meilleure répartition des richesses, ce serait mieux, mais… » ; « Évidement que de voir des gens se noyer aux frontières c’est moche, mais… » ; « que le climat qui se réchauffe, c’est grave, mais… », je me demande toujours : ils disaient quoi, les mêmes, au moment d’abolir l’esclavage, d’octroyer le droit de vote des femmes ou de supprimer la peine de mort.

Louis Lézin de Milly

Alors j’ai commencé à les chercher ces gens bien installés, pétris de certitudes. Pas des populistes, des fous, des tyrans obscurantistes, pas des démagogues éructant. Non, des gens éduqués, pragmatiques et réfléchis. Des gens qui pèsent le pour et le contre, les plus et les moins, les opportunités et les risques. Des gens qui ont une carrière, une situation, un projet.  Les gens raisonnables, en somme. De ceux que la télé nous présente à 20h17. De ceux qui pondent des rapports. De ceux qui font des discours dans de belles salles devant des gens bien habillés qui acquiescent d’un air entendu. Qui acquiescent à la misère. A la conservation des privilèges. A l’horreur.

C’est comme ça que je suis tombé sur Louis-Lezin de Milly. Un notable des Amériques (comprendre les colonies françaises), bien installé, qui participe à la révolution, car il est de son temps.

Attaquons par Wikipédia : « Louis-Lézin de Milly, serait né à Saint-Pierre de la Martinique et est mort à Paris le 23 août 1804. Il est un fonctionnaire, avocat, homme de loi et franc-maçon, dit américain par sa naissance aux Antilles. À Paris durant la Révolution, il fit partie de différentes sociétés populaires et clubs. Il était rallié aux idées nouvelles d'une monarchie constitutionnelle, mais restait d'opinion modérée. »

Bref, un type progressiste, bien inséré dans la société de son temps. « Il devient secrétaire et homme de confiance de Louis Dominique Ethis de Corny, procureur de l’Hôtel de Ville de Paris, de 1785 à 1789, ami des américains et de Jefferson notamment. » Il côtoie la bonne société révolutionnaire, sans excès. Raisonnablement.

Et puis, une phrase : « Il prit parti également contre l'abolition de l'esclavage. »

Mazette. Contre l’abolition ? Oui, CONTRE.

Alors bon, il est proche du milieu des négociants bordelais et rochelais, proche de groupe de pression issus des colons (club de Messiac : lobby colonialiste, défendant les intérêts des planteurs et de la bourgeoisie de commerce des ports). On n’y peut rien, on a les amis de son monde.

Il a d’ailleurs fait un discours contre l’abolition de l’esclavage, pour répondre aux « amis des noirs » (un club abolitionniste) et la lecture vaut le détour pour comprendre ce que c’est qu’un modéré raisonnable et comment ça justifie la traite des africains.

Ce discours, c’est le : Discours prononcé le 20 février 1790, par M. de Milly, Américain, citoyen de Paris, avocat en parlement, l'un des commissaires nommés par le district des Filles-Saint-Thomas ; pour l'examen de la question relative à la liberté et à l'abolition de la traite des nègres (1790) disponible gratuitement en PDF à la BNF1

(https://data.bnf.fr/fr/see_all_activities/12537253/page1)

Évidemment, Je vous invite à le lire en entier, mais je vais me permettre d’en extraire quelques passages clés pour comprendre comment un révolutionnaire modéré, visiblement séduit par les lumières peut en arriver à justifier l’injustifiable.

Car, oui, Louis n’aime pas l’esclavage : c’est la révolution et notre homme est moderne. Il sent bien que dans cette époque qui s’offusque de tyrannie, l’esclavage fait tache : « En parcourant les annales du monde, on voit que la force, lorsqu'elle n'est pas l'appui de la faiblesse, en est le Seau ; de là les maux qui, dans tous les âges, n'ont cessé d'opprimer le genre humain ; de là les inégalités, les usurpations, les tyrannies, et partout l'asservissement plus ou moins marqué d'un homme à un autre homme. La servitude qui flétrit l'âme, nous devons l'avouer, est un vice des plus antiques gouvernements. » (p.2)

Très vite pourtant, des justifications s’esquissent. L’esclavage serait criminel, oui, mais… si ce n’était pas des africains, parce qu’eux, ils sont habitués : « Le vertueux évêque de Chiapa […] fait concevoir le projet de fertiliser l'Amérique par des mains africaines. Cette pensée serait un crime, si l'Afrique n'avait pas connu la servitude de tous les temps » (p.3)

En plus, Louis le sait, il vient des colonies, les français sont sympas avec leurs esclaves : « les Colonies françaises sont celles où leur sort est le plus doux, celles où la servitude n'est le plus souvent qu'un mot, et où des affranchissements continuels et multiplies rendent la liberté à des hommes qui regrettent encore quelquefois les soins d'un bon maître. » (p.4)

Et puis finalement, est-ce que ce ne serait pas du bol d’avoir été acheté ? Louis pense que oui et il est « convaincu que la condition d'un Africain dans les colonies est infiniment supérieure à celle où il allait être réduit au moment où on a préféré de le vendre » (p.6)

En plus, les africains sont habitués au climat : « La température des îles, comparée à celle de l'Afrique, montre au contraire qu'il est très-facile aux Africains de vivre dans les Colonies, et il ne faut que voir le grand nombre de vieux Nègres qu'on y trouve, pour en être convaincu. » (p.8)

Mais bon, si on abolit l’esclavage, solution désirable, à terme, bien sûr, il se passe quoi ?

D’abord, Louis rappelle quelques données économiques : l’esclavage ça rapporte ! Il ne faudrait quand même pas l’oublier :

« Les colonies françaises renferment au moins 700 000 esclaves : ces possessions produisent, par leur travail et par l'industrie de 88 000 blancs, un revenu annuel de 250,000,000 tournois, versés dans la métropole qui prélève sur cette somme énorme :

  1. de quoi payer les objets d'agriculture et ceux manufacturés, également consommés par les colonies ;
  2. ce qu'il faut pour acquitter les frais de transport dus au commerce national, et pour réaliser les profits de spéculation de tout genre qui mettent en activité et font vivre 6 ou 7 millions d'hommes dans le royaume. » (p.6)

Et si de dangereux humanistes voulaient libérer les esclaves quand même ? Louis s’engage à « prouver […] que dans le cas où la France jugerait qu'elle doit renoncer aux immenses produits des Colonies, plutôt que d'y maintenir un esclavage plus ou moins mitigé, elle serait dans l'erreur si elle croyait faire une chose utile. » (p.16)

Oui, car il a des arguments !

D’abord, si nous on ne le fait pas, les autres ne vont pas se gêner : « Si le commerce français cessait de fournir des Nègres aux colonies, les autres puissances navales y suppléeraient bientôt. » (p.16)

En plus les esclaves y sont tout contents de voir arriver des nouveaux copains : « les Esclaves eux-mêmes, qui voient que leurs travaux s'adoucissent lorsqu'ils sont en plus grand nombre, continueraient à se féliciter de voir arriver des africains » (p.17)

Le pognon arrêterait d’arriver chez nous : « Les 250 millions que les Colonies versent annuellement dans la métropole n'y parviendraient plus ». (p.17)

Ça serait la chienlit : « tout-à-coup l'agriculture, les manufactures, le commerce, la navigation, l'industrie nationale se trouveraient frappés d'une espèce de paralysie ». (p.17)

Les gens seraient obligés d’aller bosser chez nos voisins, esclavagistes malins, et les riches, ils iraient ailleurs pour fuir l’enfer abolitionniste : « les millions d'hommes que le commerce colonial nourrit et entretient se trouveraient sans autre ressource que celle de s'expatrier pour aller porter chez des nations rivales leur fortune et leur industrie » (p.17)

En plus si ça se trouve, les africains libérés, ils ne bosseraient plus ! La naturelle inquiétude du bourgeois raisonnable affleure : « Peut-on espérer que les mains de ces hommes, si on les déclarait libres, s'emploieraient encore à fertiliser l’Amérique ? »

Et d’ailleurs « si le Nègre transporté aux Colonies n'avait d'autres changements à éprouver que celui du climat, il se féliciterait davantage de cette transplantation ; mais, paresseux et indolent il aime le repos et par goût et par habitude ; insouciant par caractère, sans prévoyance pour le lendemain, aimant mieux se laisser assiéger par le besoin que de le repousser avec quelque fatigue, il ne faut rien attendre du nègre livré à lui-même » (p.8). Bref, ils ne sont pas rentrés dans l’histoire, comme dirait un de nos ex-présidents ! Si on les libère, y aura plus moyen de les faire travailler !

Mais vous connaissez les utopistes, l’économie ne les intéressent pas ! Louis les entend déjà : « Mais , dira-t-on, les hommes sont ce qu'on les fait, et l'on peut donner aux Nègres des principes et des vertus qui leur sont encore inconnus. En les faisant jouir de la liberté, leur âme s'ouvrira à des vérités nouvelles, et la voix de la raison fera autant de citoyens qu'il y a d'esclaves. » (p.9)

Il est presque conquis ! Presque : « Il le faut avouer, cette idée à quelque chose de séduisant, et le premier mouvement est de la saisir avec transport. » (p.9)

Mais. Oui, Y a un mais. Notre homme pense sécurité2 ! Si l’économie ne vous convainc pas, la sécurité des maitres, comme des esclaves saura le faire non ?

« Que pourrait-on se promettre, […], de 700 mille esclaves qui, privés de lumières, sans guide et sans projets réfléchis, se trouveraient désormais livrés à eux-mêmes ? L'imagination se refuse à peindre les horreurs dont cette explosion serait la cause, et qui amènerait nécessairement la dépopulation des Colonies, après qu'elles auraient été inondées du sang et des maîtres et des esclaves. »

Il note d’ailleurs que ces craintes sont justifiées : « Et qu'on ne prenne pas ceci pour une vaine terreur. Le faux bruit de leur affranchissement a suffi pour mettre les armes à la main aux esclaves de la Martinique ». Les ingrats, alors que c’est la belle vie !

Décidément ces esclaves ne sont pas raisonnables, eux : « les Nègres qui entendent dire qu'ils vont être libres, ne se bornent pas à attendre que cette nouvelle se réalise. Ils ne se disposent pas à devenir les concitoyens de leurs maîtres : déjà leur imagination passe le but ; ils se révoltent et croient que ce qu'on leur annonce comme un bienfait doit être le signal du massacre des blancs, et un commandement de se livrer à tous les désordres. » (P.11) Prêts à tout pour pas bosser, même à massacrer leur maitre, c’est dire !

Vous n’êtes pas convaincu ? Alors au moins, prenons le temps d’abolir mais tranquillement ! Par étapes. La politique des petits pas : l’abolition Si elle « devait avoir lieu un jour, il faudrait au moins qu'[elle] fût préparé[e] lentement et par degrés » (p.9)

Quant aux détracteurs de l’esclavage moderne et cool des colonies françaises qui se plaignent des subventions perçues par les négrier (quand les anglais, eux, se contentent des produits du commerce) notre homme a encore deux arguments : « le premier, c'est que les Anglais ne s'attachent pas comme les Français à choisir des Nègres sains et robustes, qu'ils ont la parcimonie de préférer ceux de rebut qu'ils payent un prix médiocre ; le second, c'est que la traite se faisant par les Français avec plus de soin, se fait aussi avec plus d'humanité, ce qui rend les voyages plus longs, en augmente les dépenses ».

Je vous invite à découvrir la suite par vous-même ! Vous découvrirez que les africains, ce sont des barbares, c’est leur culture. Que si on n’achète pas ces pauvres bougres, leur proprios africains les tueront (ou les mangeront, c’est une variante…). Et qu’à la fin, les idées des utopistes ruineront la France et profiteront à l’Angleterre !

Vous pourrez alors conclure avec notre brave homme, raisonnable et clairvoyant, comme le sont ces gens : « Le projet de rendre tout-à-coup les Noirs libres est d'une absurdité qui saute aux yeux » !

Merci au lecteur qui m’aura suivi jusqu’ici ! Peut-être que pour vous aussi ces discours nauséabonds, racistes et d'un autre temps en évoqueront d’autres plus récents qui fleurissent ici ou là. Les gens raisonnables ne sont pas toujours ceux que l’on croit !


1. Courage, amis en lutte !

2. Il finira d'ailleurs sa carrière dans la police, mais c'est une autre histoire

Sources

https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis-L%C3%A9zin_de_Milly

https://data.bnf.fr/fr/see_all_activities/12537253/page1

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