Halawalex
Abonné·e de Mediapart

13 Billets

0 Édition

Billet de blog 1 sept. 2022

Halawalex
Abonné·e de Mediapart

Abnégation.7

Je suis entrée dans l’Abnégation Nationale en 2010, par fidélité familiale pour la Fonction Publique et engagement pour l’intérêt collectif. J’ai croisé la route d’enfants cabossés et rieurs, de parents valeureux et modestes, de collègues engagés et résiliants. Après 12 ans de chemins de traverse, la coupe est pleine. J’ai été bien résistante mais là je suis abîmée. Alors je sauve ma peau, je pars.

Halawalex
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La trahison et la chute

Redécoupage territorial. Certaines circonscriptions du département ont trop d’élèves.  Alors en haut on pense une refonte. On ne forme pas de nouveaux Inspecteur.rice.s pour décharger celles et ceux qui ont une masse de responsabilités trop lourde. Non, plutôt que de créer des postes, on ré-organise. On retaille dans la masse pour alléger la charge de ces corps dirigeants intermédiaires. On retrace les frontières des circonscriptions, parfois d’une manière digne de la ligne Sykes-Picot. « Selon l'historien Eugene Rogan, les accords Sykes-Picot et plus largement tout le processus de dépeçage de l'Empire ottoman par les Alliés durant la première guerre mondiale demeurent au XXIe siècle un facteur de déstabilisation du Moyen-Orient. » (source : Wikipédia). 

Facteur de déstabilisation… Tiens, sur le terrain, c’est le moins que l’on puisse dire. L’organisation que l’on vient durement de mettre en place pendant deux ans, sans compter nos heures,  pour un meilleur accueil de nos élèves étrangers, pour une meilleure qualité de notre enseignement et une disponibilité plus adaptée aux besoins de nos collègues, pfffiout! On s’en fout! Un des deux pôles UPE2A se voit tout bonnement coupé en deux, à cheval sur 2 circonscriptions, ce qui équivaut à le faire passer d’un temps plein à un mi-temps. Tout cela en zone REP+, à côté d’un Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile (CADA).

Les hauts fonctionnaires très bien payés pour penser des améliorations, ils z’avaient pas sorti la carte papier du secteuuuur, eux ! Aujourd’hui, je pencherais plutôt pour le fait qu’ils n’en avaient en réalité absolument rien à fiche. Tout cela, tout le monde d’en bas l’apprend, ou plutôt le déduit, à la parution des postes au Mouvement. Y compris notre Inspectrice de secteur apparemment. C’est trop tard, plus rien à faire, la machine est en route.

Rectifier le tir sur cette unique question d’un pôle UPE2A n’aurait pourtant pas semblé insurmontable, on en a eu des idées plausibles de rattrapage de tir, nous, en équipe, sur le terrain. Mais encore aurait-il fallu que quelqu’un là-haut ait ne serait-ce que la condescendance d’accorder audience au petit peuple. Un de nos formateurs (hiérarchiquement et fonctionnellement plus à même de dialoguer avec les supérieurs) a bien tenté de porter nos voix : il s’est fait remettre à sa place comme un vulgaire péquin, qui était-il donc pour oser même poser une question sur une décision prise en haut lieu? Il avait pourtant une posture des plus conciliantes et un langage des plus adaptés à ce type de situation…Je vous laisse donc imaginer que les syndicats non plus n’ont rien pu y faire. 

Outre la perte d’un demi-poste sur un secteur difficile et déjà en tension, la déflagration qui nous a soufflées, Elna et moi, c’est que ma binôme a de fait perdu son poste. Poste qu’elle occupait à titre définitif, mais comme celui-ci avait disparu en tant que tel…Certes, on lui a octroyé un bonus de points pour qu’elle puisse avoir un autre poste sur la commune. Mais pas sur notre circonscription. Ça en était fini de notre travail d’équipe.

D’autant plus que sa nouvelle inspectrice n’était pas du genre à s’appuyer sur ses équipes pour mieux diriger. Aujourd’hui cette dame est en arrêt. Nous, à l’époque, on s’est senties coupées en deux et isolées dans notre travail. On s’est senties trahies de tout l’investissement que l’on avait fourni au-delà de nos missions de base. Chacune de notre côté, on a constaté que l’on n’étaient rien d’autre qu’un poste interchangeable et qu’il n’existait aucune volonté politique pour l’accueil de nos élèves étrangers. 

Et ça n’a pas manqué, ça a été la catastrophe. Pour moi presque immédiatement. J’ai une tendance à réagir sans réfléchir, c’est peut-être pour cela.

Pour Elna, la souffrance de fond a commencé à sourdre plus tard. Forcément, elle devait déjà faire face à cette perte de poste, ravaler sa colère, s’adapter aux méthodes managériales de sa nouvelle inspectrice et investir son nouveau secteur avec des nouvelles règles de travail. Un petit quelque chose de la Stratégie du Choc, non ?  Comme je le disais, ce poste tronqué était peut-être celui le plus en tension sur le secteur. 

Des écoles en REP+, dans des quartiers excentrés et isolés, socialement défavorisés, et avec donc des arrivées constantes d’élèves allophones puisqu’un CADA était implanté non loin. Cela ne suffisait pas. Parfois quand on touche le fond, on creuse encore. Dans un bâtiment désaffecté des environs s’est organisé un squat. Les aires d’accueil municipales, c’est pour une certaine partie des gens du voyage. Les familles Roms de Roumanie, elles, font ce qu’elles peuvent pour trouver des abris ou pour s’en construire. Le squat a grossi, grossi, grossi. Il est devenu de plus en plus insalubre, de plus en plus violent pour tous, tenu par une mafia.

Une des écoles a vu affluer un nombre exponentiel d’enfants de 6 à 12 ans, ne parlant pas le français et n’ayant pas ou peu eu de scolarité. J’ai dû quitter le confort de ma simple REP sans + pour venir en renfort sur cette école, logique. J’ai dû instamment diminuer de moitié mon nombre d’heures auprès de mes élèves simples réfugiés et demandeurs d’asile du Centre de Transit de mon secteur. C’est ce qui s’appelle déshabiller Abdel pour habiller Giorgino. Et là, je me suis trouvé plongée dans l’univers merveilleux des squats. Confrontée à la misère du monde la plus crasse, digne du parvis de la gare de Bénarès. Là où les besoins primaires - manger, dormir, prendre une douche- ne sont pas assurés. « On dirait qu’on les a sortis d’une poubelle et posés devant l’école! », dira mon collègue UPE2A de la cinquantaine, lui qui maintenait toujours son engagement intact, grâce à une certaine distanciation et un humour toujours à point. Je me souviens que ce jour-là sa petite phrase m’a empêché de m’effondrer en larmes. Gratitude, camarade!

Le soir, sous ma douche, je pensais à Nure et Elio, de mon secteur initial. Peu d’école au préalable, une vie d’itinérance en France avec des parents qui avaient fui la guerre des Balkans dans les années 90. Nure analphabète de 10 ans et son grand frère dysgraphique hyper intelligent, dont la mère se battait contre un cancer. Ils étaient à la rue. Quand on appelait le 115, bien sûr, il n’y avait plus de places d’urgence disponibles. De nombreuses fois, sous cette douche, j’ai failli prendre la décision de dépasser mon rôle et de les accueillir chez moi. Je ne l’ai pas fait et sur le coup je m’en voulais. 

La nuit, dans mes cauchemars, le petit Pavel de mon école à squat me refilait la gale et ça me grattait partout. Pourtant, jamais je ne lui aurais refusé un contact quand il se jetait dans mes bras à la porte de sa classe. Jamais j’aurais refusé de lui prendre la main dans le couloir pour rejoindre notre salle. Je m’en voulais même de mes cauchemars de gale. 

Le samedi, le dimanche, les vacances, je travaillais, travaillais. Je travaillais encore pour essayer d’adapter mon enseignement à ces élèves du squat qui venaient de manière complètement décousue et qui avaient bien d’autres soucis en tête que d’apprendre le français. Seul Pavel, du haut de ses 7 ans, venait tous les jours à l’école, parfois tout seul, parfois devant la porte dès 7h30. Le concept d’heure, il ne savait même pas ce que c’était, mais il n’était jamais en retard. 

C’était difficile. Plus je travaillais, plus je brûlais tout en-dedans. Je n’avais plus ma binôme de choc et je ne voulais pas la surcharger avec mes difficultés, ce n’était plus les nôtres. Elle avait déjà bien assez des siennes. Alors sont arrivées les pensées envahissantes, les nuits sans sommeil et les baisses de tension, dès le mois de novembre. J’ai appelé à l’aide au mois de février : arrêt maladie pour épuisement professionnel. 

Je n’aurais pas dû oublier que nous n’étions que des pions remplaçables. Dans l’Abnégation Nationale, personne n’est indispensable, bien s’en rappeler. 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Médias
Faux scoop du « Point » sur Garrido-Corbière : un « accident industriel » écrit d’avance
Alors que l’hebdo avait promis de faire son autocritique en publiant une enquête pour revenir sur ses fausses accusations visant le couple LFI, la direction l’a finalement enterrée. Sur la base de documents internes, Mediapart retrace les coulisses de ce fiasco, prédit deux mois avant par des salariés.
par David Perrotin et Antton Rouget
Journal
Lutte contre l’antisémitisme : angle mort de la gauche ?
Les militants de la gauche antiraciste ont-ils oublié l’antisémitisme ? Un essai questionne le rôle des gauches dans la lutte contre l’antisémitisme et plaide pour la convergence des combats. Débat dans « À l’air libre » entre son autrice, Illana Weizman, un militant antiraciste, Jonas Pardo, et le député insoumis Alexis Corbière.
par À l’air libre
Journal — Parlement
La loi sur les énergies renouvelables est-elle vertueuse ?
Alors que le projet de loi sur le développement de l’éolien et du solaire est en cours d’examen à l’Assemblée nationale, les macronistes savent qu’ils ont besoin de la gauche pour le faire adopter. Mediapart a réuni la députée insoumise Clémence Guetté et le député Renaissance Jean-Marc Zulesi pour éclaircir les points de blocage et les possibilités d’évolution.
par Pauline Graulle et Amélie Poinssot
Journal
Face au mur social, Macron choisit de foncer
Dans un contexte d’inflation record, de conflits sociaux dans les entreprises et d’état alarmant des services publics, le président de la République souhaite réformer les retraites dès le début de l’année 2023. Le climat social gronde mais l’exécutif mise sur une « résignation » de la rue.
par Ilyes Ramdani

La sélection du Club

Billet de blog
Mineurs isolés à Paris : "C’est le moment d’agir, aidez-nous à quitter cette merde !"
Cela faisait depuis juin 2022 que des mineurs exilés isolés survivaient sous le pont Nelson Mandela, sur la rive droite des quais de Seine de la ville d’Ivry. En six mois, plus de 400 jeunes se sont retrouvés là-bas, faute d’autre solution. Ce matin, ils ont enfin été pris en charge, non sans peines et non sans luttes. Retour sur ces derniers jours de survie et de mobilisation.
par Emile Rabreau
Billet de blog
Une famille intégrée ou comment s'en débarrasser - Appel OQTF
6 décembre : appel de la décision de l'obligation de quitter le territoire devant le tribunal administratif de Clermont-Ferrand, décision que nous avons déjà chroniquée. Cette famille particulièrement intégrée doit rester ici. Voici quelques vérités fortes apportées par son avocate et un des responsable de RESF63, le jour même d'un « débat » sur la loi immigration à l'Assemblée Nationale !
par Georges-André
Billet de blog
La liberté d’aller et venir entravée pour les habitant⋅es de Mayotte
Le Conseil constitutionnel a jugé conforme à la Constitution les contrôles d’identité systématiques sur l’ensemble du territoire de Mayotte sans limite dans le temps. Il assortit sa décision d’une réserve qui apparait vide de sens : ces contrôles ne peuvent s’effectuer « qu’en se fondant sur des critères excluant […] toute discrimination », alors qu’ils apparaissent par essence discriminatoires.
par association GISTI
Billet de blog
Loi Darmanin contre les étranger·e·s : danger pour tou·te·s !
Ce mardi 6 décembre a lieu à 17H00 un premier « débat » sur l'immigration à l'Assemblée nationale initié par Gérald Darmanin préparant une loi pour le 1er trimestre 2023. Avec la Marche des Solidarités et les Collectifs de Sans-Papiers, nous serons devant l'Assemblée à partir de 16H00 pour lancer la mobilisation contre ce projet. Argumentaire.
par Marche des Solidarités