Halawalex
Abonné·e de Mediapart

13 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 sept. 2022

Halawalex
Abonné·e de Mediapart

Abnégation. 9

Je suis entrée dans l’Abnégation Nationale en 2010, par fidélité familiale pour la Fonction Publique et engagement pour l’intérêt collectif. J’ai croisé la route d’enfants cabossés et rieurs, de parents valeureux et modestes, de collègues engagés et résiliants. Après 12 ans de chemins de traverse, la coupe est pleine. J’ai été bien résistante mais là je suis abîmée. Alors je sauve ma peau, je pars.

Halawalex
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bifurquer en RASED, la dernière tentative 

Il y a quelques mois j’ai dû raconter mon parcours à une sorte d’assistante DRH dans le cadre de démarches d’évolution professionnelle. Elle venait du privé et m’a roulé des yeux tout ronds tant elle était estomaquée que du seul fait de mon CV je n’ai pu avoir accès d’office à un poste dans l’enseignement spécialisé. Non, dans l’institution, ce n’est pas comme cela que ça se passe. C’est ainsi, il y a des avantages et des inconvénients à évoluer dans un système très encadré, pour ne pas dire parfois légèrement verrouillé. Honnêtement, ça ne m’étais même pas venu à l’esprit que cela puisse être surprenant. Si vous avez lu mes précédents billets, vous comprendrez sans peine, vu les profils de mes élèves les années précédentes, que j’avais décidé de quitter l’enseignement du français aux élèves allophones pour l’enseignement spécialisé auprès des élèves en difficulté. J’avais besoin de changement, de quitter la première ligne de front et de ré-intégrer un quotidien de travail d’équipe resserrée que j’avais perdu lors de l’éviction de ma binôme de choc. 

Heureusement que cela fait longtemps que j’ai franchi le cap terrible des 2 ans et que je suis une adulte avançant sur le chemin de la patience qui sait différer ses désirs et besoins. Car pour bifurquer en RASED, j’ai dû : 

  • m’inscrire avant telle date à une réunion d’information, unique et annuelle; 
  • assister donc à cette grand’messe à la fin de laquelle on nous délivrait le Graal : le dossier papier de demande de départ en formation (au passage, tu n’as pas intérêt à être malade ce jour-là, sinon tu prends un an dans la vue); 
  • faire un CV augmenté et une lettre de motivation; 
  • faire valider cette demande par mon Inspectrice, le visa « Avis favorable » étant indispensable; 
  • être sélectionnée à un entretien et passer une heure au grill d’une triplette hiérarchique (le Bon, la Brute et le Muet) dans les locaux du Rectorat; 
  • participer au Mouvement pour un poste spécialisé avant même d’avoir reçu une réponse favorable à mon départ en formation - le temps administratif n’étant pas le temps de l’action, et encore moins celui du temps psychique; 
  • renvoyer rapidement confirmation après la sélection réussie et doubler l’inscription administrative auprès de l’Université qui a délégation de pouvoir partiel pour la formation; 
  • souffler de soulagement aux résultats du Mouvement en voyant que j’avais eu un poste support à seulement 30 min de bus de chez moi.

Hourra! À moi le retour sur les bancs de la fac! J’avais adoré l’université, moi qui suis d’une curiosité insatiable et une bête de travail, il faut bien le dire. Dans le métier, les enseignants spécialisés sont vraiment considérés comme des super-instit’, on entend comme une ritournelle que cette formation est « vraiment très exigeante ». Les anciens qui l’ont passée en gardent tous des souvenirs transcendants : ils ont « changé de posture », découvert des médiations en les vivant, cela a pour certains bouleversé leur vie personnelle car il s’agissait d’une réelle remise en cause de préceptes établis. N’est-il pas fabuleux? J’allais moi aussi me plonger dans cet univers merveilleux et un peu mystérieux! 

12 semaines de formation en alternance. Bon, c’était trois fois moins que quelques années auparavant - avant la réforme de la formation - mais c’était déjà bien. Et vu le parcours pour y accéder, je ne doutais aucunement qu’ils avaient su garder toute la qualité, la pertinence et le professionnalisme de cette spécialisation. Eh bien je vous le mets dans le mille, j’avais tout faux! On ne peut pas réduire drastiquement le temps de formation, voire la qualité de certains enseignements, sans effet notable. 

Il serait faux cependant de dire que cette formation ne m’a rien apporté, bien sûr. J’en garderai de positif un élan intellectuel de nouveau dynamisé, quelques outils professionnels transmis avec passion par une formatrice exigeante et stimulante comme peu de monde sait l’être, ainsi qu’indéniablement de belles rencontres humaines et des tranches de rire mémorables. Par contre, là où on n’a pas eu de chance, comme l’intégralité de la planète à ce moment-là, c’est qu’on s’est pris dans la figure, dans l’ordre : 

  • la Covid;
  • le confinement;
  • la continuité pédagogique, avec zéro soutien hiérarchique sur comment la mener sur nos postes si particuliers (quand on est encore en formation, ce n’est pas si évident); 
  • la ré-ouverture rapide des écoles dans un contexte anxiogène au possible; 
  • la plus ou moins annulation de la dernière phase de formation;
  • le report aux calendes grecques de la session d’examen. 

Je voudrais revenir quelques lignes sur la ré-ouvertures des écoles le 11 mai 2020, dont les mots d’ordre auraient pu être « Chaos » et « Improvisation totale ». Les collectivités territoriales et l’Abnégation Nationale ont parfaitement tenu leur plus belle posture politique pour répondre aux attentes économiques des entreprises. En effet, oui, osons le dire :  l’école est la plus efficace garderie gratuite qui n’ait jamais existé. La préparation de cette reprise a été tellement bâclée que toutes les équipes sur place se sont retrouvées en deux jours à apprendre de façon autodidacte onze métiers en plus du leur : 

couturièr.e. :

préposé.e à la fabrication de masques en tissu maison, en attendant les livraisons de slip DIM qui s’avéreront toxiques par la suite; 

chimiste :

pour la fabrication de produits désinfectants hypo-allergéniques, en attendant les livraisons de gel hydro-alcooliques en rupture de stock sur toute la France; 

agent.e d’entretien :

pour désinfecter les tables, les chaises et le matériel pédagogique - qu’il avait fallu préalablement plastifier-, en plus des personnes mobilisées pour les locaux; 

architecte d’intérieur :

pour repenser une organisation spatiale des classes tenant compte de la distanciation physique requise de 2 m, puis 1,50 m, puis 1m « quand cela est possible » : en effet, quand ça ne rentre pas, ça ne rentre pas; 

déménageur.euse :

il faut bien enlever les bureaux en trop, et leur trouver un lieu de stockage, ce qui n’est pas aisé dans des locaux sous-dimensionnés; 

agent.e de voirie :

pour acheter chez Casto des bombes de peinture ou du gros scotch, selon les établissements, et poser les marquages au sol pour la sécurisation des abords de l’école;

chef.fe militaire :

pour orchestrer les déplacements des élèves de façon à ce qu’ils ne se croisent pas, qu’ils maintiennent les distances dans la file indienne et dans la cour de récréation (rebaptisée cour d’isolement pour l’occasion); 

assistant.e social.e :

pour expliquer aux familles complètement perdues les protocoles d’accueil évoluant tous les 3 jours (cela dit, on maîtrise déjà un peu le concept pour accompagner les parents dans tout un tas de démarches scolaires kafkaïennes…); 

infirmièr.e :

pour appliquer le protocole d’isolement d’élève en cas de symptômes ( sachant qu’au printemps, le nombre d’enfants qui ont des allergies est  affolant), puis organiser et faire faire aux enfants des tests salivaires; 

psychologue :

garder l’air serein dans la panique et rester à l’écoute pour accueillir les angoisses et la parole des élèves, dont certains venaient de vivre des deuils, des épisodes de violence familiale, ou simplement une grande anxiété de la contamination; 

chef.fe de projet :

ces dix missions, il a nous a fallu en fixer les contours, la logistique et la mise en place en deux jours avant la reprise. Dans une de mes écoles, les enseignants ont fonctionné par commissions pour être plus efficaces. En sus de toutes ces assemblées de travail, il y en avait quand même aussi une nommée « Commission Bonus », relative aux questions pédagogiques…

Tout cela n’aurait pas tant posé problème en réalité, si on avait eu l’honnêteté de nous confirmer que l’on faisait tout cela par solidarité nationale. On a quand même relevé brillamment le challenge de mettre cet accueil en place avec une rare efficacité. Mais on aurait apprécié qu’on ne nous mette pas en plus la pression sur les apprentissages pédagogiques qu’il s’agissait de commencer à « rattraper ». Car, oui, aucune adaptation des programmes d’enseignement ne sera ensuite concédée pour aider les élèves les plus fragilisés par cette crise inédite. 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Élections italiennes : après Draghi, l’extrême droite
Journal — Qatar : le Mondial de la honte
Journal — Élections italiennes : après Draghi, l’extrême droite
Recommandés par nos abonné·es

À la Une de Mediapart

Journal — Europe
Comment dire « non au fascisme » est devenu inaudible en Italie
La victoire du post-fascisme n’a surpris personne en Italie, où l’extrême droite s'est installée dans le paysage politique et médiatique depuis des décennies. Le « centre-gauche », impuissant et sans repères, porte une lourde responsabilité dans cette banalisation. Aujourd’hui, seules quelques rares organisations de jeunesse tentent de bousculer l’atonie générale qui s’est emparée de la péninsule.
par Ellen Salvi
Journal — Corruption
Qatar-Sarkozy : les nouvelles liaisons dangereuses
Un rapport de la police anticorruption montre que Nicolas Sarkozy aurait fait financer a posteriori par le Qatar, en 2011, des prestations de communication réalisées par le publicitaire François de La Brosse pour sa campagne électorale de 2007, puis pour l’Élysée. Aucune d’entre elles n’avait été facturée.
par Fabrice Arfi et Yann Philippin
Journal — Justice
Ce double condamné que Macron envoie représenter la France
À la demande d’Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy a représenté la France, mardi 27 septembre, aux obsèques de l’ancien premier ministre japonais. Le fait que Nicolas Sarkozy ait été condamné deux fois par la justice, notamment pour « corruption », et soit lourdement mis en examen dans l’affaire libyenne, notamment pour « association de malfaiteurs », ne change rien pour l’Élysée.
par Fabrice Arfi et Ilyes Ramdani
Journal
Crise de l’énergie : sans « compensation » de l’État, le scolaire et l’université en surchauffe
Pour affronter la flambée des prix de l’énergie dans tout le bâti scolaire et les établissements d’enseignement supérieur, collectivités et présidents d’université s’arrachent les cheveux. Le projet de loi de finances 2023 est cependant bien peu disert sur de possibles compensations de l’État et écarte l’hypothèse d’un bouclier tarifaire. En réponse, économies, bricolage ou carrément fermeture des établissements d’éducation.
par Mathilde Goanec

La sélection du Club

Billet de blog
Italie : il était une fois l’antifascisme
On peut tergiverser sur le sens de la victoire des Fratelli d'Italia. Entre la revendication d'un héritage fasciste et les propos qui se veulent rassurants sur l'avenir de la démocratie, une page se tourne. La constitution italienne basée sur l'antifascisme est de fait remise en cause.
par Hugues Le Paige
Billet de blog
Italie, les résultats des élections : triomphe de la droite néofasciste
Une élection marquée par une forte abstention : Le néofasciste FDI-Meloni rafle le gros de l’électorat de Salvini et de Berlusconi pour une large majorité parlementaire des droites. Il est Probable que les droites auront du mal à gouverner, nous pourrions alors avoir une coalition droites et ex-gauche. Analyse des résultats.
par salvatore palidda
Billet de blog
Interroger le résultat des législatives italiennes à travers le regard d'auteur·rices
À quelques jours du centenaire de l'arrivée au pouvoir de Mussolini, Giorgia Meloni arrive aux portes de la présidence du Conseil italien. Parfois l'Histoire à de drôles de manières de se rappeler à nous... Nous vous proposons une plongée dans la société italienne et son rapport conflictuel au fascisme en trois films, dont Grano Amaro, un film soutenu par Tënk et Médiapart.
par Tënk
Billet de blog
Giorgia Meloni et ses post-fascistes Italiens au pouvoir !
À l’opposé de ce qui est arrivé aux autres « messies » (Salvini, Grillo…), Giorgia Meloni et ses Fratelli d’Italia semblent - malheureusement - bien armés pour durer. La situation est donc grave et la menace terrible.
par yorgos mitralias