Démocratie et aristocratie.

   La ‘‘justification’’ libérale de l’élitisme propre à la démocratie représentative trouve ses limites dans le fait qu’elle présuppose une participation politique effective des citoyens aux moments où leurs suffrages sont demandés.

 

   Cependant, la condition politique postmoderne tient dans une abstention et une indifférence structurelles des populations des démocraties occidentales, comme dans le fait qu’elle repose sur ce qui est le leitmotiv de l’École élitiste italienne : la démocratie n’est finalement que la sélection d’une élite par un autre moyen. Charles Wright Mills (1916-1962), dans son Elite du pouvoir, constate ainsi la profonde homogénéité sociale et unité politique de la classe dirigeante dans la société américaine des années 1950, où trois institutions prédominent : l’armée, l’industrie et la politique.

 

   La première moitié du XIXème siècle, de 1800 à 1860, est marquée par une surreprésentation de l’aristocratie dans le personnel politique dirigeant occidental, des anciens Seigneurs en Europe, aux patriciens aux Etats-Unis ; les Assemblées, les gouvernements et la haute fonction publique étaient composés de notables issus de la grande bourgeoisie d’affaires et de robe. A partir de 1860, à l’époque où la théorie élitiste italienne se formait, avec Vilfredo Pareto, une certaine mixité sociale pouvait être observée dans ce personnel politique : le suffrage censitaire, voire universel, apporta quelques modifications substantielles quant à l’origine sociale des représentants des grandes Nations européennes, tandis que le critère de la compétence se substitue à celui de la naissance dans le recrutement de la haute fonction publique. L’École élitiste italienne pourrait ainsi se comprendre comme étant une sorte de réaction théorique à ce progrès historique, une espèce de réflexion cynique sur la manière dont des élites particulières dominent et se renouvellent à l’ère de la démocratie de masse et du suffrage universel. Il est donc assez remarquable de constater comment, à partir de 1945, le renforcement des traits démocratiques s’étant ébauchés à la fin du XIXème siècle, en même temps que la concrétisation de l’idéologie de la méritocratie républicaine, ont entraîné une monopolisation des mandats électifs par une élite sociale, un déclin de la représentation des petits salariés, des agriculteurs et des petits chefs d’entreprise, et la constitution d’une « noblesse d’État » au sein de la fonction publique et du gouvernement. La possession du capital-temps et l’articulation optimale entre le savoir et le pouvoir sont les facteurs discriminants amenant certains citoyens à pouvoir assumer en exclusivité le coût élevé de l’engagement politique, et provoquant automatiquement une surreprésentation d’une certaine catégorie sociologique de la population dans les sphères de décision et de représentation politiques. En d’autres termes, les prévisions pessimistes, ou du moins cycliques, de la théorie élitiste italienne, se voient comme confirmées par l’expérience paradoxale de la période historico-politique postérieure, avec une volonté accrue d’égalité politique, d’une part, mais un éloignement de la possibilité effective de l’atteindre, de l’autre – expérience qui nous est contemporaine et dont nous subissons les effets dans le débat actuel sur la crise du politique.

 

   Cet éloignement de la possibilité d’atteindre une égalité politique réelle est dû à des facteurs historiques et sociologiques très bien connus et analysés. Ce sont les conséquences sociales de cet éloignement qui entraînent toutes les spéculations, font redouter le pire pour l’avenir, et en tous cas structurent la mentalité politique contemporaine depuis les années 1980. Derrière les discours sur la compétence et l’expertise, la persistance de critères archaïques d’accès à la politique, comme l’hérédité, jette l’expectative sur la capacité du système démocratique à être démocratique dans son fonctionnement. L’hérédité joue en effet un grand rôle dans l’accès à un premier mandat électif important, comme si les milieux politiques possédaient une capacité de contrôle direct et naturel de leur propre recrutement. En plus de l’importance du milieu familial bourgeois, créant un micro-climat favorable à l’acquisition des codes et des règles du jeu politique, le sentiment d’incompétence qu’éprouvent les membres des classes populaires vient renforcer et comme justifier le contrôle du recrutement politique par le haut. Du coup, cette sorte ‘‘d’eugénisme de fait’’ au niveau de la sphère politique fait que la démocratie moderne, libérale et bourgeoise, peut parfois prendre les traits théoriques de la Cité idéale platonicienne, ayant pourtant été critiquée par les libéraux pour son potentiel totalitaire. Plutôt que par une législation eugénique positive, cette démocratie serait marquée par des processus structurels de concentration sociale des leviers des pouvoirs, processus que supporte un système éducatif extrêmement sélectif (différenciant Grandes Ecoles et Universités en France, Universités prestigieuses et médiocres aux Etats-Unis), donnant à quelques-uns (qui partagent la même origine géographique, la même origine sociale, le même parcours, les mêmes études et les mêmes intérêts) le ‘‘besoin soudain’’ de se consacrer aux affaires de la Cité et au bien public…  

 

La société politique occidentale moderne serait ainsi discursivement ouverte, de par son idéologie démocratique et libérale, mais pratiquement fermée, de par son mode de production économique et son système de reproduction sociale. Le législateur libéral n’a pas même besoin de mentir à ses sujets afin de substituer au hasard des rencontres amoureuses la création systématique de reproductions profitables pourla République (comme le législateur platonicien) : l’homogamie sociale est un fait régulièrement observé dans les sociétés libérales et « ouvertes », permettant le maintien au pouvoir d’une oligarchie… tout entière dévouée à la cause de la démocratie ; c’est cette contradiction fondamentale qui nous concerne historiquement en premier lieu.

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