Hamdi Nabli
Politologue, chercheur indépendant. Dernier ouvrage paru : "Foucault et Baudrillard, la fin du pouvoir.", L'Harmattan, 2015.
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Billet de blog 15 févr. 2014

Pensée unique et théorie du complot.

Hamdi Nabli
Politologue, chercheur indépendant. Dernier ouvrage paru : "Foucault et Baudrillard, la fin du pouvoir.", L'Harmattan, 2015.
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La pensée unique n’est pas une pensée, de même que la théorie du complot n’est pas une théorie, aux sens académiques des termes ; elles sont le regard jeté sur les ruines de la ‘‘politiké de la représentation’’.

A l’ère de l’accroissement des inégalités socioéconomiques et donc politique, comme contenu, la pensée unique serait cette matrice théorique servant à cautionner le système justifiant cet accroissement, soit la communauté d’objectifs des élites, énoncée par Ezra Suleiman – croissance, compétitivité et mondialisation – élevée au rang d’axe idéal et d’horizon indépassable de notre temps. La théorie du complot, elle, serait cette matrice conceptuelle permettant de penser les actions et les évènements soutenant ce système. Comme contenants, nul ne se réclame favorable à la pensée unique et tout le monde lutte avec acharnement contre elle, de même que nul ne se dit « complotiste » et que chacun affirme proposer une explication complexe du monde. La pensée unique, comme pratique discursive, n’est pas une pensée, en cela qu’elle ne se réfère pas à une méthode spécifique, ni à une épistémologie particulière, et encore moins à une philosophie concrètement identifiable, ni même à un auteur singulier. La théorie du complot ne se présente pas comme un discours à vocation théorique. La généalogie de la théorie du complot pourrait la faire remonter au modèle historique de la guerre des races. C’est la longueur de cette généalogie et la richesse de ses éléments distinctifs qui font que la théorie du complot soit si facilement applicable dans divers espaces d’énonciation, de même que si facilement imposée comme critique, label d’inauthenticité, appellation d’origine incontrôlée. Toujours est-il que cette théorie, qui s’est d’abord élaborée dans des cas historiques précis pour apporter des lumières ou interroger des évènements, a soudainement pris les traits d’une grille de lecture formelle permettant de rationaliser le cours de l’Histoire à l’époque de sa fin proclamée (les années 1990 et 2000) pour finir en caricature philosophique ou en obsession épistémique. La dénonciation politico-morale que la théorie du complot porte en elle constitue l’envers de la dénonciation politico-morale que représente la pensée unique, sans qu’aucun acteur en particulier ne puisse véritablement être désigné comme étant le détenteur exclusif de ces régimes discursifs.  N’étant ni une pensée ni une théorie, et étant utilisées dans un sens politique comme dans l’autre, on peut même se demander si elles existent réellement en tant que telles.

En fait, la pensée unique sert très concrètement à stigmatiser un adversaire dans une bataille où l’autre est toujours dominant dans une relation inégalitaire, et n’a aucune fonction heuristique. Elle est un concept à usage polémique – tout comme la théorie du complot, à un autre niveau – et leur caractéristique est que le sujet soutenant ou déplorant l’usage de cette pensée, et celui soutenant ou déplorant cette théorie, se placent systématiquement en situation de minorité. Vilipender le tenant d’une pensée unique (voire de la pensée unique), d’une part, et d’une théorie du complot (voire de la théorie du complot), de l’autre, équivaut à se placer aux deux points extrêmes d’un même segment discursif dont la ligne est celle de l’inégalité, et la position, celle de la minorité. Car se placer ainsi, c’est laisser supposer que notre pensée est autre – par opposition à la pensée unique, qui serait politiquement dominante, liée au pouvoir, identique à elle-même comme émanation idéelle des intérêts de la classe supérieure – et que notre théorie est vraie et transparente – par opposition à la théorie du complot, qui serait socialement dominante, liée à la doxa, identique à elle-même comme émanation idéelle d’un désintérêt de la classe populaire pour la politique – où l’on retrouve l’exigence postmoderne d’altérité, avec le versant politique dans le débat entre l’alternance et l’alternative. Dans les deux cas, celui de la pensée unique et celui de la théorie du complot, le présupposé repose sur un rapport inégalitaire et une position minoritaire. Mais dans le premier, la minorité est plutôt quantitative, numérique : c’est généralement l’élite qui est accusée de promouvoir cette « pensée », d’un point de vue schématique – car avec le temps ce schéma s’est complexifié, avec une trajectoire chaotique faisant qu’à présent, même un positionnement socialement progressiste peut être politiquement qualifié de conservateur, un positionnement socialement conservateur pouvant se présenter politiquement comme propre à un « changement » et à une « rupture » progressiste. C’est le propre de ces nouvelles catégories que d’embrasser et de dépasser ces anciennes. Dans le cas de la théorie du complot, la minorité est plutôt qualitative, axiologique : c’est généralement la masse qui est accusée d’accréditer cette « théorie », d’un point de vue schématique – car les limites sont ici floues, et des membres de l’élite peuvent utiliser des arguments propres à cette théorie (voir l’affaire DSK, récemment), et les versions officielles d’évènements majeurs peuvent revêtir, sous un certain angle, sa forme ; ainsi, selon les gouvernements occidentaux, le 11-Septembre serait ainsi le fruit d’un complot international fomenté par quelques terroristes fanatiques contre l’ordre mondial. Une/la pensée unique n’est pas une abstraction, mais la concrétion d’un état de domination dans un rapport socioéconomique et politique inégalitaire.

Gilles Deleuze et Félix Guattari expliquent, dans leur Capitalisme et schizophrénie, que « minorité et majorité ne s’opposent pas d’une manière seulement quantitative. […] Supposons que la constante ou l’étalon soit Homme-blanc-mâle-adulte-habitant des villes-parlant une langue standard-européen-hétérosexuel quelconque (l’Ulysse de Joyce ou d’Ezra Pound). Il est évident que « l’homme » a la majorité, même s’il est moins nombreux que les moustiques, les enfants, les femmes, les Noirs, les paysans, les homosexuels, etc. […] La majorité [axiologique] suppose un état de pouvoir et de domination ». La pensée unique n’est jamais celle de personne, et la théorie du complot ne s’affiche jamais telle quelle (ou alors de façon partielle, comme expression d’une théorie, ou comme révélation d’un complot, et ainsi jamais de façon totale comme théorie du complot à proprement parler). Tout le monde dénonce cette pensée et cette théorie, car personne ne veut être majoritaire : il n’y a de devenir que minoritaireet l’inégalité est ici une situation nécessaire dans cet ordre du discours. Ce binôme discursif pensée unique/théorie du complot serait ainsi une des trames majeures se dessinant à l’ère postmoderne de la ‘‘politiké de la ressemblance’’ : pour être en position de force politique, les acteurs de cette ère de la victimisation généralisée se doivent de se présenter comme étant des minorités – axiologiques lorsqu’ils sont membres de l’élite, cette minorité numérique, et numériques lorsqu’ils font partie de la masse, cette minorité axiologique. L’inégalité trouve là sa sanctification comme instance justifiant le devenir de la démocratie, en tant que nouvelle ontologie de la lutte, inscrite dans la ‘‘politiké de la ressemblance’’, où l’égalité n’est plus cette passion française comme la décrivait Tocqueville à l’ère de la ‘‘politiké de la représentation’’, mais le cadre cognitif à l’intérieur duquel tout régime discursif doit s’inscrire. Etre victime d’une inégalité dans un rapport de force imaginé constitue la condition première de l’action, sur un terrain miné par de réelles inégalités économico-sociales et politique.

La pensée unique, dès lors, est partout, surtout depuis que la social-démocratie ait assumé le pouvoir depuis les années 1990/2000 en Europe, pour finalement appliquer de façon traditionnelle un art libéral de gouverner, finissant par accentuer le caractère conservateur du progressisme socialiste. La théorie du complot est nulle part, en ce sens qu’elle percute, limite, affaiblit et approfondit tout à la fois les discours périphériques tentant de briser le cloisonnement pratique de la société libérale.

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