Hamdi Nabli
Politologue, chercheur indépendant. Dernier ouvrage paru : "Foucault et Baudrillard, la fin du pouvoir.", L'Harmattan, 2015.
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Billet de blog 15 avr. 2014

Le gouvernement de combat, ou l'armée des 16 singes.

Suite aux élections municipales et à la déroute de la majorité socialiste au pouvoir, l’ancien Ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, a été nommé Premier Ministre par le Président de la République. Cette nomination, en plus de constituer la promotion politicienne du premier flic de France chargé de communication, représente en outre la promotion politique du discours sécuritaire comme horizon indépassable de l’action publique.

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Suite aux élections municipales et à la déroute de la majorité socialiste au pouvoir, l’ancien Ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, a été nommé Premier Ministre par le Président de la République. Cette nomination, en plus de constituer la promotion politicienne du premier flic de France chargé de communication, représente en outre la promotion politique du discours sécuritaire comme horizon indépassable de l’action publique.


Le discours de Politique générale de Manuel Valls a entériné cette fonction de la sécurité comme mode de communication et de la communication comme mode de sécurité. La communication sécuritaire/sécurité communicationnelle est l’expression discursive du fait que le pouvoir soit en mode survie. À n’en pas douter, et en ce sens, le gouvernement de combat est un gouvernement de communication : le grand combat de la Présidence consistera à bien communiquer en attendant la prochaine présidentielle, en s’appuyant sur une communication basée sur le mythe mobilisateur du combat.

Bien sûr, il est dit que le gouvernement de combat lutte contre le chômage et l’insécurité. Mais medium is message : le gouvernement souhaite en fait éviter le chômage technique et assurer sa propre sécurité en tant que pouvoir légitime. Le gouvernement de combat n’est pas celui de Valls : c’est le discours de Valls qui est le gouvernement de combat. Un gouvernement digne des plus grands scénarios de science-fiction, où le mécontentement, la protestation et l’indifférence du peuple se résolvent en leur exact contraire : la mobilisation du pouvoir, dans une démocratie virtuelle assise sur un gouvernement de communication, pour la communication et par la communication. Fin de la représentation.

La sécurité est ainsi érigée non plus comme objectif axial ou comme politique publique, mais comme norme de gouvernance. Autrement dit, ce n’est plus que l’État soit en charge de la sécurité physique – fonction régalienne de l’État gendarme depuis le Révolution –, ni qu’il soit en charge de la sécurité économique et sociale – fonction régalienne de l’État providence depuis l’après-guerre –, c’est qu’il est en charge de sa propre sécurité – fonction vitale d’un État stratège depuis le néolibéralisme.

Toute forme de légitimité d’un pouvoir politique en charge de l’appareil d’État semble avoir disparu. Le stade ultime de la défiance généralisée à l’égard du pouvoir est atteint lorsqu’il s’exerce en devant justifier son existence, lorsqu’il s’exerce pour justifier son existence – soit le fonctionnement pratique de l’appareil d’État comme moteur du fonctionnement symbolique de l’appareil d’État (dire qu’on agit et agir en disant)… Ce dont témoigne un passage fondamental du discours de politique générale du nouveau Premier Ministre, où il explique que le Président a tiré les enseignements politiques du message électoral lancé contre l’impuissance politique du Président !... Message politique du nouveau Premier Ministre : le pouvoir vit bien de sa mort, absorbant les messages négatifs – inputs dysfonctionnels – en facteurs de conservation du système – outputs fonctionnels.

Nous sommes donc en deçà du politique, en deçà de l’Histoire, comme si un cycle s’achevait là sous nos yeux : après la montée en puissance de la puissance publique de la Renaissance italienne du XVIe siècle aux expériences totalitaires du XXe, nous assistons à l’écroulement de la raison d’État sous le poids des marchés, du marché du savoir et de l’information au marché du pouvoir, en passant par la spéculation financière sur la dette publique, phénomène symbolique de révolution de la légitimité.

De quoi le gouvernement de combat est-il le nom, sinon celui d’une déroute, d’une fin de cycle ? Après un siècle marqué par la guerre totale et l’extermination, voilà que dans une situation apaisée d’indifférence et de défiance, l’État ne se présente plus comme étant le garant de la paix civile et du contrat social, mais comme étant l’acteur primordial d’une guerre à mener et d’un combat à gagner. Métaphore rhétorique mise à part, ce discours constitue une sorte de mise en scène de la résilience du système politique : rien ne l’arrêtera, quels que soient les chocs (défiance) qu’il subira, ou le vide (indifférence) qu’il trouvera devant lui. C’est presque une menace adressée aux éventuels frondeurs (votants populistes, votants mal), ou aux indifférents (abstentionnistes et non inscrits) dans une ambiance que d’aucuns estiment prérévolutionnaire, sans rire…

Nous pourrions presque affirmer qu’avec Hollande sous Valls, « le pouvoir, c’est la guerre continuée par d’autres moyens. Et à ce moment-là, on [retourne] la proposition de Clausewitz » (Michel Foucault, « Il faut défendre la société »). Drôle de gouvernement socialiste, qui devait apaiser la tension due au positionnement clivant et nerveux de l’ancien Président, voire ‘‘changer la façon de faire de la politique’’, et qui n’a rien trouvé de mieux que de réinscrire le rapport de force au cœur de sa problématique générale…

Il est navrant de devoir constater que ce modèle basé sur l’axe guerre/répression, avec le rapport de forces comme analyseur du pouvoir politique, a été porté pour la première fois par le discours de la guerre des races des historiens de la réaction nobiliaire, à l’Âge classique (dont Boulainvilliers est le plus grand représentant). Suivant ce type de discours, qui visait le pouvoir royal et son inféodation à la bourgeoisie au détriment de la noblesse, le gouvernement en place ne gère pas une situation de stabilité et de paix, mais est en fait un gouvernement de combat faisant valoir le droit régnant, qui n’est pas une souveraineté consentie, mais un fait de domination.

Ainsi, la mise en place d’un « gouvernement de combat » comme réponse à la situation de mort clinique de la représentation s’explique si l’on considère la généalogie d’une telle instance, le discours qui l’a historiquement portée. Un tel gouvernement ne représente plus rien, effectivement. Le pouvoir n’est plus légitime par essence : l’appareil d’État se transforme alors en machine de guerre. Il ne reste plus aux Ministres nommés qu’à singer avec une nostalgie poignante une pratique discursive où le pouvoir existait bel et bien, comme domination et répression, alors qu’il n’est à présent plus que vanité et vacuité. Que l’État n’ait plus d’autres ressorts que de puiser dans ses origines pour se montrer guerrier témoigne de son agonie.

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