La société contre l’État ? (Clastres à l’Élysée)

Colère ; fronde ; révolte ; les termes vibrants ne manquent pas pour qualifier la situation sociale actuelle. De toutes parts, des derniers ouvriers de la France aux nouveaux riches, des employés des professions intermédiaires aux stars du football, du haut en bas de la société, le ressentiment à l’égard du pouvoir central monte. Si la multitude des revendications ne prend pas encore une forme physique violente, la possible convergence des protestations fait craindre une nouvelle Révolution au pays de Robespierre. Cette coïncidence des mouvements antigouvernementaux prépare-t-elle un soulèvement anarchique de la société contre l’État ?

Terrible désillusion. L’arrivée de François Hollande à la tête de l’Etat et le retour de la gauche au pouvoir avaient laissé penser qu’un renouveau était possible dans les hautes sphères de la société. Le changement avait été mis au premier plan dans le discours du candidat Hollande ; c’est la pire continuité qui est observée dans la gestion des affaires publiques. Les experts qui s’extasient devant l’innovation technologique, les entrepreneurs qui misent sur l’économie circulaire, les politiques qui parlent de changement, tous visent en réalité l’hyper-stabilité  de la société, au niveau économique et social. Le discours de la mobilité tend à figer la communauté. C’est cette contradiction fondamentale entre le discours et la pratique des élites qui rend schizophrènes des citoyens en quête de sens et les rend assez courageux pour se mobiliser contre leurs conditions qu’ils jugent inacceptables. La tension entre l’égalité qui guide notre imaginaire politique depuis la Révolution, et la concurrence qui guide nos pratiques sociales depuis le tournant néolibéral, ne pouvait que provoquer cette défaillance que nous constatons actuellement dans toutes les strates de la Nation.

 

Les "Pigeons" protestèrent contre un projet de hausse de la fiscalité. Les "Poussins" défendent le statut des autoentrepreneurs. Les "Dindons" militent contre la réforme des rythmes scolaires, les "Abeilles" contre un projet de la ministre de la Santé, "les Moutons" contre une hausse des cotisations des indépendants. Les "Tondus" des PME exigent la fin des charges patronales. Les "Dodos" s'opposent aux artisans taxis. Les "Cigognes" demandent à être reconnues comme praticiennes de premier recours. Les "Bonnets rouges" sont mobilisés contre l'écotaxe poids lourds. Les "Bonnets verts" militent pour l'écotaxe. Les "Bonnets noirs" luttent contre le racket fiscal, les "Bonnets oranges" conter une hausse de TVA. La société française est exaspérée, et si la fiscalité est le moteur de la contestation antigouvernementale, la défiance concerne tous les pouvoirs institués - partis, syndicats, etc.

 

 

 

Toutes les réponses qu’apporte le gouvernement face à ces demandes infinies sont jugées insuffisantes et inefficaces. Inaudible quand il prend la parole, sourd quand il écoute, le Chef de l’État apparaît transparent et son pouvoir invisible : son comportement normal a fini par remettre en cause son état de chef. En Angleterre, le shadow cabinet est un gouvernement virtuel formé par le parti de l’opposition pour contrer le projet du gouvernement réel. En France, le shadow cabinet est le gouvernement de la majorité ; par sa composition, il s’oppose à lui-même. Une conception du double corps du Roi pouvait conduire à une opposition interne, le Roi (institution, Parlement) s’opposant au roi (homme) ; la conception hollandiste du gouvernement, comme appareil partisan objet de synthèse des contraires, conduit à une opposition interne, le gouvernement s’opposant au gouvernement. Ainsi, les ministres, membres du cabinet fantôme Ayrault, sont des « critiques » ‘‘dédoublant chaque poste ministériel du gouvernement’’. À Bercy, le ministre du Redressement productif, qui prônait la dé-mondialisation, la nationalisation et un renouveau de la gauche du P.S., cohabite avec un ministre des Finances technocrate modéré social-libéral. La pratique du couac gouvernemental repose précisément sur l’opposition d’un des deux partenaires dans le shadow cabinet. Le Président, quant à lui, ‘‘arbitre’’ : il ne fait plus que commenter son vol plané sur la scène politique et analyser sa chute dans les sondages. En tant qu’institution, la Présidence n’est plus que le reflet de son impuissance, l’ombre d’elle-même. Le Roi au Moyen-âge possédait un corps terrestre (mortel) et un corps politique (immortel) ; le Président postmoderne ne possède plus qu’un corps terrestre. Mortel.

 

Mais cette mortalité du corps du Président n’est elle-même que virtuelle. L’adage du temps monarchique, « Le roi est mort, vive le Roi », soulignait l’importance du changement dans la continuité, tandis que l’alternance typique du système bipartisan prouve que la continuité se trouve dans le changement. L’identité de l’altérité et du même que suppose à terme le fonctionnement du système bipartisan fait qu’on finit par confondre la majorité et l’opposition : la majorité s’oppose à elle-même et l’opposition est majoritaire. C’est que le shadow cabinet à la française est un gouvernement virtuel : il n’a plus de crédibilité. Les citoyens ne croient plus en son action : il n’a pas plus d’autorité. L’imaginaire révolutionnaire hante le discours de l’élite politique française. La haute administration et la presse évoquent la révolte et la fronde sociale, alors que sur le terrain du réel, le coup de force violent contre l’État reste une chimère. À gouvernement virtuel, révolution de simulation. Il y a précession du modèle révolutionnaire sur l’évènement historique balbutiant. Autrement dit, les signes de révolte l’emportent largement sur les préparatifs de la Révolution.

 

Pierre Clastres, dans sa Société contre l’Etat, explique que les sociétés indiennes archaïques sont dirigées par des leaders, des chefs dont aucun ne possède de pouvoir au sens occidental du terme, suivant le schème commandement/obéissance. Il s’agit donc de sociétés où les détenteurs du pouvoir « sont en fait sans pouvoir, où le politique se détermine comme champ hors de toute coercition et de toute violence, hors de toute subordination hiérarchique, où en un mot, ne se donne aucune relation de commandement-obéissance. » Il semblerait que de la société primitive à la société postmoderne, un cycle s’est achevé. Le passage d’un pouvoir monarchique assurant sa souveraineté sur un territoire, à un biopouvoir démocratique assurant le gouvernement des choses et des hommes (XVIIIe-XIXe siècles), puis le tournant néolibéral des années 1980, ont fini par vider l’Etat de sa substance transcendantale.

 

Le discours ethnocentriste est piégé par son langage. Ce langage, qui naguère permettait de valoriser l’Occident en marquant les sociétés archaïques sous le signe du manque (sociétés sans État, sans écriture et de subsistance), force à présent à qualifier la société occidentale elle-même à travers des déterminations négatives (État sans pouvoir, société écranique et de la rareté).

 

La République française est une chefferie amazonienne. La société postmoderne n’est pas vraiment une société construite pour éviter que l’État n’apparaisse, comme la société primitive, mais une société déconstruite après l’apparition d’un État surpuissant. La concurrence communautariste et l’évitement des groupes sociaux inférieurs dans le « ghetto français » ne sont pas vraiment une façon  d’empêcher une unité politique pouvant mener aux dérives liées à la trop grande taille de la société, comme la guerre entre tribus dans la société primitive, mais une façon de reproduire des inégalités territoriales concrètes et de protéger des intérêts particuliers dans une société virtuelle à taille mondiale. La société primitive refuse la différenciation politique en interdisant l'inégalité sociale – la société postmoderne réfute l’élite politique en reproduisant les inégalités sociales.

 

Un pouvoir est mort qui pour sa survie mise sur l’inversion de la courbe du chômage. Aucune explosion sociale n’est à craindre, vu l’ambivalence existant entre la lutte contre le gouvernement et la demande d’État. Nous assistons en fait à une implosion de la société sur elle-même sous le poids de ses contradictions – la vacance latente du pouvoir en témoigne. Une dissolution de l’Assemblée nationale jamais n’abolira cette tendance. Les élections présidentielles ne sont plus suivies d’états de grâce, mais précèdent les coups de grâce symboliques qui seront donnés au malheureux élu, nouveau Président à la tête d’un État en faillite, nouveau chef sans pouvoir…

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