Oublier l’innovation

Le Président de la République, François Hollande, affiche ostensiblement sa volonté de faire de la France un pays innovant. La commission Innovation 2030, dirigée par l’ancienne présidente d’Areva, Anne Lauvergeon, avait pour mission de déterminer « les domaines où la France a du potentiel pour des innovations majeures » (Le Monde, 11 octobre) ; elle a remis un rapport au chef de l’État.

Le Président de la République, François Hollande, affiche ostensiblement sa volonté de faire de la France un pays innovant. La commission Innovation 2030, dirigée par l’ancienne présidente d’Areva, Anne Lauvergeon, avait pour mission de déterminer « les domaines où la France a du potentiel pour des innovations majeures » (Le Monde, 11 octobre) ; elle a remis un rapport au chef de l’État. Ainsi, la France s’engage activement à poursuivre une politique encourageant l’innovation. Derrière ce volontarisme politique se cache un discours relayé par les médias sans trop d’interrogations. Normal : ce discours est celui du pouvoir, de l’époque : positif et passe-partout. Nul ne semble prêt à penser le sens caché de ce discours, le  symbole que porte ce ‘‘mot magique’’ : « innovation »…

Cette commission, qui comprenait le philosophe Michel Serres, propose aux autorités publiques de porter « un principe d’innovation ». Qu’est-ce à dire ? Comment un processus lent et complexe, résultant pour une bonne part de la recherche fondamentale, et donc du hasard, de l’expérimentation, de l’incertitude et de l’indétermination, peut-il être élevé au rang de principe général de gouvernance ? L’audace peut-elle être commandée en haut lieu ? L’innovation se décrète-t-elle ? Cette volonté d’innovation semble bien correspondre à quelque chose comme une injonction paradoxale, telle que définie par le psychologue Gregory Bateson, de l’École de Palo Alto, dans sa théorie de la schizophrénie : « Le paradoxe est un modèle de communication qui mène à la double contrainte » ; exemples : « sois spontané », « sois grand, mon petit » ou… soyons innovants. Cette injonction paradoxale de type schizophrénique constitue la version hard de l’incursion du discours publicitaire dans le discours expert et politique – leitmotiv des industries du loisir et de la consommation : « soyez vous-mêmes », etc.

Rassurons-nous : la société française et ses élites ne sont pas folles, au contraire. Car en fait, dans l’optique technocratique, le rôle de l’État ne consiste qu’à mettre en place un environnement fiscal et culturel favorable à l’éclosion d’innovations technologiques. Programme fort raisonnable… Les économistes faisant la promotion du changement se basent sur les écrits de Schumpeter (1883-1950), relatifs à l’importance des innovations dans les cycles économiques de croissances et de crises, les crises s’expliquant par le passage d’un modèle de production à un autre, par l’avènement d’une mutation de grande ampleur (fabrication de biens nouveaux, nouvelles méthodes de production, utilisation de nouvelles matières premières, nouvelle organisation du travail, etc.). Ce mouvement typique du capitalisme est connu sous le nom de « destruction créatrice ». Ce concept renferme l’idée selon laquelle la destruction d’activités économiques suite à une innovation est concomitante avec la création de nouvelles activités. Cette innovation est portée par un entrepreneur génial, capitaine d’industrie prenant le risque d’introduire une nouveauté, et acquérant un monopole sur le marché créé ou visé.

À l’ère postmoderne, le moteur de l’innovation technologique est la recherche fondamentale, qui doit être sanctuarisée. L’innovation étant la condition essentielle de la croissance économique, sanctuariser la recherche publique, c’est assurer la compétitivité de la France au niveau mondial. L’innovation suppose une confiance dans le progrès technique : il faut laisser les innovateurs innover et « utiliser avec précaution le principe de précaution » (Louis Gallois). Le principal risque que l’on court est celui du déclin.

Cette conception apparemment naturelle, qui explique notre obsession pour les modèles étrangers – « le retard français par rapport à l’Angleterre et l’Allemagne », antienne libérale depuis le XIXe siècle – trahit une vision du monde contestable, dénoncée dès 1919 par Paul Valéry dans sa Crise de l’esprit. Dans cet essai, l’écrivain critiquait le fait que la modernité soit caractérisée par l’exploitation de la culture par l’État, de la connaissance scientifique par les intérêts économiques, du savoir par le pouvoir, exploitation utilitariste signant la fin de l’humanisme. Le savoir ne vise plus la compréhension de l’Autre, mais la lutte contre l’Autre (« la compétitivité ») : la volonté d’innovation est une volonté de puissance : non pas offrir de nouveaux services pour une humanité libérée, mais conquérir de nouveaux marchés pour acquérir une bonne place dans la hiérarchie des nations. En outre, l’idée de destruction créatrice s’inspire du concept tragique d’ « éternel retour du même », de Nietzsche, et présente la vie économique et sociale comme un cycle insensé et infernal de crises sans fin…

Comment expliquer la mise en avant de l’innovation, alors que chez Schumpeter, celle-ci est tributaire du concept pessimiste de destruction créatrice ? Schumpeter voyait la fin du capitalisme et le triomphe du socialisme planificateur comme une fatalité historique ; mais au lieu de ce socialisme, c’est le capitalisme comme fin en soi qui triomphe dans l’histoire. L’innovation n’est plus seulement un terme usité dans le langage savant pour expliquer les cycles économiques, mais est récupérée comme dogme politique pour insuffler une forme d’optimisme sur la société – alors que dans la grille de Schumpeter, l’innovation était la cause de la destruction continuelle, « l’ouragan perpétuel » qui balayait régulièrement les anciens modes de production, de vie… Pourquoi les élites s’empressent-elles de manipuler ce concept originairement anxiogène, qui dans l’imaginaire pourrait rappeler le chômage issu de la robotisation, le stress des changements d’organisation du travail, etc. ? Pis : pourquoi ces élites font-elles de l’innovation le sens de la société, alors qu’elle est l’origine d’un monde caractérisé par le renouvellement ad vitam aeternam, et donc par l’absence de sens… ?

Cette surestimation politique de l’innovation sert justement à accoutumer la population à l’idée que l’adaptation est la règle majeure du jeu économique (darwinisme et struggle for life à l’ère des geeks). Les élites sont mues par une conception du monde mécaniste – la technique comme réponse à tous nos problèmes : application maximale de la rationalité de l’ingénieur, manifestation d’un monde désenchanté, alors que notre angoisse réside précisément dans le fait qu’à tout problème soit donnée une réponse technique… Anne Lauvergeon espère « une fabrique du consensus » (sic) autour de ses ambitions, afin qu’elles puissent se concrétiser en dépit des alternances politiques. Problème : ce consensus ne concerne pas que les acteurs de la recherche, mais l’ensemble de la société et de la culture occidentale. Le discours politique magnifie la fluidité, alors que les pratiques sociopolitiques encouragent les blocages. Comme si le mot innovation devait finalement exorciser les peurs d’une société fermée sur elle-même – le mot innovation dans le champ technoscientifique a pour corollaire symbolique son élimination pratique dans le champ sociopolitique. En somme, une autoglorification de la société libérale, qui cache un processus néolibéral de réification généralisée, soit l’innovation comme concept conservateur du système.

Pas d’autre imaginaire économique que celui du cycle, pas d’autre imaginaire social que celui de la reproduction, pas d’autre imaginaire politique que celui de la stabilité. Dans notre discours, l’opposition signifiante entre le cycle insensé et la stabilité de la société est neutralisée par un troisième terme : l’innovation, degré zéro de l’écriture politique.

Hamdi NABLI, Politologue, chercheur indépendant.

Dernier ouvrage paru : L’(in)égalité politique en démocratie, Paris, Fondation Jean Jaurès, 2013.

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