11 janvier 2015, le jour des morts-vivants.

« Zombie walk ». « Zombie day ». Depuis 2005, un phénomène culturel étrange survient régulièrement en Occident. Des foules se mobilisent spontanément et singent les morts-vivants lors d’une marche symbolique, au cours de laquelle ils jouent le spectacle d’une invasion apocalyptique : celle du Mal et de la destruction dans les territoires aseptisés des mégalopoles modernes…


Le mort-vivant, cette figure classique de l’épouvante issue du cinéma fantastique américain, cristallise à travers son corps déliquescent les peurs-paniques d’une implosion des sociétés industrielles. Dans l’ordre de la fiction, le zombie a joué un rôle de catalyseur des fantasmes autodestructeurs, portant en lui la passion triste d’une société libérale théoriquement bienheureuse. Mais ce qui est proprement fantastique, c’est cette incursion de ce personnage de fiction dans le cadre très réel d’une manifestation âprement organisée par des fans de films d’horreur.

Lille, Bordeaux, Paris (mais aussi Stockholm, Montréal, New York, Los Angeles)… à travers l’organisation de ces marches de zombies, on ne se prête plus à l’expérience de la peur tout seul, chez soi, dans un cadre privé, amical ou familial, mais on joue à se faire peur au sein d’un groupe social fédérateur, dans une ambiance festive et dans un cadre public, en pleine rue, en foule et devant des badauds parfois médusés. « Je suis un zombie », « Je suis un zombie », « Je suis un zombie » semblent répéter machinalement les figurants de cette nouvelle Nef des Fous, visant la résorption dans le fun et le cool de la mort lente que promet le système industriel technologique à tout un chacun, dans une société de vieux ne voulant pas mourir, avec un système politique s’accrochant à la vie alors qu’il a déjà perdu tout sens et toute légitimité – toute vie…

La marche des zombies a une charge politique paradoxale : en se déguisant, chacun se dépersonnalise et perd sa singularité d’être humain et de sujet conscient pour être ramené à sa condition inhumaine, post-humaine. Zombie, l’homme postmoderne ne revendique plus rien face à un pouvoir qui n’est plus rien. La menace de chaos que représentent ces marches populaires ne repose pas sur une idéologie visant à combattre l’élite : l’anarchie ainsi symbolisée est nihiliste. Les walkers n’attendent plus rien de personne, ils errent dans la jungle urbaine ; ils ne menacent pas de bouleverser l’ordre établi, mais prolongent par leur marche le désordre établi.

L’équipe du journal satirique Charlie Hebdo est morte d’une mort violente. En mourant, cette équipe s’est comme sacrifiée en redonnant vie à un titre économiquement mort. Morale du conte philosophique macabre : on trouve toujours plus bête et plus méchant que soi. Il faut dire que la ligne éditoriale des néo-réactionnaires était très osée : se prétendre subversif en aboyant avec les loups, jouer les brebis galeuses/gauloises en faisant fonction de faucons néoconservateurs français. Or on paie toujours au prix fort la fausse transgression, et on ne s’en prend pas à la communauté la plus faible politiquement en jouant les héros de la liberté impunément : a posteriori le retour de flamme semble comme inhérent à la supercherie – Charlie, Kouachi et Coulibaly forment désormais une ronde de nuit dans ce territoire perdu qu’est la République…

Il y a une semaine, jour pour jour, eut lieu la plus grande marche de zombies de tous les temps, rebaptisée « la marche républicaine ». En Mai-68, le mouvement étudiant répondit à un George Marchais vilipendant les « groupuscules dirigés par l’anarchiste allemand Cohn-Bendit » par le slogan « Nous sommes tous des juifs allemands » ; c’était se rebeller contre le pouvoir et ses appareils conservateurs, dont le Parti Communiste. Le 11 janvier 2015, c’est le fantôme du pouvoir et ses machines néoconservatrices qui orchestraient une grande opération de communication de guerre : « Je suis Charlie, et vous de même ». Le zombie walk défie l’élite par la menace d’anarchie ; la marche républicaine fut un défi d’en-haut via un rappel à l’ordre.

A la violence chaude/physique des assassinats se substitue comme compensation et vengeance socialement ritualisée la violence froide/symbolique de l’injonction nominale : si tu n’es pas Charlie = exclusion des pestiférés de la Nation ; autrement dit, les membres de la communauté musulmane se voient en fait triplement attaquer et humilier : par les caricatures de leur Prophète, par les crimes les stigmatisant comme communauté transgressive et par l’injonction collective de s’identifier à ceux qui les ont caricaturé !… Et les gardiens de la Crypte-République s’étonnent encore que puisse se produire, en fait comme en puissance, une explosion de violence chaude/physique – alors que celle-ci est provoquée de par la structure même de la société : ségrégation ethnique, fracture sociale et humiliation religieuse.

Le 11 janvier dernier, on vit ainsi, comme dans un bon film de George Romero, toutes les classes sociales touchées par le virus de l’unanimisme, tous les dirigeants politiques atteints par la souche virale de l’humanitarisme. En tête de cortège, le boucher de Gaza (ayant commandité 2 000 meurtres, dont ceux de 500 enfants en août 2014) semblait ému. But de l’opération : contaminer toute la planète et embarquer de force les vivants et les morts dans le Vaisseau de la République fantôme.

« Je suis Charlie. Je suis Charlie. Je suis Charlie., etc. » Les Space Monkeys dans Fight Club répètent inlassablement « His name is Robert Paulson » sur ordre de la personnalité humaniste de leur gourou schizophrénique. On convoque le bon génie de Voltaire pour dénoncer l’intolérance des ennemis de l’intérieur, mais on oublie que le philosophe des Lumières se moquait éperdument des convulsionnaires de Saint-Médard… Or l’unanimisme indélicat porté à sa perfection médiatique relève de la convulsion de répétition : rien de très rationnel dans cette procession collective, juste une superstition porté à son plus haut degré par un ‘‘monstre social’’ issu de l’hybridation catastrophique entre le zombi haïtien et l’homo festivus. « Je suis Charlie », No Logos.

Ce monstre social traque à présent les survivants de la marche du dimanche sacré. « Big Brother is asking you : ARE YOU CHARLIE ??? » Derrière l’affirmation collective « Je suis Charlie » se cache imperceptiblement un impératif « Tu es Charlie ! » s’imposant à tout individu – qui par abréaction chimique s’engouffre dans une résistance physiologique.

On traque les survivants comme dans les pires films d’épouvante de série Z. Blâmes, avertissements, arrestations, menaces, amendes et emprisonnements. Le moindre trait d’humour est susceptible d’être confondu avec une apologie du terrorisme. Charlie est mort : on ne rigole plus. Pour défendre le droit au blasphème, garde à vous ! Nous sommes tous censés être Charlie, mais sommes priés de bien vouloir entrer dans la psychose collective et décréter l’esprit de Charlie persona non grata. Civilisation Walking Dead. Civilisation morte, cadavérique, dans laquelle la convulsion de répétition est la seule manière d’entrer en communion, à travers une alliance sacrée sur un fond de désunion nationale – soit un jeu collectif complètement surréaliste… « Le cadavre – exquis – boira – le vin – nouveau ».


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