Boniface contre les « intellectuels » zombies

Quatre ans après la parution des Intellectuels faussaires, Pascal Boniface, le Directeur de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (I.R.I.S.), publie un nouveau livre dans lequel il poursuit sa dénonciation des faux-semblants ravageurs et des belles apparences douteuses dans le (faux) monde des Idées peuplé de «  pompiers pyromanes »…

Quatre ans après la parution des Intellectuels faussaires, Pascal Boniface, le Directeur de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (I.R.I.S.), publie un nouveau livre dans lequel il poursuit sa dénonciation des faux-semblants ravageurs et des belles apparences douteuses dans le (faux) monde des Idées peuplé de «  pompiers pyromanes »…

Il y eut d’abord l’omerta autour de l’impunité médiatique de pseudo-penseurs, brisée dans Les intellectuels faussaires, description de l’Enfer parisien du néo-conservatisme de gauche, avec, en guise de pourfendeurs de la vertu académique, les petits diablotins à la pensée unique. Il y eut Les intellectuels intègres – le purgatoire –, hommage aux chercheurs du quotidien, sincères dans leurs démarches et honnêtes dans leurs intentions. Dans un troisième temps, on aurait pu croire à une description du Paradis de la Science politique, à une mise sur un piédestal de quelques grandes figures tutélaires des Relations internationales. Mais Pascal Boniface rappelle dans son nouvel ouvrage la réaction disproportionnée et hystérique de certains des auteurs dénoncés dans le premier opus de la trilogie : le succès de l’opération enclencha de leur part une réaction en chaîne, avec cabale semi-publique, fatwas privées et tutti quanti, refus de débattre en public. Vendetta ?

Ainsi, le dernier ouvrage de Boniface sur « ces experts qui alimentent l’antisémitisme et l’islamophobie » sonne comme un retour vers l’enfer. Les intellectuels faussaires enflamment toujours les débats (sans vraiment faire grimper l’audimat) : ils sont précisément ces pompiers pyromanes utilisant la laïcité et les valeurs de la République comme d’excellents prétextes pour accuser de tous les maux une communauté musulmane plutôt faible socialement, sans réels représentants institutionnels, et pour défendre un État israélien colonial et raciste, prompt à diaboliser la résistance palestinienne comme avant-garde de l’Islam (radical ?) mondial, figure absolue du Mal.

La trilogie de Boniface n’est pas une Divine comédie, mais le compte rendu d’une Comédie diabolique : elle n’emprunte pas le chemin linéaire de la Vérité dialectique, mais les sinuosités fragiles et incertaines de la sophistique. La géopolitique est un sport de combat, et face aux coups en-dessous de la ceinture portés par des personnages omniprésents mais délirants, Boniface sait se défendre et arbore la ceinture noire.

Ses premières flèches visent Frédéric Haziza et Alain Soral. C’est un bestiaire. Le premier est un animal médiatique de profession, un journaleux officiant sur un média communautaire et salarié d’une chaîne parlementaire, assurant avoir mis sa vie de journaleux au service d’Israël, reprochant leurs positions pro-palestiniennes à certains parlementaires, et n’hésitant pas à blâmer et à salir toute personnalité émettant des doutes sur sa conception du journal(eu)isme et sur sa déontologie. Le second est une bête de scène judéobsédée, le héraut français du complotisme – virus animal se transmettant à l’homo sapiens sapiens en carence de matière grise. Haziza est un animal du genre typique « pompier pyromane » : se mettant du côté des bons, des humbles et des faibles, il manigance  comme seul un méchant vaniteux pourrait le faire, classant comme fasciste tous ses contradicteurs, qu’ils soient un judéobsédé ou un Pascal Boniface, mettant ainsi tous les « eux » dans le même cas. Soral est une bête du type « pyromane pompier » : pointant du doigt avec justesse l’hypocrisie républicaine et l’absence de légitimité de l’élite oligarchique, il s’est enfermé dans la mono-causalité historique/hystérique. Comme nous l’expliquions dans notre propre analyse, « pensée unique et théorie du complot forment la matrice discursive grâce à laquelle deux fictions, ‘‘le pouvoir’’ et ‘‘la résistance’’, subsistent. Les “complotistes” renforcent le système : leurs discours accréditent la chimère d’une élite manipulant le monde ». Pour Boniface, entre ces deux oiseaux c’est la loi de la jungle : le premier agit en pleine lumière ; le second complotise le monde dans sa grotte numérique, comptant tirer quelques bénéfices de son exclusion de la brousse.

Puis vient le tour de Hassen Chalghoumi. C’est de la tératologie, du grec téras, monstre, et logía, étude. Étude scientifique des malformations congénitales. Chalghoumi est un être vivant (?) présentant une importante malformation (intellectuelle, s’entend). Le texte de Boniface est une analyse clinique des grands cas du XXIè siècle, en France. La créature Chalghoumi est sortie de nulle part et a un destin hors-pair : takfiriste au départ, sioniste à l’arrivée. Nom de scène : l’imam de Drancy, pour l’élite politique et les médias. Nom de rue : l’ « imam du CRIF », pour l’ensemble [gens normaux+sans-dents]. Noms scientifiques : native informant, ou rented negroe mutant, version Beur, pour les cliniciens. Monstre. Chalghoumi, c’est la maladie de l’Islam de France, une incarnation à lui tout seul de la crise de la représentation – en fait, il représente la crise d’un système truqué prônant les valeurs du trucage, celles des droits de l’homme occidental.

Avec Fourest, on tombe dans la tératologie végétale. La plante vénéneuse arrachée du sol archéologique de la pensée déverse ses substances toxiques aux citoyens pour en faire des animaux domestiques. Pour qu’un message néoconservateur soit perçu, il faut que le cerveau du citoyen soit disponible. Les interventions de Fourest ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le faire peur, de l’angoisser pour le préparer entre deux messages. Ce que Fourest, Val, Valls, Zemmour, Le Pen et Charlie Hebdo vendent au Pentagone, c’est du temps de cerveau humain disponible.Fourest, la fine fleur de l’establishment, tournée et retournée en dérision par ses propres déclarations, marquées par la déraison. Tout en elle est « excessif, buffo, caricatural », pour reprendre un mot de Nietzsche. Boniface a du mérite : il se coltine l’étude de l’hémisphère droit du cerveau de la sangsue, alors que la plupart des vrais experts et des intellectuels véritables ignorent complètement le nom de Croline Funeste : c’est un phénomène de mode, une bonne cliente pour les médias, un chercheur manqué, rien de plus. Une plante, ou plutôt un légume, disons une feuille morte-vivante qui virevolte au gré des vents. Ça ne tourne pas rond dans la tête de Fourest. Et pourtant, elle tourne (dans les médias) : moins ça a de cerveau, plus ça gigote. Quand elle est démasquée – à presque chacune de ses interventions – elle est prise dans la tournante médiatique pour pouvoir se justifier ; elle ment, triche et calomnie ; d’autres ont été blacklistés pour moins que ça. Au fond, en lisant Boniface, on finit par aimer Fourest : un tel niveau de médiocrité intellectuelle mérite un certain attendrissement pour cette fine flore de l’écosystème médiatique. Zarathoustra toujours : « Qu'est-ce que le singe pour l'homme ? Un objet de risée ou une honte douloureuse. » Et c'est exactement cela que Fourest est pour le lecteur de Boniface : un objet de risée ou une honte douloureuse.

Le chapitre consacré à Frédéric Encel est un retour à l’épouvante classique, une parodie de l’étrange cas du Docteur Jekyl et Mister Hide. Figure typique du monstre aux deux visages : moitié honnête et objectif, moitié géo-politologue pro-israélien. Tout est dit.

Au-dessus de tout ce petit monde trône tel un monstre sacré Bernard-Henri Lévy, l’idole des jeunes monstres. B.H.L. Monstranum. Phénomène que l’on montre dans les plateaux télé ou les cirques. B.H.L. c’est le cirque+Barnum, Barnum pris au piège de son cirque, prêt à dépenser toute sa fortune pour défendre les droits de l’homme dans une contrée austère d’Europe, le satellite de Jupiter, mais trouvant futile de dépenser sa salive pour dénoncer la situation injuste des Palestiniens au Proche-Orient. Il mobilise l’Élysée pour décapiter Kadhafi, mais pour dénoncer la massacre de la population gazaouie, il gazouille quelques belles phrases sur la sécurité, devenant le plus coi des monstres cois : Israel Israel über alles !!! D’aucuns l’ont ironiquement comparé à Lawrence d’Arabie pour le rôle qu’il joua dans la guerre civile libyenne et la mise en scène hollywoodienne de son imposture dans le désert. Le monstre affirme comme un antisémite que c’est en tant que juif qu’il s’engage aux côtés des insurgés visant la chute des États arabes et déclare que le Printemps arabe, c’est bon pour Israël, sans honte, mauvaise conscience ni culpabilité. Lawrence d’Arabie ? Vous avez dit Lawrence d’Arabie ? Boniface démonte la contradiction monstrueuse au cœur de toutes les autres : proclamations universalistes sur la liberté et positionnement politique communautaire. B.H.L., ou les aventures au Goût rance d’un Rabbi…

On ne ressort pas indemne de la lecture des Pompiers pyromanes. Certes, la littérature critique sur le sujet ne cesse de s’étoffer, avec les Nouveaux chiens de garde de Halimi, ou Les Éditocrates, dénonçant, dans un autre sens et avec un autre style, la collusion entre les pouvoirs politique et médiatique, et la pensée unique qui en ressort. La particularité de la démarche de Boniface est qu’il met en relief cette collusion dans le cadre de la mondialisation et dans le contexte de racialisation des rapports humains. Dès lors, la responsabilité des personnalités monopolisant le débat public à travers leur présence régulière dans les médias, malgré l’absence de scrupule qu’elles attachent à la vérité des faits et à la rigueur de l’analyse, est d’autant plus lourde quant au destin de nos démocraties. On sait que le mort-vivant est la figure matricielle de notre ère postmoderne de la simulation généralisée. Peut-être que le mérite du nouveau livre de Pascal Boniface est d’être une contribution décisive à la définition de la figure simulationniste de l’intellectuel-zombie.


Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.