Le vrai débat : celui sur l’identité de la société française.

Ce qui serait utile, sain, potentiellement unificateur et porteur d’espérance (tout le contraire de ce que l’on nous propose avec l’autre débat dont les dégâts sont déjà perceptibles) c’est un débat sur l’identité de la société française.

Le gouvernement s’honorerait en invitant les citoyens à discuter de questions telles que la justice sociale, les inégalités économiques, le rôle de l’impôt dans une société démocratique (est-il juste, est-il efficace, comment, dans quelle direction réformer vraiment la fiscalité ?), les atouts et les faiblesses de notre système de protection sociale. Les réponses à ces questions ne peuvent être univoques. Il existe en effet des controverses dans les sciences sociales mais elles sont fécondes et permettent de faire avancer la réflexion et d’éclairer les décisions politiques.

Par exemple, grâce à la sociologie de l’éducation, nul ne méconnaît aujourd’hui les inégalités de réussite scolaire. Observateurs de gauche et de droite démocratique s’accordent désormais sur le constat et même assez largement sur les causes de ce fait social. Le débat porte alors sur la meilleure manière de déjouer ces mécanismes. Ainsi un certain consensus s’est-il fait jour sur la nécessité d’une certaine dose de discrimination positive « à la française » c’est-à-dire selon des critères sociaux (voir l’expérience de Science Po Paris ou les propositions du chercheur T. Piketty suggérant de « mettre le paquet » à l’école primaire et là où les difficultés sociales sont les plus criantes). Mettre sur la table ce genre de débat permettrait une sorte de socioanalyse collective (la commission Thélot l’avait d’ailleurs de mon point de vue bien ébauché) : qui est prêt à renoncer à certains avantages dont bénéficient ses enfants en terme de capital social (réseau de relations) dans un souci de justice sociale ? Dans quelle mesure une réforme peut-elle déjouer ce genre d’obstacle à l’égalité des chances…etc. En quoi une autre éducation des enfants serait-elle à même de juguler les inégalités garçons-filles et hommes femmes à l’école et sur le marché du travail ? Peut-on décider politiquement d’une parité domestique ?

Autre exemple, le débat sur la meilleure manière d’améliorer le fonctionnement du marché du travail s’est focalisé ces dernières années sur la fexisécurité inspirée du modèle danois. Or, ce concept est revendiqué aussi bien à droite qu’à gauche avec certes d’importantes, saines et fécondes nuances. Le gouvernement le met en avant en essayant de l’adapter à la France. La CGT parle de sécurité sociale professionnelle. Les citoyens ne méritent-ils pas d’être éclairés sur ce débat ?

Quant à la crise financière et économique, un débat élargi à tous les citoyens avec apport de connaissances un peu simplifiées et présentation des enjeux et des débats en présence ne serait-il pas le bienvenu ? Ces clefs pour comprendre la société française et les grands enjeux du monde contemporains devraient être fournies à un public le plus large possible. Or, seule une élite en bénéficie. Qui sait vraiment ce que signifie titrisation, dérégulation des marchés financiers, crise financière : une grande partie du personnel politique qui bénéficie de conférences diverses, les journalistes, plus généralement les membres de ce que l’on appelle de manière un peu floue et imprécise les csp + (quoi que). Un vrai débat élargi sur cette question permettrait de montrer qu’il existe plusieurs analyses et réponses à donner à cette crise. Aux citoyens éclairés ensuite de se déterminer.

 

Au lieu de cela, le président et le gouvernement s’abaissent à organiser à des fins purement électoralistes un simulacre de débat sur une prétendue identité nationale amalgamée à la question de l’immigration. Soit dit en passant, il marginalise dans sa réforme du lycée la discipline qui justement aborde de manière pluraliste, nuancée et avec succès les vrais débat sur la société française, les sciences économiques et sociales. Ce que j’indique ci-dessus devrait plutôt conduire à les généraliser à tous les élèves ! Par conséquent, débattons mais débattons de manière désintéressée, honnête et rigoureuse. Surtout, débattons sur les vraies questions du monde contemporain y compris sur l’immigration mais sans arrière-pensée électorale et sans prendre le risque d’accentuer la fragmentation de notre société.

 

 

 

 

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